Stas academy

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2017 est un peu l’année Topor, qui s’est occulté il y a vingt ans (je n’arrive pas à y croire). Il aura fallu tout ce temps-là pour que les taupins de l’Hexagone l’encensent, reconnaissant enfin son génie ! Les nouvelles éditions Wombat de Frédéric Brument (3, rue Simart – F 75018 Paris) continuent à nous combler en rééditant nombre de livres devenus plutôt rares de l’ami Roland. Les Cahiers dessinés nous ont gratifié de Topor voyageur du livre, volume II (1981 – 1998). On y évoque l’ensemble des livres illustrés par l’artiste, y compris ceux dont il n’a réalisé que la couverture : Les chapeaux, La belle volière, de Jean-Baptiste Baronian, Les fous littéraires, de notre André Blavier national (la première édition chez Veyrier), Le Dictionnaire du parfait cynique, de Roland Jaccard, Lévrier afghan, de Tibor Tardos, Qui est là ?, d’Éric Jourdan, Les amazones, une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale, de sa sœur Hélène D’Almeida-Topor, Neige Blanche et Roserouge (un conte de Grimm), le Dictionnaire des idées revues, du grand Jacques Sternberg, Histoires de bouche, de Noëlle Châtelet, Le Grouilloucouillou, de Marcel Moreau, l’Agenda noir 1986, Tankred dorst Grindkopf, libretto für Schauspieler, (Grindkopf est une pièce de théâtre pour enfants adaptée du conte de Grimm Jean de Fer), Manifeste pour un minimum de poésie, de Jacques Meunier, les Contes de Perrault (republiés par l’Imprimerie nationale), la dizaine de couvertures pour « Gore » (une collection de Fleuve noir), Le bosquet de Sherwood, de l’immense Louis Scutenaire (publié par Jean Marchetti en sa Pierre d’alun), L’œuvre de chair, d’André Laude, 188 contes à régler, de Jacques Sternberg, L’argot du bistrot, de Robert Giraud (avec une préface de Roland), À contre-sens, de Noëlle Châtelet, Histoires à dormir sans vous, de Sternberg encore, Topor quatre saisons, d’Élias Petropoulos, (poèmes en prose dédiés à Roland, un texte pour chaque saison – Topor Été commence de la sorte : Cet été fut d’une chaleur insupportable. J’aimerais connaître l’avis de Topor sur Félicien Rops, que les Français n’ont pas réussi à s’approprier, comme ils se sont emparés de tant d’autres Belges.), les Pensées échevelées de Stanislaw Jerzy Lec (le maître polonais de l’aphorisme), Histoires à mourir de vous, de Sternberg, Anatomie d’un chœur, de Marie Nimier, Permission de minuit, de Julius Balthazar, Contes griffus de Sternberg encore et toujours, L’Innocentement, de Claude Confortès, Voyage autour du monde sans la lettre A, de Jacques Arago, Pinocchios Abenteuer (une traduction de Collodi en allemand), Entretiens avec les fleurs, de Kazik Hentchel, Lexique toxique (Au bazar des mots) de Frank Maubert, L’Embrouillamaxi, de votre serviteur (aux Marées de la nuit), enfin L’Imbécile heureux, de Pierre Bettencourt (à la Pierre d’Alun). Trop tard maintenant pour aller voir la sublime expo à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand mais le fantastique catalogue devrait vous consoler : Le monde selon Topor (Les Cahiers dessinés itou). Un autre géant à l’honneur cette année : Georges PEREC (deux volumes dans La Pléiade + l’album concocté par Claude Burgelin). Une brique indispensable : Au palais des images les spectres sont rois, la totalité des écrits anthumes de Paul NOUGÉ (1922 – 1967), chez Allia. Du costaud de chez costaud ! Et pourquoi pas une BD pour rester dans le surréalisme belge : Magritte, Ceci n’est pas une biographie, de Thomas CAMPI (dessin et couleurs) & Vincent ZABUS (scénario) (Le Lombard). C’est plutôt bien.

J’achève la lecture de Vian et la ’Pataphysique, de Thieri FOULC & Paul GAYOT (Le Livre de poche, n° 34.714). Il s’agit d’un récit passionnant, érudit et nourri de nombreux documents jusqu’ici inédits. Ce livre révèle l’action de Boris Vian au sein du Collège, réunit les textes qu’il y a donnés, propose d’abondants extraits de sa correspondance et montre ses relations avec d’illustres pataphysiciens comme Raymond Queneau, Eugène Ionesco et Jacques Prévert. C’est du genre parfait mais comment en douter, les auteurs étant des membres éminents du Collège. En guise de publication interne, ledit Collège vient de publier Ubs & Cie, de Horst HUSSEL. Ce Berlinois (de l’Est à l’époque) multiplia les portraits des Père et Mère Ubu, faisant appel à des techniques aussi variées que l’huile, l’acrylique, l’aquarelle, la gouache, le fusain, les crayons de couleurs, la mine de plomb, sur des supports aussi divers que la toile, le bois, le carton ou le papier, pris en des formats toujours variés. Pour Horst Hussel, Ubu ne représente pas l’incarnation d’un dictateur ou d’un petit bourgeois devenu féroce, comme l’affirment les interprétations académiques. Pour lui, Ubu est Ubu, comme le constate Klaus Ferentschik, R. Quant à Millie von Bariter, dans sa préface Ubu épiméthéen », elle précise qu’il n’est pas un politicien, autoritaire ou ramolli, ou un législateur peu compréhensible que la presse ne présente sous les traits d’Ubu. Depuis les premiers temps historiques ou hystériques, le Père Ubu ne cesse de se réincarner. (…) Cette série d’avatars ne procède pourtant pas de l’apocatastase, chaque réincarnation ne restaurant jamais Ubu dans son état d’origine. C’est comme si Ubu, réfléchissant après coup, tel un nouvel Épiméthée, revenait pour nous hurler encore quelque chose. Et les auteurs de reprendre le personnage et de tâcher de se l’approprier, de le tordre, de lui extraire la cervelle par les talons – parfois même de l’affubler d’une illusoire modernité ou d’une prétendue facette inédite. Mais c’est l’inverse qui se produit : c’est Ubu qui se répand et qui jette une lumière crue – verte – sur les éphémères personnalités qui s’en approchent. (…) La métensomatose ubique se constitue de renvois d’Ubu, rots de l’universelle ubuquité, éléments de ’Pataphysique qui transmigrent en hoquetant à mesure des nouvelles moutures du personnage. Passant d’une version à une autre, Ubu essaime ses atomes en une sorte idéale de punabhava catachimique. A l’image de la spire collégiale qui est la sienne : Eadem mutata resurgo.

Un livre qui m’a infiniment plu (merci à Violeta de l’avoir découvert et à Jean-Paul de me l’avoir offert) c’est Poésie du gérondif (vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots) de Jean-Pierre MINAUDIER (Le Tripode). L’auteur se décrit : Historien de formation, (…) j’ai, sur la quarantaine, traversé une drôle de crise : durant plus de cinq ans, je ne suis pratiquement arrivé à lire que des livres de linguistique, essentiellement des grammaires de langues rares et lointaines. Aujourd’hui le gros de l’orage est passé, mais je persiste à consommer nettement plus de linguistique que de romans. Je n’apprends pas ces langues : à part l’espagnol, l’anglais et deux mots d’allemand, je ne sais passablement que l’estonien, et je me suis quand même récemment mis au basque car c’est de loin la langue la plus exotique d’Europe. Mais j’en collectionne les grammaires – je possède à ce jour très exactement 1163 ouvrages de linguistique concernant 856 langues, dont 620 font l’objet d’une description complète. Je les dévore comme d’autres dévorent des romans policiers, comme le rentier balzacien dévorait les cours de la Bourse, comme les jeunes filles du temps jadis dévoraient Lamartine, frénétiquement, la nuit, le jour, chez moi, dans les diligences (pardon, le métro), en vacances, en rêve. Faut parfois s’accrocher mais c’est absolument passionnant. Aux mêmes éditions, ne ratez pas non plus L’Homme au sexe usuel, de Rémy DISDERO. Il s’agit de « la confession d’un jeune homme qui conte son initiation aux sens et la naissance de ses désirs les plus singuliers. Le récit tient tout à la fois du précis d’anatomie et du vertige des expériences. Porté par une langue délirante et crue, il produit un effet de sidération comme on en voit rarement dans la littérature de l’éros depuis Joë Bousquet et Georges Bataille ». Au cas où les fantaisies diurétiques vous intéressent, sous le titre intrigant de Figures pissantes se cache une étude remarquable et non dépourvue d’humour sur les représentations de personnages – petits et grands – en train d’uriner. Jean-Claude LEBENSZTEJN part d’un détail qui, s’il peut sembler négligeable (les putti urinant  sont souvent cachés dans un petit coin de grandes œuvres), propulse le lecteur dans les représentations des figures pissantes de l’Antiquité tardive à nos jours : l’urine y passe du statut de l’acqua santa du bébé à celui de vecteur de la profanation et de la dépravation.

Le texte s’ouvre sur l’iconographie joyeuse et festive du puer mingens, que l’on retrouve sur les sarcophages romains, dans le Songe de Poliphile, chez les putti de la Renaissance. Puis apparaît peu à peu l’adulte pissant, d’abord en toute  innocence, comme chez Rembrandt, avant que n’émergent doucement des représentations dans lesquelles l’érotisme n’est pas absent, comme celles un peu voyeuses de Boucher et sa Femme qui pisse (appelée aussi très à propos L’Œil indiscret), des pisseuses de Picasso ou celles de Gauguin. Au cours du XXe siècle, le statut de l’urine et celui du pisseur (et de la pisseuse) se modifient encore plus profondément, allant jusqu’à la revendication, au défi, voire à la déviance : des artistes comme Otto Muehl, Andres Serrano, Sophy Rickett ou Andy Warhol seront les fers de lance de ce basculement. L’iconographie témoigne d’une extraordinaire curiosité : les 161 illustrations de ce livre, parfois naïves, parfois polissonnes, parfois agressives, forment un corpus foisonnant nous transportant de l’innocence à l’indécence (c’est paru aux éditions Macula).

Ma petite préférence parmi les nouveautés chez Yellow Now : L’attrait des cafés, de Célia & Éric ZERNIK. « Le café, lieu de perdition de la jeunesse, de la paresse et de l’oisiveté, du temps qui passe et du temps perdu, devient le catalyseur parfait d’un cinéma qui se détourne de l’action et s’ouvre à une sentimentalité de comptoir, aux ambiances et aux climats, à cette vibration particulière du quotidien. » Quant au Cactus inébranlable, il n’arrête pas (on a l’habitude). Les concombres n’ont jamais lu Nietzsche, de Serge BASSO de MARCH, nous offre des aphorismes bancals, proverbes bancroches et petites phrases décalées. Choix : Un schizophrène joue toujours un double je. – Quand on dit que l’homme a inventé la roue, le paon fait la gueule. – La mort n’est que le grain de sable qui bouche le sablier. – Il y a des comptoirs de bistrot qui valent bien des divans. – Certains soirs le soleil rougit car il sait que la nuit va nous montrer sa lune. Fort plaisant aussi le recueil de MIRLI, Qui mène me suive. Les gens sont quand même nombreux à être uniques, non ? – Qui ne dit mot qu’on sent, s’est bien brossé les dents. – Je ne sais pas combien de temps profiter de l’instant présent. – Soudain, la guerre éclata et ce fut la paix partout. – Un bruit court selon lequel il n’irait pas vite. Puis vient juste de paraître un pamphlet de Christine Van ACKER, La dernière convocation. Les chômeurs ont régulièrement à rendre compte de leurs recherches pour trouver « un vrai travail ». Ce livre est le texte de l’ultime message qu’elle a à adresser à ces contrôleurs qui raisonnent selon des critères normés incompatibles avec la manière de fonctionner des artistes, un coup de gueule qui nous rappelle que les créateurs, comédiens, musiciens ou plasticiens jouent un rôle essentiel dans l’économie, que leur travail est indispensable, que nous consommons régulièrement leurs productions. Même Pas Peur, le journal satirique, a décidé de publier aussi de petits ouvrages. Les trois premiers ont vu le jour, deux recueils de dessins, La lutte des glaces, de DELESCAILLE et Le djihadisss wallon, de BURION puis un de petits textes pas piqués des vers d’André CLETTE, Mon pote Couille Molle. C’est drôle et délicieusement impertinent.

De loin en loin, le Musée du vivant, Agroparistech, premier musée international consacré à l’écologie et au développement durable (16, rue Claude Bernard à Paris) édite un ouvrage original. Le dernier Biodiversité imaginaire, biodiversité classifiée, biodiversité en péril présente un artiste exceptionnel, le catalan Josep Baqué. Il serait resté inconnu si sa précieuse nièce n’avait, durant six lustres, pieusement conservé sous ses linges la totalité de ses dessins, que son perspicace petit-neveu a pensé bienvenu de révéler utilement au monde. Il s’agit de séries d’humains et de faune imaginaires dessinés dans une classification inventée par l’artiste. Ces monstres n’effraient nullement, leur regard plutôt amène ne trahissant nulle agressivité, à l’instar des créatures sensibles imaginées par Walt Disney pour peupler la forêt dans laquelle Alice s’est égarée, de ceux, psychédéliques, de la Sea of monsters de Yellow submarine, dessin animé dont je ne me suis jamais fatigué. Ces dragons sont avenants, ces mantes débonnaires, ces insectes ne semblent pas disposés à vous procurer démangeaisons ou prurit. Pattus et griffus certes, munis parfois d’incisives vampiroïdes et souvent de crocs acérés, mais quasi jamais cauchemardesques, plutôt enclins à une « fête épouvantable », comme celle imaginée par Maurice Sendak dans Max et les Maximonstres, ces fantasmagories sont les cousines des sublimes excentricités commises nuitamment par Edward Lear. Je termine par un livre des plus amusants, Histoire de l’art et d’en rire (Musée des zeugmes) d’Olivier SALON & Philippe MOUCHÈS (éditions Cambourakis). Fallait y penser de réaliser des zeugmes en peinture et c’est 100% réussi. En couverture, on découvre Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard et les limites du bon goût puis un bon rire chasse l’autre. Découvrez donc La fuite en Égypte et au plafond, La liberté guidant le peuple et un groupe de touristes, Bonjour tristesse et Monsieur Courbet, Le passage de la Mer rouge et à l’heure d’été, Les demoiselles d’Avignon et de Rochefort, Dieu créant Adam et un attroupement, La jeune fille à la perle et à la plonge, L’absinthe nitouche ou encore Deux femmes courant sur la plage et à leur perte et vous vous poilerez d’abondance. Un second tome est en préparation.

Et dans mes veines circulent des pintes de bon sang. Mais c’est bien sûr !

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