Le tumulte d’angoisse

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On avait laissé notre héroïne du quotidien en proie aux doutes existentiels, perdue dans ses pensées et dans une région hostile (la Meuse) où se préparait la Première Guerre nucléaire [voir C4 n°231]. On la retrouve six mois plus tard, plus décidée que jamais à s’empuissancer (empowerment), cheminant sur la longue et sinueuse route de la sagesse.

La vie réserve bien des surprises et il n’est pas difficile de tomber sur une mauvaise à un moment donné. Je ne m’étendrai pas sur les raisons qui me conduisent dans le cabinet de la médecine du travail. J’étais sévèrement burn-outée et ne pouvais plus faire autrement que de commencer ce bel oxymore qu’est « le trajet de réintégration » 1. C’est la méthode Coué des travailleurs malades. En entier, ça s’appelle « le trajet de réintégration professionnelle pour personne en incapacité de travail », et ça part du présupposé que, en fait, si tu es en incapacité de travailler, c’est pas tout à fait vrai. Tu peux quand même sûrement travailler un tout petit peu. Par exemple, tu fais des ménages et tu t’es coupé le doigt très profondément. Avant, on attendait que ton doigt se cicatrise, et bien, maintenant, grâce à Maggie De Block, on va voir avec ton employeur si tu ne pourrais pas quand même juste faire les poussières et du repassage, et dire aux personnes chez qui tu vas que non non, tu ne feras pas les sols, tu ne feras pas la vaisselle, tu ne feras pas les carreaux, juste leur linge pendant quatre heures par semaine et ce pendant deux mois, et oui, c’est embêtant, mais c’est ton conseiller en prévention/médecin du travail qui te l’a dit. Et qui va aller l’expliquer à toutes les personnes chez qui tu travailles ? Ah, ça, on ne sait pas. Ça fait partie des centaines de questions que cette absurdité d’un trajet de réintégration professionnelle pour personne en incapacité de travail entraîne. Un an après son entrée en vigueur, les résultats d’une enquête de la CSC montraient que, pour plus de deux tiers des personnes concernées par le trajet de réintégration, « le médecin du travail a conclu que le malade de longue durée était définitivement inapte à exercer son ancien métier et qu’en outre, il n’était pas en mesure d’effectuer un travail adapté ». CQFD. Bref, je n’ai jamais été réintégrée et j’étais donc au chômage.

Il était temps pour moi de reconnaître que l’empowerment, c’était aussi accepter ce nouveau statut de chômeuse, que c’était encore une grande leçon taoïste de la vie que d’être dans la faiblesse au moment où j’aspirais à plus de puissance. Mais ce n’était pas le seul enseignement que j’allais recevoir, j’allais également devoir faire l’apprentissage d’une autre qualité : la patience…

« Merci de bien vouloir attendre qu’on vous appelle » 2

Depuis que je ne travaille plus, je passe ma vie à attendre. C’est étonnant comme l’être affaibli se retrouve à devoir patienter partout où il se rend : chez le médecin, à la CAPAC, à la mutuelle, pour joindre l’ONEM. Alors à force de devoir passer du temps dans des « lieux de transfert », dont Roland Barthes parle dans les Fragments d’un discours amoureux, j’ai eu envie de les relire et j’y ai vite retrouvé ce passage extraordinaire sur l’attente, ce « tumulte d’angoisse » qui est savamment mis en scène par l’amoureux qui attend l’être aimé. En attendant le diagnostic du médecin du travail, j’étais profondément tumultueuse et angoissée, certes, mais à mille lieux de passer par les mêmes états que l’amoureux déçu. En revanche, je ressentais bien ce que Barthes décrit également, cet état de soumission que l’état d’attente engendre : « Faire attendre : prérogative constante de tout pouvoir, « passe-temps millénaire de l’humanité ». »

C’était bien cela que je ressentais et qui ajoutait à mon mal-être. Affaiblie par ce que j’avais vécu au travail, j’étais à nouveau mise en posture de domination par ceux chez qui je devais aller chercher de l’aide. C’était très déstabilisant.

Lorsque je devais prendre mon téléphone pour savoir, après plus d’un mois d’attente sans rien voir venir, combien j’allais pouvoir toucher maintenant que j’étais au chômage, je tombais sur l’habituel Printemps de Vivaldi : « Tadatatatadadaaaaa… Nous nous efforçons d’écourter votre attente. » Cela me rendait agressive. Parce qu’on était si loin, avec ce violon sans âme, des oiseaux qui saluent d’un chant joyeux l’arrivée du Printemps. Est-ce qu’on pouvait distinguer les fontaines, au souffle des zéphyrs, qui jaillissent en un doux murmure dans les voix fatiguées des personnes qui se succédaient sans jamais répondre complètement à mes questions ?

J’alternais les attentes téléphoniques et les attentes en salle d’attente. Je transformais ma réalité en expérience de métempsycose. J’ouvrais mon livre, je quittais mon âme, sans perdre ma place dans la longue file d’attente du FOREM, et je devenais Karoo, le héros de Steve Tesich. Karoo souffre d’une étrange maladie : il a beau continuer à boire tout son saoul, il ne connaît plus l’ivresse. Le voilà, à cinquante ans, désespérément lucide sur sa condition d’homme bedonnant à la vie personnelle pitoyable et à la vie professionnelle malhonnête.

J’acceptais facilement mes nouveaux habits de looser. Je me retrouvais à New York, obèse, riche, père adoptif foireux d’un jeune adolescent, à réécrire des scénarios.

Et je me retrouvais une nouvelle fois à faire cette expérience de l’attente, mais Karoo allait m’aider à mettre des mots sur cet état :

« Je l’entends appeler sa secrétaire et je suis mis en attente.

On aurait dit qu’il y avait un grand vide dans ma tête. Pas seulement un vide dans mon esprit mais un vide à l’intérieur de ma tête. Comme s’il n’y avait pas d’esprit, pas d’âme dans ma tête. Le néant. Rien.

Ce n’était pas la première fois qu’on me mettait en attente, mais c’était la première fois que je restais planté là, à attendre, sans rien avoir à penser pendant ce temps-là. Je ne trouvais rien à quoi penser. Ou, plus exactement, j’avais l’impression de ne rien avoir avec quoi penser.

J’étais annulé.

Totalement annulé.

Tout était mis en attente. Mes pensées. Mes projets. Mes souvenirs. Ma respiration. Je retenais ma respiration. Il est impossible de dire ce que je veux dire sans avoir l’air un peu grandiloquent, alors, allons-y, soyons grandiloquent : toute ma vie semblait soudainement mise en attente. »

Comme je te comprends, Karoo, plus on se sent rapetisser et perdre sa place dans la société, plus on devient grandiloquent. Toi, Karoo, l’attente te met dans un état de suspension qui te détruit, mais tu es un artiste, et c’est dans cet état de destruction que tu trouves ta liberté de te recréer. Moi, je ne suis pas une artiste, je suis madame Tout-le-monde, et attendre m’annihile et me met dans un état de grande agitation.

Barre de recherche : artiste peintre+attente.

C’est à ce moment-là que je tombai sur les tableaux d’Edward Hopper. Il est connu comme étant le peintre de l’attente. Et sa représentation de l’attente m’a fait l’effet d’une bombe. Les femmes qu’il représente n’attendent pas quelqu’un ni quelque chose, elles sont là, présentes au monde, et elles attendent. Il arrive à saisir le moment où les pensées se forment, mais quand elles restent encore inintelligibles.

Dans la peinture intitulée Summertime datant de 1943, on voit sa muse, Joséphine, dans une robe blanche. Elle est accoudée à une colonne, sur la première marche d’un escalier. Que fait-elle ? Une jambe légèrement surélevée, on voit bien que cela fait déjà quelque temps qu’elle est postée là. Sur son visage, aucune expression ne se dessine. Son regard est caché par son chapeau de paille. Seule sa posture exprime quelque chose : elle exprime l’attente. L’attente comme action. Le moment où la pensée vagabonde sans but, quand l’être bascule dans le lâcher-prise. L’attente transformée en séance de méditation de pleine conscience ! Notre regard, habitué pourtant à associer une femme qui attend à une femme qui attend quelqu’un, va très vite, lorsqu’il tombe sur les femmes peintes par Hopper dans New York Movie, dans Automat ou dans Nighthawks, être invité à changer de paradigme.

C’est exactement ce dont j’avais besoin. L’attente, qui peut aussi être associée à l’ennui, est génératrice de pensées non productives et, en cela, peut aussi s’avérer être une sorte d’ultime subversion. Je sentais bien que l’empuissancement n’était plus aussi loin qu’il me paraissait au début de mon trajet de réintégration. Il était là, en bas des escaliers.

Je remerciai Edward Hopper, je laissai le pauvre Karoo courir à sa perte et je descendis sur mon perron goûter aux premiers rayons du timide soleil du printemps.

Notes:

  1.  Fin 2016, sous l’impulsion de la ministre fédérale des Affaires sociales et de la Santé publique, Maggie De Block (OpenVLD), convaincue que « les personnes encore aptes au travail souhaitent aussi reprendre des activités professionnelles » (elle avait promis de ne pas importuner les personnes malades qui ne peuvent pas travailler), le gouvernement Michel donnait naissance à ce « trajet de réintégration ». Celui-ci avait pour projet de « promouvoir le retour des travailleurs qui ne peuvent plus exercer l’emploi convenu temporairement ou définitivement ». En janvier 2018, Kris Peeters, ministre de l’Emploi (CD&V), affirmait que « les tendances provisoires montrent qu’en 2017, pas mal de trajets ont été lancés ». Il y en aurait eu 12000. Dans 30% des cas, un emploi adapté aurait été proposé. (ndlr)
  2.  Alexandrin qui est écrit sur le panneau à l’entrée de la salle d’attente du FOREM. La poésie est partout pour qui prend le temps de la chercher…

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