La 1ère fois que j’ai été au cirque

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La première fois qu’on m’a parlé du Cirque Divers, c’était il y a longtemps. J’avais une amie très chère qui s’appelait Michèle Wathelet. Elle animait des émissions à Radio Liège, avait une voix de poupée ou de petite sorcière coquine et envoûtante, et elle ne passait que des chansons étranges. Ça s’appelait « Bizarre, vous avez dit chansons ? » Elle était belle à crever, rousse, rigolote, pleine d’Amour. C’est elle qui m’a fait connaître le Cirque Divers et rencontrer Antaki, notre sultan de Bouillon. Qu’est-ce que je l’aime, cet homme perdu dans les étoiles. Nous avons été très proches, très amis, mais le temps est un rongeur impitoyable, qui parfois bouffe tout, même nos souvenirs. Mais ce qu’on a vécu, personne ne pourra nous le prendre.

Ce lieu était extraordinaire. Rempli de choses, de vie, de projets et de folie. On pouvait se cultiver, s’amuser, picoler, rêver, et créer. C’était un antre magique où la liberté se parait de rouge pour danser des claquettes sous le regard de Baudouin et Fabiola, qui tenait un petit chien d’une main et faisait signe de l’autre.

Ce panneau mythique, Antaki me l’a prêté quand j’ai tourné mon film Madame Édouard au Luxembourg. Philippe Grand’Henry et Bouli Lanners, qui jouaient dedans, étaient tout émus de retrouver ce clin d’œil au Cirque Divers où ils ont fait leur débuts !

Le Cirque Divers, c’était notre Charlie Hebdo à nous, les Belges. Là, tu pouvais encore déconner, inventer, te lâcher. C’est un lieu qui aurait dû être classé et mieux subventionné. Si les politiciens s’en mettaient moins dans les poches, y en aurait de la thune !

Un jour, avec mon mec, on a eu l’idée de faire un salon du polar en Roture, dans le petit îlot d’Outremeuse. Et on a pu réunir de sacrées pointures ! Mes amis Patrick Raynal, Jean-Bernard Pouy, Claude Mesplède (le pape du polar), Angelo Di Marco (le dessinateur surdoué de Détectives) et bien d’autres… Paul Mahoux exposait ses œuvres. Les restos du quartier avaient concocté des « menus du crime » et c’était génial. Puis l’année suivante, patate, plus de thunes. Ah ça, pour acheter des chars d’assaut, ils en ont, mais pour la culture, quéquette blues.

Le Cirque Divers, indissociable du génial André Stas, pataphysicien, poète, écrivain, collagiste, autodidacte. Un vrai artiste. Pas été pollué ou influencé par une école de mes deux qui formate des employés de l’art. Mon Dédé ! Qu’est-ce que je l’aime aussi, celui-là, avec son éternel petit chapeau qui a l’air d’avoir pris la drache et sa tête de cancre. Putain, quand est-ce qu’on aura compris que les cancres peuvent bien plus sûrement devenir des génies que ceux à qui on injecte « les règles de l’art » ? Comme s’il y en avait ! C’est quoi, cette connerie ? L’art est justement le contraire des règles et il ne faut surtout pas les suivre.

Le Cirque, c’était ça. Le repère des anticonformistes. Les moutons n’y entraient pas. Il y a des lieux, quand ils s’éteignent, qui nous font autant de peine que si on perdait un ami très cher. Et t’as beau mettre un autre capitaine à la tête du navire, ce ne sera plus jamais pareil. Sauf si celui qui reprend le gouvernail a autant de charisme et de folie que celui qui l’a construit. Pas évident ! Dans le meilleur des cas, c’est autre chose. Un autre voyage. Et c’est toujours mieux qu’un navire qui a coulé au fond de l’eau.

Mais on ne retrouvera jamais la même magie.

Antaki, au début qu’on s’est rencontrés, m’a annoncé la couleur : « J’aime pas lire ». Quand t’es boulanger, tu t’en fous, mais quand t’es écrivain, tu te dis : « Quelle andouille celui-là ! » Je l’ai tellement aimé, ce bègue avec sa veste maoïste ou mélanchoniste, que j’ai fini par m’en foutre. Et je prenais un malin plaisir à lui envoyer quand même mes bouquins. Je savais que ça le faisait chier et je joignais ce petit mot : « Pour caler ta table ». Je le soupçonne quand même de les avoir lus en cachette, surtout mes contes érotiques. Le coquin !

Un jour, Antaki est venu me chercher à la gare. Je déteste cette nouvelle gare de mégalo qui défigure les anciens petits quartiers pleins de charme où on pouvait encore voir les fantômes des personnages de Simenon. Là, y a plus que des courants d’air. Et donc mon ami Michel portait un bonnet de laine à l’envers avec l’étiquette dressée sur le sommet de son crâne. Je lui dis : « Michel, ton bonnet est à l’envers. » Là, il me répond : « Non, il est à l’envers pour toi, mais pas pour moi. Tu n’imagines pas le nombre de gens qui m’arrêtent dans la rue pour me faire des remarques. Avant, personne ne me causait ! » Antaki, c’est un éternel gamin, curieux de tout, à l’affût de toutes les idées les plus farfelues, c’est un poète surréaliste, un clown tendre, un bonbon au pèket, qui a même donné un nom d’étoile à sa fille : Nour.

Pour parler du Cirque Divers, il faut parler de celui qui l’a créé, car les deux sont indissociables. Un lieu, c’est d’abord une âme.

Chaque fois que je lui demandais si ça allait, il me répondait : « N’exagérons rien ! » Et le mot qu’il m’a le plus souvent lâché est « je t’emmerde ». Mais ça sonnait comme « je t’aime ». Mon sultan de Bouillon, j’en ai parlé dans mes livres. Je l’ai fait vivre parmi mes personnages.

On en a passé des soirées à refaire le monde en Roture, aux Olivettes ou au Randaxhe (où, pour la dernière fois, j’ai revu René Hausman, avec Bouli). À bouffer de la cuisine exotique et à picoler les bontés du Seigneur. Agitateur, un peu comme Aguigui Mouna, Topor ou Savary, on le qualifie de Grand Jardinier du paradoxe et du mensonge universel ! Ça lui va comme un gant, mais retourné, bien sûr.

C’est grâce à Antaki que j’ai rencontré Arrabal à Paris. Mémorable ! Il se tenait derrière une grande table qui ressemblait à celle du tableau derrière lui, représentant la Cène, avec le Christ et ses douze apôtres. Michel et moi étions face à lui, pareils à deux gosses devant le maître. Là, Arrabal prend une lampe laser et la pointe sur Jésus. Stupéfaction, ce dernier avait le visage d’Arrabal himself, the big, the one, the sublime forcément sublime ! Puis, Arrabal se penche vers moi et me dit : « J’ai adoré ton film, ma qué, c’est le plou beau film que j’ai vu de ma vie, le plou génialissime ! ». Antaki lui dit : « T’exagères pas un peu, Fernando ? » Il a l’air de réfléchir une demi-seconde et répond : « Ma qué, si, oune pitit peu… »

Et quand notre Antaki a débarqué à Paris, rue Monsieur-le-Prince, avec son fauteuil Louis XV qu’il a installé au milieu de la rue pour photographier les gens qui voulaient bien s’asseoir dessus et choisir quel roi ils étaient ! Le roi des cons, le roi des… Ou la reine des pommes, des putes…

Chez moi, à Montmartre, j’ai épinglé au mur une de ses cartes qu’on recevait avec C4. Il y a juste une pièce de puzzle collée dessus et un seul mot  : solitude.

Je me souviens aussi d’un réveillon de Nouvel An avec lui, dans un coin de Liège désert et triste, où il y avait un bistrot aux lueurs glauques, avec le barman accoudé à son comptoir en train de regarder le seul poivrot affalé sur une table. Cette image reste gravée en moi, comme le symbole de l’ennui et de la misère du monde. On est allés manger un peu plus loin, dans un petit resto sans chichis et à la table voisine, des mafieux discutaient d’un coup fumeux…

J’ai longtemps présidé le jury des nouvelles policières de Liège, événement créé par mon ami Jean-Paul Bonjean, à l’époque où il bossait chez les flics. On a d’ailleurs failli leur piquer un tapis pourri, un peu comme un défi ! Le soir, on faisait la java. Antaki nous rejoignait parfois et je logeais chez lui. Il n’était pas rare aussi de me trouver dans sa maison avec d’autres amis à lui, et tout ce beau monde devisait, picolait jusqu’à pas d’heures. Le lendemain, on se réveillait avec la tête dans le cul, ne sachant plus très bien ce qu’on avait fait ou pas. Mais avec le souvenir d’avoir passé un bon moment. Toujours. Chez Michel, c’était la maison du bonheur, le joyeux bordel, mais aussi un musée rempli de dessins, de tableaux, de livres, et de choses rares. La plus rare étant lui.

La dernière fois que j’ai vu mon amie Michèle Wathelet, rongée par cette saloperie de crabe – cancer de la gorge, elle qui avait la plus belle voix de la radio –, c’était avec Antaki. Nous partions je ne sais plus où avec Jacques Lizène. Les deux zigues étaient pressés. Ils ne savaient pas que c’était un moment d’adieu pour ma petite sorcière rousse et moi. Michèle m’attendait dans sa maison remplie de poupées, de chevaux de bois et de coussins mauves. Elle avait mis sa plus belle robe blanche en dentelles et ressemblait à une mariée. Puis elle est venue me dire au revoir sur le pas de sa porte, et comme elle savait que j’aimais les boules de neige que l’on secoue pour voir tomber les flocons sur les petits personnages, elle avait pris un gros sachet de pop-corn qu’elle a lancés dans l’air et qui retombaient sur elle comme s’il neigeait.

Aujourd’hui, je suis en Normandie. Il neige. J’ai eu envie d’appeler Antaki. C’était son répondeur et sa voix disait : « Antaki ! » Rien de plus. Car il n’y a rien à ajouter. Tout est dans son nom, parce que pour moi, c’est le roi du Cirque, celui de l’hiver, rempli de bonshommes de neige aux nez de clown ; un roi qui n’a pas besoin de couronne pour faire rêver les grands enfants que sont les artistes.

Je vous laisse. Je m’en vais faire des boules de neige dehors, avec mon bonnet retourné.

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