Ya lyublyu Superbloks

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Je les aime ces superbloks qui ont fait l’histoire des villes soviétiques et du pays tout entier. À grandes enjambées, j’en ai arpenté des districts, au cours de mes flâneries périphériques. Aujourd’hui encore, jamais je ne m’en lasse ; ils exercent sur moi une sorte de fascination singulière, inexplicable. Au fil de mes voyages à l’est, j’ai partagé, moi aussi, les mystifications communistes. Assise sur les bancs des microraïons de Leningrad ou d’Oulianovsk, je me surprends à rêver d’un avenir radieux, à entrevoir des lendemains qui chantent…
Tranches de vie soviétique, dans un environnement certes un peu déglingué, mais accueillant, un monde fourmillant de liens qui semblaient faciles à tisser. Se croiser, se rencontrer, se sourire, se reconnaître parfois, ou rester assise en silence. Moi, j’étais juste émue de partager ces morceaux de quotidien.

On en a construit partout, des pays baltes à Vladivostok et dans tous les pays satellites. Le plaisir de se perdre dans ces labyrinthes urbains n’a pas son pareil. Panelak en République Tchèque, panelki en Bulgarie, panelház ou blokowisko en Pologne, plattenbau en Allemagne, khrouchtchevki en Russie… Partout, ces unités d’habitation ont profondément modelé le tissu urbain des villes soviétiques et du bloc de l’Est. C’est que la préfabrication lourde avec des projets-types s’est imposée pendant des décennies comme unique moyen de construction de masse. Planification, quartiers périphériques immenses et villes aux visages nouveaux. Mélange de monotonie et d’un je-ne-sais-quoi de déroutant qui vous pénètre. Constructions hypnotiques à perte de vue.

Ils constituent pour beaucoup un format incorrect d’habitat, un modèle urbain souvent décrié. Pourtant, ils se voulaient porteurs d’une idéologie sociale : créer une ville idéale où l’individu puisse s’épanouir, une sorte de « palais social » qui verrait naître une femme et un homme nouveaux.

Mais il y a belle lurette qu’ils n’inspirent plus aucun lyrisme. Alors, il faut lire entre les lignes, trouver les points de fuite, les contempler pour ce qu’ils avaient de généreux.

Construire l’utopie

Après avoir « tassé le bourgeois » 1 et fait naître la kommunalka 2, ce territoire partagé entre files d’attentes et promiscuité, l’URSS fait germer les bases des utopies urbaines.

L’architecture assume un rôle d’instrument politique entièrement au service de la Révolution. Elle veut briser les schémas traditionnels de l’habitat et anéantir les « dégénérations bourgeoises ». L’architecte est donc à la fois sociologue et homme politique. Sa tâche est immense et passionnante : servir l’intérêt de la collectivité en modifiant les structures sociales, leurs relations, leurs valeurs, imaginer un nouveau modèle urbain qui va entraîner un changement spectaculaire.

« La Révolution a pour objet de faire de tous les hommes des frères (…) elle veut construire de grandes maisons dans lesquelles la cuisine, la salle à manger, la buanderie, la crèche, le club seront conçus suivant le dernier cri de la science et dans lesquelles les équipements desserviront tous les habitants de la maison commune. »

Ce désir d’humanisme, cette volonté d’inventer un vivre-ensemble, doit permettre de transformer la vie quotidienne – par conséquent, les comportements –, et aussi de neutraliser la hiérarchie sociale dans des lieux de vie collective et des espaces socialement équitables.

L’ère des plans quinquennaux ouvre la voie à l’exode rural et à l’essor des villes. Il y a dans l’atmosphère quelque chose de prometteur et de fascinant : la « perestroïka byta », la reconstruction du mode de vie.

Au diable les mœurs bourgeoises, les vies rachitiques, étriquées, médiocres, repliées sur elles-mêmes. On veut s’ouvrir, participer, créer ensemble, autogérer les moyens de production, transformer les rapports entre les sexes, transmuer la famille traditionnelle, mettre fin à la solitude, libérer l’individu.

Les chemins étaient pavés de bonnes intentions, le monde tout entier à reconstruire.

Des blocs d’habitation sortent de terre en masse, par îlots entiers. Pas de verticalité, pas de buildings en plein ciel, pas de hautes tours hérissées, rigides, inflexibles et arrogantes. Non. Des blocs horizontaux, comme des rectangles posés là, telles des lignes parallèles à l’horizon.

Moi qui ai toujours rêvé d’harmonie sociale, j’ai presque imaginé l’éventualité d’y élire domicile.

Se projeter dans une banlieue cimentée, vivre aux confins de terrains vagues périphériques, de labyrinthes-béton : voilà qui peut sembler saugrenu, certes. À chacun sa part de rêve.

C’est que j’y ai retrouvé de l’humanité ! Nichée dans un monde fracassant et paisible à la fois, un espace-frontière où je suis encline à me perdre encore aujourd’hui, faisant route au hasard, me sentant un peu amphibie. Il reste des chemins que je veux encore emprunter. Et puis, rien que les noms des quartiers me les font immédiatement aimer.

Aujourd’hui, on veut à tout prix oublier le socialisme, en gommer les traces en éliminant l’héritage morphologique de ces microdistricts. Depuis le grand effondrement, on a assisté à un phénomène inversé : la reconversion des immeubles khrouchtchéviens en appartements résidentiels luxueux. Les couches de la population socialement défavorisée en ont été dépossédées au profit des nouveaux riches qui rachètent, restructurent, affichant leur goût pour un luxe effréné : poignées de portes dorées, marbre, portes blindées, jardins d’hiver… Une nouvelle utopie hédoniste, mais ça, c’est une autre histoire.

Le modernisme des années 20 et son patrimoine sont donc réellement menacés. Heureusement, dans la majeure partie des cas, il est juste impossible de détruire « à l’occidentale » à cause du coût trop important et de la pénurie de logements. On tente donc de restructurer, de reconvertir, d’en améliorer l’aspect extérieur, de l’« égayer ».

À bien y regarder pourtant, ils ne sont pas si austères, même vétustes et dégradés. Ils ne sont pas invivables non plus, le quotidien n’y est pas brutal. Il y a les marchés à la sauvette, les voisins par paquets qui débarquent à l’improviste ou que l’on croise dans la cage d’escaliers, la camaraderie, une humanité déroutante, juste là, derrière les fenêtres.

Et puis, les murs de béton mélancoliques, les zones en friche alentour, les terrains vagues constituent une sorte de paysage, presque bucolique et indolent, qui invite à la contemplation. Ils sont comme un espace de possibles, un univers à appréhender, comme un rappel à l’essentiel.

Notes:

  1. À partir d’octobre 1917, une politique de répartition de l’habitat est mise en oeuvre : on réquisitionne les appartements bourgeois pour les attribuer aux travailleurs et aux travailleuses, on nationalise les immeubles d’habitation et on supprime le droit à la propriété privée. Les logements des « riches » sont désormais sous le contrôle des Soviets locaux. On veut en finir avec tout ce que l’Ancien régime a mis en place. Cette réforme du logement s’applique à tous les types d’appartements qui sont recensés et scindés en plusieurs parties.
  2. Appartement communautaire, considéré comme un dispositif pour servir la cause idéologique.

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