Pourquoi tirent-ils sur le corbillard ?

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Dans les années 90, le Mur de Berlin vient de tomber, le Groupov, dont Jacques Delcuvelllerie est le directeur artistique, est aux prises avec « la question de la vérité ». Pour ce collectif d’artistes pluridisciplinaires, il s’agira notamment de revisiter l’œuvre d’auteurs dont le génie ne s’est pas appauvri mais, au contraire, profondément enrichi au contact d’une vision du monde « globalisante et structurée ». Cette tâche s’effectuera alors même qu’alentour on proclame incessamment la fin de l’histoire et des idéologies. Le Groupov va concevoir un triptyque. Il y aura d’abord L’annonce faite à Marie du très catholique Paul Claudel (1991) puis Trash (a lonely prayer), une création originale (1992), ensuite un long et minutieux travail sera entamé sur l’œuvre de Bertolt Brecht, le dramaturge communiste par excellence. Ce processus ambitieux débouche sur la mise en scène de La Mère. Et ce sera un succès retentissant – à l’aube d’une ère nouvelle, où on affirmait triomphalement qu’il n’y avait plus d’alternative.
Ce contact très rapproché avec l’œuvre de Brecht va fortement marquer le Groupov. Jacques Delcuvellerie nous confiait qu’il s’était alors « décillé les yeux ». S’élaborera alors une vision du monde actuel et de son histoire. Une vision où la révolution d’Octobre 17 est considérée comme un événement fondamental.

C4 : Qu’est-ce que ça signifie, Octobre 17 ?

Jacques Delcuvellerie : Ce qui fait la différence entre la Révolution d’Octobre 17 et tout ce qui a précédé me semble tenir à deux choses. D’une part, elle résulte de l’union concrète d’une analyse théorique (Marx, Lénine, Engels, etc.) et d’une conviction mise en action par des centaines de milliers de gens. Et d’autre part, l’idéal, le but final (encore lointain) de cette révolution, celui qui résonne aussi dans L’Internationale, c’est que le monde soit dirigé par ceux qui en ont été toujours les victimes, les esclaves, les opprimés, les « sans-nom ». Donc qui en finit aussi avec les guerres où les opprimés se massacrent entre eux, au bénéfice des maîtres. Dans ce petit commencement d’Octobre 17, il y a une promesse visible pour des milliards de gens, sans nom, dont la vie pourrait d’ailleurs à peine s’appeler une vie – pensons à ce qu’était la vie d’un ouvrier dans les années 1840, à la misère atroce dans les quartiers populaires des pays où justement se développait une richesse nouvelle, prodigieuse, aux colonies, à la traite des Noirs, à tous ces gens qui sont morts dans des guerres obscures dont tout le monde a oublié pourquoi elles avaient eu lieu, etc.

Octobre 17, c’était une révolution où les sans nom seraient ceux qui dirigeraient, qui feraient l’histoire au lieu d’être les éternels exécutants méprisés. Ce que 1789 n’avait pas  été. Le peuple avait été mobilisé et très actif mais cette révolution-là avait installé au pouvoir une nouvelle classe qui, à son tour, a exploité le peuple. En 17, l’idée, c’est que ça ne se passerait pas comme ça et qu’après une période de transition (le socialisme), plus ou moins longue, on aboutirait à une société sans dominants ni dominés. Pour la première fois. Le rayonnement de 1917 a aussi touché la bourgeoisie et la petite bourgeoisie à travers le monde, et énormément d’artistes et d’intellectuels. Tous ceux qui voyaient le socialisme comme une utopie, néfaste ou sympathique, mais ne le pensaient pas du tout réalisable, devaient admettre qu’un acte politique concret, réel, majeur, avait lieu et s’imposait. Après la victoire de la révolution sur les armées étrangères alliées contre elle et sur les armées tsaristes, l’URSS nouvelle semblait dire à tous: « C’est possible, nous allons le faire, nous le faisons. » En quelques années à peine se sont donc créés dans le monde entier, de l’Asie à l’Europe et même aux USA, des partis dont Octobre 1917 constituait l’emblème et l’inspiration.

Quand on s’en tient à ces faits, on se demande encore comment il y a des gens pour enseigner que 1917 est un coup d’État, un complot, une sorte de putsch des Bolcheviks, alors que cela a entraîné l’organisation de millions d’hommes qui ont mis des années à venir à bout des armées étrangères et tsaristes… C’est ce que j’appelle: « Tirer sur le corbillard » ; puisqu’on assure le communisme bien mort, pourquoi a-t-on besoin de réécrire son acte de naissance ? Parce que, pendant tout le XXème siècle et donc aujourd’hui encore, le système capitaliste a eu très, très peur. Ce signal d’octobre qui disait aux peuples, aux colonisés, à tous les « sans-nom » : « Vous pouvez renverser vos maîtres », cela a structuré le déroulement de tous les événements majeurs du XXème siècle.

Vous vous souvenez peut-être que dans les deux faits qui me paraissent distinguer la révolution soviétique des précédentes, il y avait cette union de la théorie et de la pratique de grandes masses populaires. Après 1917, cela a donné une impulsion incroyable à l’étude de cette théorie, le marxisme, et ensuite, la version léniniste. Des intellectuels, des philosophes ont plongé dedans, mais pas seulement : des artistes, des syndicalistes, des ouvriers, des leaders paysans, etc. Tout cela, malgré une répression sanguinaire dans de nombreux pays (Chine, Japon, Allemagne, Amérique Latine, etc.), a donné lieu à des bouleversements énormes. Songez, très pratiquement que lorsque Marx et Engels écrivent « Le manifeste du Parti communiste » en 1848, ils sont seulement deux à penser comme ça. Oui, il y a déjà un tas de mouvements et de penseurs plus ou moins « socialistes », mais cette analyse-là, ils sont deux à la faire. Et à peine cent ans plus tard, 1949, Mao Tse Toung proclame la République Populaire de Chine ! Le plus vaste pays du monde : l’URSS, et toute l’Europe de l’Est. Les mouvements de libération nationale en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud disent se diriger dans la référence à cette pensée et à Octobre 17. C’est, à l’échelle de l’histoire, énorme et fulgurant.

Je n’aborde pas ici la question de savoir si l’idéal a été perverti, stalinisé, criminalisé, qui est absolument essentielle, je rappelle seulement que le système impérialiste capitaliste a eu très peur, et qu’il y avait des raisons objectives – dont les deux guerres – à ce qu’il soit fortement ébranlé. Parmi celles-ci, l’extraordinaire influence du marxisme dans la pensée, l’art, et la culture en général. Et parmi ces grands artistes, beaucoup avaient été des révolutionnaires de leur propre art : expressionnistes, cubistes, dadaïstes, etc. De Picasso à Neruda, des milliers.

Alors quoi? Tout ce monde était dans l’illusion ? Tout ce monde a été bluffé? On entend des choses telles que « Oh, untel a vu clair très tardivement, il est quand-même resté au PC jusqu’en 1958… » Mais la même question se pose toujours : de quel côté est-on ? Le monde continue à être horrible pour des centaines de millions de gens qui continuent de vivre dans des conditions horribles. De quel côté est-on ?

Il y a une bonne partie des confessions, des « pardon pour avoir été communiste » qui reviennent, au fond, à justifier l’oppression qui continue, c’est-à-dire à affirmer qu’on ne peut pas entreprendre contre elle d’action radicale. Pour cela, il faut habiller d’oripeaux humanistes les démocraties actuelles, en effaçant leurs politiques sanglantes et oppressives. En fait, une quantité d’intellectuels et d’historiens travaillent essentiellement à effacer l’ardoise tout le temps. Prenez la vie de mes parents et grands-parents, c’est de l’histoire très proche quand même, eh bien, ils ont tout simplement connu deux guerres mondiales, les plus hauts tas de cadavres humains depuis la naissance du monde. De 1918 à 1939, il y a vingt ans ! 20 ans après, on recommence, jusqu’à la bombe atomique ! Or, en 14, il n’y a pas le moindre doute, c’est nous. On ne peut pas dire « on était attaqués par des armées fanatiques musulmanes », non : les nations les plus développées économiquement et socialement de toute l’histoire de l’humanité, des nations de très longue civilisation, des nations de philosophes, de grands musiciens, d’artistes, de systèmes politiques élaborés ont déclenché et prolongé cette boucherie épouvantable, et elles seules. Elles ont fait s’entretuer leurs peuples ainsi que des peuples colonisés pendant cinq ans. Certaines batailles, en quelques heures, avaient déjà fait plus de 100 000 morts ! La barbarie à l’état pur. Nous sommes en plein anniversaire de cette « der des der », est-ce cela que vous voyez sur les écrans et dans les émissions rétrospectives? Y-a-t-il un seul professeur d’histoire qui puisse expliquer à ses élèves pourquoi la guerre a éclaté et duré si longtemps avec une telle violence ? Non, il faudrait pour cela recourir au marxisme et montrer cet affrontement pour un sordide repartage du monde et de ses ressources. Interdit. On réussit ce tour de force d’évoquer cette guerre tout en présentant notre système comme le plus excellent, et entretenir en nous cette conviction que malgré les gaz et les hécatombes, au fond : « Nous, on n’est pas comme ça ».

Ce blanchissement constant de l’Histoire vient en défense de la perpétuation du système qui a généré ces horreurs et qui nous dirige toujours. Il permet de continuer à le valider dans les esprits et permet ses exactions dans les faits, par exemple : la Françafrique au Biafra, au Rwanda, avant, pendant et après 1994, les USA et les deux millions de morts vietnamiens, l’abominable guerre de G.W. Bush en Irak, bâtie sur des mensonges et dans les conséquences de laquelle nous nous débattons encore aujourd’hui.

Dans ce reblanchissement constant de notre histoire, le cas d’Hitler est exemplaire. Il faut absolument éviter pour la défense et la perpétuation de notre système qu’il puisse être perçu comme son enfant naturel. Le nazisme devient donc une excroissance folle et quasiment inexplicable. Il y aurait ainsi une espèce de dingue qui aurait réussi à s’emparer légalement du pouvoir, à organiser à une vitesse incroyable une énorme administration, à trouver des ressources financières presqu’illimitées, à mettre l’armée à sa botte et à faire combattre les Allemands sans aucune désertion de masse ni révolte jusqu’à la dernière minute, jusqu’à ce qu’il se flingue dans son bunker… Que des forces sociales puissantes – à la base comme au sommet – aient désiré et soutenu cette ascension, et dont il existe toujours des équivalents dans nos sociétés, n’est pas la version dominante aujourd’hui.

Il y a un refus d’envisager la dualité de notre civilisation et surtout qu’il y ait un lien entre sa face charmante et sa face sanguinaire. Pour les blanchisseurs, notre passé réel, celui qu’il faut revendiquer, c’est Jean-Sébastien Bach, et pas les bûchers de Juifs hérétiques et de sorcières. Et surtout, ne pas admettre qu’il existe un lien entre les deux, que la foi si lumineuse dans la musique est la même foi qui permet et provoque les autodafés. L’Occident apporte la lumière du Christ au monde et c’est sans aucun lien avec la soif de l’or et le génocide de 90% des Amérindiens du Sud, en moins d’un siècle après Colomb. Etc. Etc. Ainsi, dans le blanchissement et l’amnésie, peut continuer à se justifier l’éternelle domination du monde par les mêmes.

Cette même pensée s’applique aux révolutions. L’idéologie dominante exige pour éventuellement les accepter qu’elles répondent aux critères de son propre blanchissement. On glose sur la Déclaration des Droits de l’Homme comme si elle pouvait s’être imposée sans la guillotine, sur la République une et indivisible sans devoir écraser les Chouans, etc. Autrement dit, notre système ne connaît des révolutions qu’impossibles, introuvables ou vaincues. La bourgeoisie a une affection toute particulière pour les révolutionnaires assassinés : Che Guevara, Rosa Luxembourg, etc, ils présentent l’avantage pour elle de montrer qu’un révolutionnaire « à visage humain » ne peut pas gagner, seuls gagnent les monstres.

On continue à tirer sur le corbillard. Afin que l’idée même d’une alternative radicale soit perçue comme odieuse ou impossible. Pour que s’impose toujours davantage le credo de Mme Thatcher : « There Is No Alternative », la pensée TINA.

C4 : Et aujourd’hui qu’on s’est enfoncé jusqu’au cou dans cette ère du «  pas d’alternative  », monter La Mère de Brecht comme l’a fait le Groupov en 95, c’est toujours jouable ?

Jacques Delcuvellerie : Aujourd’hui, je ne dis pas que La Mère, ce n’est pas jouable. Et je ne dis surtout pas que c’est mauvais ou impossible de travailler dessus. Mais vu la vitesse accélérée avec laquelle la pensée et la conscience ont dégénéré, je doute que La Mère puisse avoir le même succès public qu’en 95. A l’époque déjà, ça aurait pu fortement déplaire.  On aurait pu dire : « Tout ça, c’est dépassé » ou bien « Ce spectacle est d’autant plus dangereux et pernicieux qu’il est très beau ». Mais ça a été au contraire très, très bien reçu, publiquement et dans la critique. Je pense que beaucoup de gens dans notre public de 95, beaucoup de jeunes, notamment, se sont dit, peut-être sans le formuler exactement, quelque chose comme : « Au fond, plus personne ne nous offre une réelle alternative et regarde un peu comment la découverte d’une alternative rend cette vieille femme magnifique ». J’ai beaucoup de mal à croire qu’un tel accueil serait possible aujourd’hui. Par contre, je trouve qu’il serait très utile d’en faire une matière de travail, de discussion, d’étude. La forme spectacle, même ouverte, s’impose au spectateur. Vous venez et on vous impose quelque chose : vous pouvez sortir, vous pouvez siffler mais ça s’impose. Vous ne pouvez pas contester ou dialoguer. Tandis qu’en lecture partagée, en travail d’école, en séminaire, on s’affronte à la matière, on a l’occasion d’émettre ses objections et de dialoguer.

Je pense que comme matière de travail, c’est un très beau matériau, très stimulant.

Oui, c’est peut-être le moment de proposer aux gens de travailler sur 17, et pourquoi pas sur La Mère ? Pourquoi Brecht est-il devenu marxiste alors que c’était un expressionniste viscéral ? Pourquoi l’est-il resté jusqu’au bout ? Avec toute l’expérience historique que nous avons de ce qui a suivi 1917, en quoi l’histoire de Pélagie Vlassova nous concerne-t-elle intimement ? De quel côté sommes-nous ?

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