Sonner dans les portiques un été avec malapart

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Lundi 3 juillet :
Dans la liste des livres régulièrement volés à la librairie où je travaille figure, en bonne position, Technique du coup d’état de Curzio Malaparte. Dans cet ouvrage, l’auteur toscan analyse plusieurs putschs couronnés de succès dans leur tentative de prise du pouvoir d’un État moderne. Et parmi les exemples étudiés, se situe notamment la Révolution bolchévique d’Octobre 1917. Je tenais là un angle d’attaque parfait pour affronter cet événement historique. J’ai acheté le bouquin. Comme d’habitude, en suivant mon instinct, j’espère faire une rencontre forte et trouver la réponse à une série de questions : Qu’est-ce que cette lecture va aller toucher en moi ? Et est-ce qu’un essai sur les coups d’État peut toucher quelque chose de mon intimité ? Pourquoi un texte pareil continue-t-il, en 2017, d’être autant subtilisé dans notre rayon littérature italienne? De quoi occuper mon été.

Mercredi 12 juillet :
Aujourd’hui je me sens complètement anéantie : Ines a une otite, je dois travailler, et Blaise est particulièrement remuant depuis qu’il est en stage. La lecture de Malaparte me prend un temps fou : c’est un texte exigeant, pas dans le vocabulaire utilisé, mais plutôt par la complexité des faits évoqués, quand je suis tellement exténuée que même la lecture de Oui-Oui me paraîtrait insurmontable.

Je me souviens que la lecture de l’Établi m’avait pas mal ébranlée, il y a une petite dizaine d’années : l’étudiant Robert Linhart, établi volontairement dans l’usine Citroën, était tellement fatigué par son travail que son projet d’insurrection au sein de l’entreprise prenait un retard considérable : « C’est comme une anesthésie progressive : on pourrait se lover dans la torpeur du néant et voir passer les mois, les années peut-être, pourquoi pas ? (…) On se concentre sur les petites choses. Un détail infime occupe une matinée. Y aura-t-il du poisson à la cantine ? Ou du poulet en sauce ? Jamais autant qu’à l’usine je n’avais perçu avec autant d’acuité le sens du mot “économie”. Économie de gestes. Économie de paroles. Économie de désirs. Cette mesure intime de la quantité finie d’énergie que chacun porte en lui, et que l’usine pompe, et qu’il faut maintenant compter si l’on veut en retenir une minuscule fraction, ne pas être complètement vidé. ».

La fatigue pousse à économiser ses pensées mais également ses gestes. Dans un régime capitaliste, tout perd son sens et le corps sans organe de Deleuze et Guattari, pas plus que celui d’Artaud, ne peuvent trouver leur place dans notre monde-organisme.

Vendredi 28 juillet :
Ce n’est point vrai, comme se plaignait Jonathan Swift, que la défense de la liberté ne rapporte pas. Elle rapporte : ne fût-ce que la conscience de son propre esclavage, à laquelle l’homme libre se reconnaît des autres. Car le propre de l’homme comme j’écrivais de l’île de Lipari en 1936, ce n’est pas de vivre libre en liberté, mais libre dans une prison.

Je ne m’attendais pas à un constat aussi négatif de la part de Curzio Malaparte. Ses propos, proférés en introduction de sa Technique du coup d’État, me rendent profondément déprimée. D’autant que pour nourrir mon article j’avais décidé de poser la question d’une possibilité d’un coup D’État chez nous en Belgique ou chez moi en France, et que les réponses apportées ne sont pas vraiment réjouissantes !

Florilège de pensées du 21ème siècle sur l’insurrection :

« Si c’est pour instaurer pire que ce qui préexistait, alors autant se contenter de ce que l’on a. »

« C’est pas facile de se dire qu’on va devoir passer à l’action. »

« Concrètement, on fait comment pour trouver des armes ? »

Selon Frédéric Lordon, « la colère n’est pas encore assez forte ».
Selon Sophie Wahnich, « on ne rêve plus assez ».

À moins que « la plus grosse difficulté de notre temps, c’est de définir qui est notre ennemi »…

Se trouve-t-il encore, comme en 1917, des techniciens pour mettre en mouvement la machine insurrectionnelle ?

Le défaitisme ambiant règne. L’envie de s’insurger n’est pas vraiment là, et surtout les raisons de le faire ne semblent pas du tout suffisantes. Pourtant il me semblait que justement quelque chose couvait et que, ici aussi, c’est l’insurrection qui vient…

Dans une semaine je retourne passer quinze jours à la campagne, dans le Nord-est de la France. Avec des envies d’écriture plein la tête, des pistes de réflexion dans tous les sens, et une fatigue extrême. Wait and see…

Lundi 7 août :
La vie dans un village de la campagne française me donne régulièrement des envies de meurtre. Je vais faire quotidiennement mes courses à l’Inter, comme on dit ici (on dit aussi chez Cora et chez Leclerc, mais c’est loin, à douze kilomètres, c’est à la ville et je ne monte pas à Verdun tous les jours…), et j’en ressors chaque fois avec une envie incommensurable de quitter cette vie grise. J’ai vécu jusqu’à mes vingt ans ici et je ne renie rien de cette très belle partie de ma vie, mais j’ai vraiment du mal à imaginer ce qui pousse certains de mes amis à rêver à un retour à la terre. Ici, aucune place à l’alternative, ici, la différence est immédiatement montrée du doigt. Ici, les champs sont cultivés de manière à épuiser la terre, et lorsqu’on parle d’agriculture biologique on est catégorisé « bobo comme dans la chanson de Renaud », c’est-à-dire ceux « qu’ont rien compris à la vie ». Ici, les plaines de jeux sont nombreuses, mais on n’y croise aucun enfant car ils jouent tous dans leur jardin, et on va pas sortir parce que c’est dangereux, on ne sait jamais… Je m’en veux de penser ça mais je fais tous les ans l’effort de revenir et tous les ans j’en repars de plus en plus dégoutée.

Je me concentre sur l’organisation d’une saucisse-partie pour samedi soir, les enfants iront dormir chez leur grand-mère, et il n’est pas impossible que sous le coup de l’alcool nous reparlions encore, comme à 20 ans, de cette communauté que nous pourrions fonder au village de Regret (ça ne s’invente pas…) entre amis de longue date.

Vendredi 18 août :
Tout peut arriver, même en Meuse, ce département tellement peu peuplé qu’à la grande loterie Nationale, nous avons gagné le droit d’accueillir dans nos forêts gérées de manière non durable et sur nos sols déjà bien pollués par une agriculture intensive la centrale d’enfouissement de déchets radioactifs. Notre département a donc été proclamé poubelle de l’Europe sans que cela ne soit tellement remis en cause. Des visites sont organisées afin de rassurer les populations locales, ça fait une excursion sympa pour le scolaire et c’est repris d’ailleurs en bonne place dans la brochure que je consulte pour voir ce qu’il y a à faire dans la région… Le projet est gelé depuis le mois de février, mais les activistes qui campent dans le bois qui a été vendu de manière illicite à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) restent mobilisés. Des affrontements ont lieu entre les manifestants et la police en ce moment-même. Six manifestants ont été gravement touchés par des grenades. L’insurrection existe et elle a lieu là, maintenant, à 40 kilomètres de chez ma mère ! C’est peut-être même le début de la prochaine révolution ? Est-ce que notre colère n’est pas assez grande devant l’évidence d’une destruction programmée de l’homme par l’homme ? Est-ce que le coût annoncé de 25 milliards d’euros ne suffit pas à faire s’étrangler ceux pour qui la menace écologique n’est pas une raison suffisante de s’insurger ?

Le barbecue a été une réussite : on a bu très rapidement et l’on n’a pas eu besoin de faire un feu pour chanter nos vieux couplets de Tryo « C’est l’hymne de nos campagnes ». On vieillit sûrement un peu, mais l’on reste des rêveurs invétérés aux goûts musicaux contestables. Quelque chose d’absolument incompréhensible semble nous rattacher à cette terre meusienne qui nous séduit sans avoir aucun des attributs qui rendent d’habitude une terre attirante. Mes amis ne lisent pas Curzio Malaparte mais il leur semble tout aussi évident qu’à moi que l’on a quelque chose à faire ensemble pour contrer les forces obscures de Sauron… Une communauté est en train de se former…

Lundi 21 août :
Ma vie est pleine de contradictions et j’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui vivent leur vie en tenant des discours qui ressemblent à des punchlines de rappeurs des années 90. Lénine et Trotsky sont de ceux-là et je suis marquée par des phrases telles que :

« Votre tactique est extrêmement simple ; elle n’a qu’une règle : réussir. »

« L’insurrection n’est pas un art, c’est une machine. Pour la mettre en mouvement, il faut des techniciens ; et, seuls, des techniciens pourraient l’arrêter. »

« C’est le désordre qui paralyse l’État et qui empêche le gouvernement de prévenir l’insurrection. Ne pouvant nous appuyer sur la grève, nous nous appuierons sur le désordre. »

« L’insurrection c’est un coup de poing à un paralytique. »

Ici ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et la lecture de la Technique du coup d’État fait ressembler la prise de Petrograd à un jeu d’enfants, et permet donc une identification extrêmement subversive. Curzio Malaparte explique qu’il hait ce livre car il est à l’origine de tous ses malheurs : « C’est de ce livre qu’a pris naissance la stupide légende qui fait de moi un être cynique et cruel, cette espèce de Machiavel déguisé en cardinal de Retz que l’on aime voir en moi : qui ne suis pourtant qu’un écrivain, un artiste, un homme libre qui souffre plus des malheurs d’autrui que des siens. »

Malaparte manie les mots de telle façon que le lecteur ressent immédiatement la valeur performative de ceux-ci. Il a subi la déportation car sa manière d’écrire est action. Et cela vaut encore aujourd’hui : on ressent très clairement son écriture se diffuser en nous à la manière d’un sérum de vérité qui nous forcerait à ouvrir les yeux. Là où tant d’auteurs endorment. Là où l’art est tellement souvent mis au service de la soumission étatique.

Vendredi 1er septembre :
Sonner dans les portiques, ce titre c’est une question que je vous pose : est-ce que si l’on passe un portique de sécurité avec sur soi le livre de Curzio Malaparte Technique du coup d’État, est-ce que ça sonnera ?

Insurrection bien ordonnée commence par soi-même. Au terme de cet été passé avec Malaparte, j’ai du mal à ne pas entrer en résonance avec la voix de tous les insurgés de la Révolution d’Octobre 1917. Sur les tables de la librairie on voit fleurir les noms de Nestor Makhno, Lénine, Trotsky, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon dans des revues, des essais, des romans. Le temps de l’infusion a encore une fois été très long, mais les mots de Curzio Malaparte sont entrés en collusion avec mes désirs profonds.

Je croyais la lecture infiniment plus confortable que l’écriture. Avec Technique du coup d’État, j’ai fait l’expérience d’une lecture profondément dérangeante et qui donne envie de passer à l’action. D’habitude, lorsque je dois écrire, je me sens comme perchée sur des talons de 12 : j’ai le vertige, la démarche maladroite et l’impression de jouer à être une autre que celle que je suis vraiment. Avec l’écriture de cet article, j’ai eu la satisfaction de vaincre mon immobilisme et le plaisir de me mettre en mouvement même si cela m’a poussé à sortir de ma zone de confort.

Je vais laisser Victor Serge clôturer, parce que ses mots disent – si justement – les rêves de lendemains qui chantent, et qu’après cet été passé avec Malaparte, j’ai besoin de rêver.

« Mais que se fasse le silence
sur les hautes figures de proue !
L’ardent périple continue,
Le cap est de bonne espérance…
À quand ton tour, à quand le mien ?
Le cap est de bonne espérance. »

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