Le Cirque de Verre

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On allait souvent à Paris chez Jean-Pierre, un des amis d’adolescence de Micky, libanais, médecin, drôle et cultivé. Il habitait dans le sixième arrondissement, il suffisait de quelques minutes pour descendre de son appartement, tourner le coin de la rue et entrer au Procope. J’adorais ce resto, ses banquettes de cuir rouge, ses cadres, ses dorures. J’étais fascinée par la mémoire inscrite entre ces murs. Nous étions dans le plus vieux restaurant de Paris, là où j’étais assise s’était assis Verlaine et peut-être Rimbaud, un soir de dispute ou de réconciliation : ils s’y étaient parlé, regardés, leurs doigts s’étaient effleurés sur cette nappe, leurs mains s’étaient tenues sous la table. Ce soir-là, un groupe de la Série Noire y avait débarqué. C’était la fête. Micky les regardait, il n’avait pas résisté à l’envie de les interpeller, et, comme toujours, ça avait marché, les réponses s’étaient croisées, la polémique s’était installée. La capacité de Micky à entrer dans le vif d’un sujet qu’il ne connaissait pas ou qu’il n’était pas censé connaître me sidérait. Il suivait son propre chemin, celui du paradoxe, et ça marchait à tous les coups : une lueur d’étonnement s’allumait dans le regard de ceux qui l’écoutaient, bluffés, puis, petit à petit, la discussion prenait de l’ampleur. Ce soir-là, les deux groupes s’étaient rapprochés pour faire table commune et quand, en fin de soirée, sur le trottoir, on s’était tous salués, s’invitant, s’échangeant les adresses et les numéros de téléphone qui viendraient s’ajouter au fichier des Amis du Cirque, tout le monde s’était embrassé. Une soirée entre potes. On a terminé au bistrot puis on est allé dormir chez Jean-Pierre. Le lendemain, nous avions décidé de retrouver Aguigui Mouna sur l’esplanade de Beaubourg. À Floreffe, quand nous lui avions demandé son adresse pour aller le voir, il nous avait dit : « À Beaubourg. » Micky avait dit  : « Ok, on ira. » Il avait été séduit par ce que j’appelais un frère jumeau : clochard, libertaire, pacifiste et écolo avant l’heure, Mouna vivait sur la place, comme Diogène. Il harangait les passants. C’est ce qu’il avait fait à Floreffe, et qui nous avait séduit. Il jouait de la vielle à roue. Le premier soir du festival, en se baladant sur le site, il avait vu les lumières de la Petite Maison Unifamiliale et il y était entré. Il était passé par la cuisine, s’était installé dans le salon où il avait suivi la voix de la visite guidée, il en avait profité pour dire tout ce qu’il voulait dire à la télévision, un vrai show libertaire, écologique et pacifiste. La désobéissance, la liberté, les jeux de mots, tout y était passé. De quoi faire un film. Puis, comme le soir tombait, que les lampions s’allumaient et que Juju avait pris son accordéon, Mouna l’avait rejoint. Ils avaient joué toute la nuit. Vielle et accordéon, ça sonnait bien. Ils en étaient arrivés à jouer du tango, on avait dansé. Mouna s’était endormi comme nous dans la Petite Maison. Le matin, on avait pris le petit déjeuner ensemble et promis de se revoir. À Paris, ce jour-là, nous l’avons retrouvé au bistrot qui fait le coin en haut de la place. Pour fêter les dix ans de Mai 68, Micky voulait organiser le sacre d’Aguigui Mouna à Jussieu : Aguigui Mouna 1er, Empereur Débilissime. Il a enclenché. Tout le monde a enclenché. De retour à Liège, on s’est mis au travail : prévoir le trajet du cortège, demander les autorisations, contacter les chefs d’État du monde entier. Cent soixante-dix chefs d’État, dont cent quarante-quatre membres des Nations-Unies. Aucun n’a répondu. On a fixé la date, le lieu, le parcours. La fête a commencé le 2 mars 1978 à midi, sur l’esplanade de l’université de Jussieu. Mouna 1er, Empereur Débilissime, était vêtu d’une cape dorée, coiffé d’une passoire inversée, barbe et coiffe fleuries. Toute l’équipe du Cirque Divers était là, portant l’entonnoir sur le crâne et le nez rouge sur la face. On se relayait pour tenir le grand parasol qui préservait notre empereur de la pluie. Discours de Sa Majesté aux étudiants. Prendre la rue des Écoles, saluer La Sorbonne, suivre le boulevard Saint-Michel, grimper à la fontaine pour y faire un discours et surtout des photos. Ensuite, suivre le boulevard du Palais, traverser le Pont-au-Change, boulevard de Sébastopol, et arriver à Beaubourg où nous avions tiré trois coups de canon à beurrre. Nous avions invité les chefs des cent soixante-dix États constitués, dont cent quarante-quatre membres de l’ONU. Aucun d’eux n’a répondu.

De retour à Liège, on a continué d’inventer. Sculpter le lieu. Apporter des œuvres, des tableaux, des miroirs. Des trouvailles de l’Armée du salut. Une stèle. Un cercueil. Une Vierge Marie. Préparer des actions. Terminer aux aurores, avec le sourire en demi-lune. Repartir quelques heures plus tard, chacun de son côté. Jaja aimait rencontrer des gens, il aimait la musique et la poésie, et il voulait ouvrir un club de jazz et un atelier d’écriture. Il avait revendu son restaurant et on se débrouillait avec l’argent du bar. Ce qu’on ne savait pas, c’est que cette vie en marge, cette culture de la dérision et cette volonté de lancer des flèches sur toutes les cibles de la vie politique et culturelle allaient un jour se retourner contre nous. En ce début des années 1980, on avait le vent en poupe. Notre humour était teinté de cynisme et de gaieté, il touchait une fibre espiègle qui s’enorgueillissait de toute complicité. Les habitués aimaient être là, tout simplement. Ils s’accoudaient au petit muret, s’adossaient au coin du bar, bière spéciale à la main, regard posé sur La Famille belge ou sur l’immense pied de plâtre qui flottait entre les nuages flauschiens, notre ciel, pour écouter Les Tueurs de la lune de miel ou pour suivre, comme ce soir, le dernier épisode de la théâtralisation du quotidien. C’était un vendredi. On avait installé une salle de bain sur la scène. Évier, baignoire, douchette, bain-mousse, savon, rasoir, porte-serviette, linge de bain, tout y était. Aux cimaises, Geneviève Van der Wielen : L’Éponge, La Voyeuse, Nettoyage de printemps. Micky, nœud papillon et chapeau claque, invitait les spectateurs à venir répéter sur la scène les gestes de leur vie quotidienne. « Nous vivons dans une société du spectacle, disait-il, le Cirque Divers, grand jardinier du mensonge et du paradoxe universels, vous invite à théâtraliser votre quotidien sur la plus petite scène du monde. Ce soir, la salle de bains ! Venez vous plonger sous les bulles ! Et souriez, vous êtes filmés ! » Des rires fusaient, des amis se poussaient, on s’interpelait. « Vas-y, toi ! » ! « Non, toi ! » Ils sifflaient ou se taisaient, scandaient des noms, mais personne ne se décidait : un bain, tout de même, ça ne se prend pas en jeans et tee-shirt, il fallait oser. Micky ne désemparait pas, il baratinait, parlait de miroirique et de sculptures vivantes, évoquait Marcel Duchamp, les dadaïstes et le Ready Made, rien n’y faisait. Le temps coulait, comme l’eau que Jaja laissait affluer pour conserver la chaleur de l’eau, même si personne ne faisait le premier pas pour s’y plonger. On patientait. Micky insistait. Personne. Jusqu’à ce que Soraya se lève. Soraya. Longue comme l’attente. Ciselée comme une promesse. Souveraine. Avec un accent oriental, elle dit : « Moi, j’y vais. » Robe grenat, décolleté plongeant, talons hauts, très hauts, elle tira une dernière bouffée de sa cigarette qu’elle écrasa lentement dans le cendrier posé sur la table, mata d’un regard amande le public qui déjà l’ovationnait, passa lentement entre les tables et monta en scène. Je l’accueillis et l’emmenai en coulisses. Soraya se dénuda. Elle enfila le grand peignoir blanc, il était tiède, elle sourit, rejetant ses cheveux noirs, longs, vers l’arrière et s’avança sous les projecteurs. Jaja vérifia une dernière fois la température de l’eau. La mousse scintillait. Et le public, silencieux, regardait le corps splendide de Soraya sortir du tissu éponge, étinceler et glisser dans le bain tandis que s’élevait, lente et rauque, la voix de Léonard Cohen … and from your lips she drew the Hallelujah ! Hallelujah ! Hallelujah ! Elle se laissa aller dans la tiédeur. Sa crinière noire retenue par un large peigne en écaille, sa nuque épousant la courbe blanche de la fonte émaillée, ses longs bras – peau mate, soyeuse – reposant sur les bords de la baignoire. C’est alors que je captai, de l’autre côté du cabaret, juste sous la fenêtre surmontée de gargouilles, le regard de Dylan. Il n’était pas le seul à se perdre dans la vision majestueuse de Soraya, mais il y avait, dans sa retenue, dans l’intensité de cette retenue, la crispation de la mâchoire, un désir impérieux qui me traversa comme une lame. Je ne sais pas pourquoi je ressentis cela si clairement alors que cette tension du désir ne s’adressait pas à moi, que son regard à lui ne m’avait même pas effleurée, moi, mais bien la femme splendide sur qui tous les regards étaient fixés. Pourtant, c’était bien mon ventre qui se crispait, mon visage qui pâlissait, et c’était bien moi qui, debout derrière la splendeur d’une Soraya au bain digne d’une collection d’Ingres ou de Man Ray, soudain tremblais et vacillais, et si je tremblais, si je vacillais, c’était qu’à l’instant où je captais le regard de Dylan, me revenait, abrupt, dévastateur, le souvenir intact de la nuit de Matti l’Ohè. La danse lente, lancinante. Le corps long et blanc de Dylan, et le mystère du corps long et blanc de Dylan. Et, alors que tout me revenait, que le désir déferlait, me faisant trembler, que je ne contrôlais plus rien et que j’aurais voulu crier, mes bras ont laissé glisser le peignoir blanc sur le sol. Je n’ai pas réagi. J’étais absente. Je fixais un point de l’autre côté de la salle, au-delà du public, au-delà de l’inscription « D’une Certaine Gaieté », au-delà de la verrière et de l’érable rouge. Après la Cage aux lions se trouvait le dehors, et si on suivait la rue, si on prenait le bateau et si on naviguait jusqu’au pays de Dylan, là-bas, en Irlande, on atteindrait ce lieu dont il m’avait parlé, là où le vent vient de si loin qu’il soulève la mer par-dessus les falaises, et je lisais, dans les yeux de Dylan, qui maintenant me regardait et qui s’était légèrement approché de l’endroit où je me trouvais, qu’il était prêt à partir, qu’il me suffisait de descendre l’unique marche de l’estrade sur laquelle je me tenais et de marcher. J’ai tourné la tête vers Micky. Vers Jaja. Puis j’ai regardé Dylan. Encore. Une seconde. L’éternité. Et subitement, j’ai dit : « Non ». Je l’ai dit clairement, à voix haute, pour moi-même et pour les miens. Pour Dylan, qui m’entendait. Pour Micky, tout entier à son rôle. Pour Jaja. Pour Dédé. Et parce que je pensais à Judith Malina sur la scène d’Avignon, au théâtre du Danemark et à tous les théâtres du monde qui ne doivent pas périr. J’ai dit « Non » à ce qui eût été une autre histoire. Suivre Dylan. Car tout, alors, se serait annulé. Le parcours que nous avions fait ensemble, Jaja, Micky, Dédé, Do, Béa, le Petit Maître, la poignée de ceux qui allaient rester, qui ne désavoueraient jamais l’histoire vécue, ses cahots, ses ratés, ses hésitations, mais aussi ses challenges et ses désillusions. L’édifice dans lequel nous avions placé tous nos rêves. Les risques que nous avions pris, dont aucun de nous n’avait soupçonné l’importance. Pas à ce point. Pas comme ça. Pas aussi complexe. Pas aussi pertinents. J’ai scruté les étoiles de papier doré sous les voûtes du plafond : il y avait quelques années à peine, ce lieu était un hangar rempli de fiente et d’excréments, aujourd’hui c’était un domaine. Notre domaine. Mille mètres carrés sur trois niveaux. Un cabaret. Un théâtre. Un club de jazz. Une galerie d’art. Une cour baroque et tropicale, une verrière. Deux étages. Deux bars. Le couloir. La place. L’atelier. Le muret. L’imprimerie. Et des amis, de partout, de tous bords. Pour la dernière fois, j’ai regardé Dylan. Lui aussi m’a regardée. J’ai cru l’entendre dire : « Good Luck, Baby » avant de se tourner vers la sortie et de fendre la foule où il s’est perdu, puis il y a eu cette fraction de seconde où j’ai cru le voir se retourner, où soudain j’ai voulu courir, le rejoindre, le sentir à nouveau, caresser ce dos interminable dont je savais la blancheur, dont je connaissais la lisseté, la descente des reins et le tatouage Absolutely Free sur la descente des reins, mais mes pieds étaient vissés au sol, je n’ai pas bougé et, alors que Jaja lançait Miss You des Stones avec Sugar Blue à l’harmonica, mon amant d’un été quittait le Cirque Divers. Je me suis baissée et j’ai ramassé le peignoir de bain. Me suis tournée vers Soraya dont les doigts s’étaient ouverts, longues étamines, sous la coupe où pétillait le champagne qu’elle vidait avec lenteur avant de se lever, corps nu sous la mousse qui se défaisait. Je lui ai tendu le tissu éponge blanc, lumineux, dans lequel elle s’est emballée.

Oui, ce lieu, nous en connaissions le prix. Quelques années après sa naissance, il s’était acquis une notoriété qui dépassait les frontières. De Paris, Beyrouth ou Barcelone, un public d’étudiants, artistes, journalistes, intellectuels, marginaux, politiques de tous bords et de toutes tendances, séduits par l’aventure de la dérision ou par l’ambiance décontractée qui y règnait, fréquentaient le cabaret. Ils en aimaient le côté « bouffon du roi », la satire de la vie quotidienne, la légèreté et la rature. Mais nous étions maintenant au début des années 1980. Les politiques avaient défini de nouvelles normes de financement qui incluaient les enjeux sociaux du secteur culturel. L’esprit du Cirque Divers, son sens de la critique et de la dérision, son obsession de la diversité, sa vision paradoxale, mais aussi les rencontres, débats et collaborations sur des sujets d’éducation et de société, et, sans doute, son obstination à aller de l’avant sans se soucier des obstacles, lui avaient valu une reconnaissance dans le nouveau décret d’éducation permanente. Ce que nous ignorions, c’est que l’avis, au moment de la décision, n’était pas unanime. Pour certains décideurs de la politique culturelle, le Cirque Divers n’était qu’un bistrot. Sa vision paradoxale était de la foutaise. Ça se murmurait parfois au coin du bar, à la sortie du lieu. Ça se disait ailleurs. Là-bas, dans de lointains bureaux, d’autres cénacles, dont l’écho ne nous parvenait que par bribes.

Lorsque ces échos nous revenaient, Micky hochait la tête. Il disait : « Ils ne peuvent pas nous atteindre, nous sommes les bouffons du roi. » Mais c’était une illusion. Car, bien sûr, ils pouvaient nous atteindre, nous avions plusieurs points faibles. L’espace du Cirque était, en soi, une œuvre d’art, mais à y regarder de plus près, il n’était pas conforme aux règles de sécurité. La salle, la scène et le bar étaient d’un seul tenant, les portes n’étaient pas étanches, les accès à la galerie d’art et au Petit Théâtre n’étaient pas sécurisés. Il n’y avait pas de loges. Les artistes se changeaient dans les bureaux du premier étage ou bien ils traversaient la place Roture pour se changer chez l’un de nous, y prendre une douche, fumer, dormir. Nous ne répondions pas aux normes techniques d’un lieu de spectacle et, si ces normes n’étaient pas atteintes, notre demande de convention resterait lettre morte. En haut lieu, il y avait d’autres priorités. La restructuration totale du paysage culturel, une nouvelle politique de soutien aux médias, tout particulièrement au cinéma dont l’exportation était prioritaire, et enfin la place à ce fameux Plan quinquennal. Une découpe irréprochable qui masquait une certaine opacité. Quelque part, dans les bureaux des décideurs, devait se trouver un plan indiquant les lieux, les missions, les objectifs, signalés par des épingles de différentes couleurs, le nôtre portait un nom de cirque et de gaieté, notre rue s’appelait Roture, notre scène était une estrade de quelques mètres carrés que rien ne séparait du public. Sans doute, tout cela aurait-il pu s’arranger s’il n’y avait eu autre chose. Une incompréhension. Un refus. Nous ne savions pas d’où venait cette adversité, nous n’avions pas l’envie de fonder un parti, encore moins de faire la révolution, tout ce qui nous intéressait c’était la poétique, l’ironie, celles que nous partagions, que nous voulions faire exister. « C’est comme si une pièce de théâtre ne pouvait avoir de sens que dans un théâtre national, sur un plateau de vingt-cinq mètres sur quinze », avait dit Micky. J’étais d’accord. Où se situait la mesure de la qualité ? Oui, à y regarder de plus près, on voyait bien que quelque chose n’allait pas. Ça se murmurait parfois au coin du bar, à la sortie du lieu. Ça se disait ailleurs. Là-bas, dans de lointains bureaux, d’autres cénacles, dont l’écho ne nous parvenait que par bribes. Lorsqu’ils nous revenaient, ces échos, Micky, l’explorateur syrien, émigré du Liban, hochait la tête. Il répétait : « Ils ne nous auront pas. Ils ont besoin de nous. » Mais oui, c’était une illusion. Nous ne savions pas pourquoi. Nous ne le saurions jamais.

Mais ce soir, alors que nous préparions un cycle inédit autour du mouvement Fluxus et de l’Art Performance, aucun de nous n’avait le moindre soupçon quant à la fragilité de notre avenir. Après Bologne, Nice et Lyon, l’exposition Fluxus s’installait à Liège : Ben Vautier venait tout juste de confirmer sa présence et celle de ses comparses à la soirée d’ouverture, nous étions dans le bureau en train de plancher sur le projet de la saison, nous avons explosé de joie. Ils venaient ! Dédé se mit à faire les cent pas, d’un bout à l’autre du bureau. Il s’arrêtait, sortait des noms, Nam June Paik, Giuseppe Chiari, Robert Filliou, Wolf Vostell, Charlotte Moorman, et pourquoi pas Georges Brecht et La Monte Young ? « Ok, ils ne viendront pas tous, dit-il, mais c’est génial ! » « Super, j’ai dit, on pourrait refaire la vente de biberons de pétrole brut. » Micky a enclenché : « Oui, mais la tangente, elle est où ? Je ne la vois pas, on est qui ? Des organisateurs, des producteurs ou des artistes ? » « Des artistes, bien sûr ! » « Alors quoi ? Il est où le concept ? » Oui, il fallait trouver l’angle d’attaque, la marque Cirque Divers. On est descendus au bistrot pour mieux penser, verre aux lèvres, regard sur la fresque aux nuages de Fernand Flaush, on a parlé performance, happening et décalage, ça fourmillait de petits bouts d’idées, de mauvaises blagues, mais aucun de nous ne trouvait l’idée centrale. Le concept. Soudain, les yeux fixés sur son verre de Guinness, Jaja a dit : « On pourrait piocher dans le Guinness Book of Records ! » Pourquoi pas ? Inviter un contorsionniste, un culturiste, Jack in the Box, l’Hercule des Temps modernes, le prince des pickpockets, bien sûr ça ne suffisait pas, mais c’était un début. On se mit à chercher la fameuse tangente. Ou la façon de creuser. Quelqu’un a parlé de résistance. J’ai regardé les yeux de Micky, ils brillaient. Mais il a attendu, le temps de laisser s’allumer le regard des autres, puis il a dit : « Soyez votre propre geôlier, un concours d’endurance de prisonniers volontaires. On construit trois cachots, ici, dans la cour, on nourrit les concurrents, plusieurs jours, plusieurs nuits. Ils dorment, ils se lavent, un seul livre de chevet, au choix : la Bible, le Coran ou Le Capital. Celui qui reste le plus longtemps gagne un prix en espèces. » Silence. « Pas mal », a dit Jaja dont le pied frappait cette mesure connue de lui seul. Nouvelle tournée de Guinness ou de vin pétillant. On a parlé de Liberté, une performance jamais atteinte, il y en a qu’elle fait parler, d’autres qu’elle fait marcher. Ou mourir. Nouveau silence. L’air se densifiait. Les cerveaux palpitaient. Ça commençait à se construire quand Dédé a lancé : « Et pourquoi pas un concours de fumeurs de pipe ? » Éclat de rire. Nouvelle tournée. Les idées se sont multipliées dans un joyeux chaos, on a inventé un concours de chant de coqs wallons, un ring de boxe, un découpage de la petite voiture unifamiliale, et on ne comptait plus le nombre de verres vides, quand j’ai dit : « Et les femmes ? » Long silence, pas d’idée. « Il y a bien Miss Anita et ses caniches savants… », osa Dédé. Nouveau silence. « Et Orlan, bien sûr. » « Oui, Orlan. Qui d’autre ? » « On contacte le café des Femmes ? » « Ok. » Restait à discuter organisation et communication. Remplir le Palais des Congrès, c’était un défi : plus de mille personnes, or notre public était dispersé, des gens de partout et de nulle part qui laissaient leur contact sur des cartons de bière et des bouts de papiers que l’on retrouvait un peu partout, les fonds de poche, les fardes, les bouquins. Et c’était déjà l’heure de la fermeture quand Dédé émit l’idée d’un Petit Mensuel du Cirque Divers. Sur papier blanc ordinaire, plié et coupé en format carte postale, ce serait un mini périodique, il contiendrait tout ce qui s’écrit et se dessine, ce qu’on nous envoie, ce qu’on fait ou ne fait pas, ce qu’on pense ou ne pense pas. De la caricature à la coupure de presse, de l’aphorisme au programme du mois, il allait devenir notre arme de guerre : quatorze centimètres et demi sur dix centimètres et demi, vingt-quatre feuillets recto verso, quarante-huit pages, cent quarante numéros, plusieurs centaines d’adresses, amis connus ou inconnus, d’Adonis à Zeimert, d’Arrabal aux Zop Hopop, de Dominique A à la Zarsanga, d’Ajou à Jean Ziegler. Jusqu’à juin 1999, le Petit Mensuel allait relier ce « nous » épars, cette sorte de communauté de plusieurs centaines de personnes, en Roture et dans le monde, alors qu’ici, notre domaine continuerait doucement de fleurir et de se complexifier, ressemblant bientôt à un interminable labyrinthe sorti d’un tableau d’Escher où le monde se perd.

Au petit matin, on l’a trouvée, cette tangente : un simple point d’interrogation. Performance ?

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