LÉNINE, LA RÉVOLUTION, JULES & MOI…

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L’occasion, évidente, est là. On va pouvoir dire. Se dire. Débattre. Se lâcher. D’ailleurs, nos premières rencontres en comité de rédaction sont bouillonnantes. Dans ma tête, ça fuse. On va faire un truc stylé, dystopique juste ce qu’il faut, genre story-telling réaliste-socialiste 2.0. 
Et puis, assez vite… le doute.
Des analyses historiques, des interprétations politiques divergentes, des hommages, des dénigrements, ou des « Une » pleines de colosses ouvriers brandissant le drapeau rouge, cet automne, on va s’en manger par centaines dans les librairies…
Alors quoi? Que faire? comme disait l’autre.
En quoi suis-je expert, moi, en matière de Révolution ? Moi qui suis né en 72 ? À part peut-être expert de moi-même (et encore?) et de ma propre histoire, telle que je l’ai vécue et me la suis fabriquée?

Alors, je me tourne vers mon père. Parce que, comme d’autres sont fils de médecins, de pasteurs ou de cordonniers, moi, je suis fils de communiste. Enfant, j’ai toujours associé mon père aux réunions, aux camarades, à la Fédé, aux JC [Jeunesses communistes], aux cellules, puis au Comité central… J’ai mis du temps à comprendre qu’il avait aussi un métier, qu’il était prof d’histoire, alors que pour moi, il était avant tout, et même avant d’être un père, un communiste. Un militant et dirigeant du Parti communiste de Belgique. Il l’est encore aujourd’hui, d’une autre manière, comme historien d’abord, cette fois, à travers la présidence du Centre d’archives communistes de Belgique(CArCoB).

Puis, en rassemblant et remuant tout ça, j’ai comme une intuition.

De 17 à 17

La grande Histoire et ma petite histoire se confondent, se superposent, s’entrechoquent. Comme si j’avais vécu de l’intérieur, mais en différé et en accéléré, ce qu’a vécu en un petit siècle le mouvement communiste international.

Baigné dans un environnement culturel communiste orthodoxe, j’ai grandi dans le mythe fondateur de la Révolution d’octobre et de Lénine. J’y croyais. À un autre monde ! Non seulement possible, mais réel ! Ou du moins, je l’ai assez vite compris, « en voie d’être réalisé ».

Et puis, en grandissant, en exerçant mon esprit critique naissant, viennent les premiers espoirs et les doutes. Les découvertes. D’abord, Staline et la déstalinisation. Et puis Trotski, qui a disparu des photos. Il reste quand même Che Guevara. Cuba. Mais bientôt Prague ! L’espoir dans un « socialisme à visage humain » : l’expression résonne affreusement en moi, contradictoire et incongrue ! Et puis, il y a 68, les hippies, plus proches de moi. Ensuite Solidarnosc, jusqu’à Gorbatchev et l’espoir d’une Perestroïka…

Comme si j’étais passé de l’enfance à autre chose, à une maturité, une distance, et finalement une autonomie par rapport à l’histoire paternelle, tout ça en dix-huit ans ; tout comme les générations de compagnons de route critiques qui m’ont précédé sont passés du mythe aux réalités, et du XXème siècle au XXIème.

En hiver 89, les murs s’effondrent. Je suis bientôt majeur. Je suis à Berlin, avec les jeunes du PTB, mais surtout avec Bowie et Kraftwerk.

Hé, Jules, pourquoi fêter aujourd’hui la Révolution d’Octobre 17 ?

Ça fait cent ans que Lénine et les Bolcheviks ont pris le pouvoir à Petrograd, puis à Moscou. Puis leurs héritiers, jusqu’à Berlin et ailleurs. Pour un peu plus de septante-cinq ans d’expérimentations politiques uniques.

Je me tourne donc vers ma source la plus proche et fiable : historien, militant et dirigeant communiste pendant plus de cinquante ans, Jules, mon père.

Jules a voué une grande partie de sa vie au Parti. Des Étudiants Communistes et des Comités Vietnam aux Jeunesses communistes, puis de Secrétaire de la Fédération liégeoise du PCB au Comité central, ensuite au Bureau politique. Tellement d’heures de réunions, de voyages officiels, de manifs, d’analyses, de stratégies et de luttes intestines…

Alors, Papa, aujourd’hui je re-viens vers toi te demander pourquoi on devrait commémorer – ou pas – cette Révolution.

« Oui ! Par-delà les opinions politiques, je crois qu’il faut commémorer Octobre 17. Parce que la prise de pouvoir par les Bolcheviks et la première tentative d’établissement d’un régime socialiste qui a perduré presqu’un siècle sont des faits historiques majeurs !

Tout le XXème siècle va être tourné, d’une manière ou d’une autre, vers l’Union Soviétique. Il faut bien se rendre compte que sans la puissance de l’URSS et sans la menace de contagion révolutionnaire qui hantait les élites de l’Ouest, on n’aurait sûrement pas connu les avancées sociales de 36 et de 45 !

Toute l’histoire du XXème siècle tourne autour de la confrontation entre deux modèles et deux blocs. Ce qui revient à dire que toutes les réalités historiques du XXème siècle résultent d’une façon ou d’une autre de la Révolution de 1917. D’ailleurs, je serais prêt à parier qu’à l’avenir, beaucoup d’historiens considéreront que le XXème siècle va de 1917 à 1989. Il commencerait avec la fin de la première Guerre Mondiale et la Révolution d’Octobre en Russie, pour finir à Berlin en 89, avec la désintégration du bloc socialiste et la fin de la Guerre froide, tandis que le XXIème siècle s’ouvrirait sur la révolution informatique et l’irruption d’un nouvel ordre mondial, multilatéral et complexe. »

Justement, Jules. Cent ans plus tard, une révolution à l’instar de 17 en Russie est-elle encore possible aujourd’hui ?

« C’est difficile à dire. Ça paraît hautement improbable, là, maintenant. Ou alors, peut-être plutôt au Sud ? Mais la Révolution d’Octobre est elle-même le fruit d’une dynamique assez imprévisible. Même Lénine a été surpris par « les événements » de février 17. C’est la Guerre mondiale qui n’en finit pas et un contexte russe très particulier qui ouvrent la voie à une prise du pouvoir par les Bolcheviks. Sans guerre, pas de révolution ! Alors, sait-on jamais ? Une guerre, c’est toujours possible ! »

Et qu’on ne lui parle pas de la théorie selon laquelle Octobre 17 serait un Coup d’État plus qu’une véritable révolution populaire. Jules est clair : « Un coup d’État, c’est quand une partie de l’appareil d’état renverse le régime en place. Ici, il s’agit quand même d’un Parti de masse qui, au gré des opportunités historiques, prend le pouvoir et arrive à le conserver ! »

Quoi qu’il en soit, quel Palais d’Hiver prendre aujourd’hui ? Le 16 rue de la Loi ? Le Berlaymont ? Quels outils de communication ? Avec 822 chaînes de T.V., des centaines de services publics, et des millions de sites internet, on commence par où ? Par un virus informatique global ?

« Pour conclure sur 17 », poursuit Jules, « la faillite de l’expérience soviétique tient à de multiples facteurs convergents : d’abord l’échec de la Révolution mondiale tant espérée, et l’énergie folle mise par les super-puissances capitalistes à saborder tout projet socialiste, d’où la nécessité de la NEP (Nouvelle économie Politique)… »

Et le Socialisme dans un seul pays de Staline !

« Oui, et puis surtout, petit à petit, la classe ouvrière, gagnant en conditions de vie, s’est désintéressée de la chose publique. Elle a laissé tout l’espace à une nouvelle classe de dirigeants professionnels. »

C’est donc déjà la mort des Soviets, mais pas de l’Union Soviétique ! Faut les comprendre, les ouvriers. Sous Staline, je sais pas si j’aurais eu envie de m’y frotter, aux choses publiques ! Et puis, c’est la même dynamique qui s’opère à l’ouest, la conscience de classe se délite aussi dans le capitalisme.

Et Jules de conclure : « Plus tard, le système socialiste n’a pas réussi à profiter des crises pétrolières et globales qui ont traversé le capitalisme international dans les années 70 pour trouver un nouveau souffle. En plus, il n’a pas réussi à prendre à temps le train de la dernière révolution industrielle ! »

La révolution informatique a sauvé le capital et sonné le glas des lendemains qui chantent de l’autre côté du rideau. Ok, Jules. Mais y’avait aussi en jeu des aspirations universelles. La liberté d’expression, et surtout la liberté de circuler, de voyager, d’aller voir ailleurs, non ?

« Oui, c’est vrai. Mais il y avait les réalités économiques. Comment on règle les problèmes des devises, alors ? »

Je sais pas, Jules. C’est vrai aussi. Voilà. Ce serait donc l’échec de la Révolution mondiale qui serait la cause de l’échec originel et final des « régimes  socialistes ».
C’est complètement con et insoluble comme conclusion ; encore et toujours l’histoire de l’oeuf et la poule, de la fin et des moyens.

Comme d’autres sont fils de médecins, je suis fils de communiste : Flash-back 72-84

J’ai été baptisé à l’Église, mais dans la foulée, j’ai eu droit à un baptême politique : à la vodka, et sur le Tome 1 des Oeuvres complètes de Lénine. Ça donne le ton.

J’ai grandi dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une niche culturelle. Dans un monde alternatif, presque. À contre-courant du récit historique dominant. J’ai vécu dans des appartements où les bibliothèques croulaient sous d’imposantes éditions des Œuvres complètes de Marx et de Lénine. À côté, il y avait des matriochkas. Au mur, le marteau et la faucille et des affiches révolutionnaires. Tous les jours, dans la boîte aux lettres, on recevait Le Drapeau Rouge (le quotidien du PCB), et tous les mois Les nouvelles de Moscou et La revue des Amis de la Tchécoslovaquie… Quand mon père n’était pas en réunion à l’extérieur, mon foyer débordait de Camarades, enchaînant sans fin les réunions de cellules et les débats sur l’actualité. Au-dehors, outre les parties de raquettes et le camping, je me souviens surtout des 1er Mai, des soirées de solidarité avec les réfugiés chiliens, des manifs pour la paix ou pour l’emploi, des Fêtes de l’Huma… J’avais conscience d’appartenir à une communauté particulière, et plutôt sympathique.

Tout petit, si je n’avais pas été un peu curieux, j’aurais pu croire qu’il n’y avait en Belgique qu’un seul parti : Le Parti ! On ne disait même pas lequel.

Dans mon album de naissance, à la page « Chansons préférées », on peut lire : L’Internationale, Je dors avec nounours dans mes bras et Marchons au pas Camarades. J’aimais aussi beaucoup Le chant des Partisans soviétiques : « Par le froid et la famine / Dans les villes et dans les champs / À l’appel du grand Lénine / Se levaient les partisans… / Notre paix, c’est leur conquête / Car en mille neuf cent dix-sept / Sous les neiges et les tempêtes / Ils sauvèrent les Soviets ». Waouw ! C’est beau.

J’aimais aussi beaucoup les Chœurs de l’Armée rouge. Quand les grands faisaient la grasse matinée, je sortais mes petits soldats, je mettais Kalinka sur le tourne-disque, je mangeais des Bichocs, et reconstituais la bataille victorieuse de Stalingrad !

Dans les cours de récré et les jardins, quand on jouait à la guerre, je ne voulais pas être américain comme tout le monde, j’étais les russes, et c’est eux qui devaient gagner…
À l’école, on m’appelait parfois Pirlotovsky. Je faisais le malin en disant que si mon père avait été au P.S. – ou le PC au pouvoir –, il aurait été Ministre !

À dix ans, Lénine et la Révolution d’Octobre sont pour moi de véritables mythes fondateurs. Il me faudra du temps pour confronter cette fiction politique et familiale aux réalités extérieures. Et me constituer une identité politique propre et hybride.

Pour moi, les marins révolutionnaires, c’était ceux du Cuirassé Potemkine, d’Eisenstein et de Ferrat ! Et pas encore les Soviets des marins de Kronstadt, qui, d’abord aux avant-gardes de la Révolution et du combat contre les Armées blanches, se battirent bientôt aussi contre les rouges, avant d’être finalement écrasés dans le sang par Trotski…

À la télé, dans les années 80, le Général Jaruzelsky, avec ses grandes lunettes noires, me fait un peu peur. Jules, lui, craint plutôt Lech Walesa ! Je ne comprends pas encore exactement pourquoi. Pourtant, il fait partie d’un syndicat ouvrier, non ? Avec un nom qui est aussi un mot d’ordre scandé dans les manifs de gauche : « Solidarité ! » Je me souviens aussi de tous les dirigeants morts et de leurs funérailles : Tito, puis le trio Brejnev, Tchernenko, Andropov…

De l’autre côté du rideau : 84-89

De douze à dix-huit ans, entre 84 et 90, je m’investis dans le mouvement de jeunesse communiste : les Pionniers. Ça fait partie des plus belles années de ma vie, formatrices, initiatiques. C’est avec les « Pios » que je vais partir régulièrement « en délégation » dans des camps internationaux de l’autre côté du rideau. Parallèlement à plusieurs voyages politiques ou privés en Hongrie ou en Yougoslavie, où j’accompagnais mon père, j’ai donc fait la RDA, la Hongrie, Cuba…

La première fois que j’ai traversé la ligne rouge qui séparait les deux blocs dans une gare de Berlin, j’ai été impressionné, c’est vrai. On sentait vraiment la frontière. Les douaniers de l’ouest nous jaugeaient, un peu étonnés. Les gardes-frontières de l’est étaient durs. Par contre, une fois de l’autre côté, les fonctionnaires est-allemands étaient plutôt accueillants. Nous étions quand même l’avant-garde socialiste en territoire capitaliste !

J’aimais pas trop la RDA. Trop austère. Je me rappelle du goût du faux coca et des bières d’un litre à moins de 15 francs belges. Beaucoup de statues et de médailles. Par contre, j’aimais la Hongrie, plus chaude. Budapest et le Balaton. Peut-être parce que s’y rencontraient davantage l’est et l’ouest.

A Cuba, en 86, c’était bien sûr paradisiaque. Et beaucoup plus détendu. Premières cuites au rhum. Iguanes sur la plage. Hélas, c’était « la période spéciale ». Le carburant manquait, même pour nous. Du coup, en un mois, on a fait une seule visite, bien cadenassée, plantation de cannes à sucre et village modèle… On mangeait mal : riz, haricots rouges et goyaves à tous les repas et toutes les sauces. Sauf le 26 juillet, le jour de la fête nationale rappelant la prise de la Caserne Moncada par les troupes de Fidel. Là, après les discours officiels, on a eu droit à une orgie de fruits exotiques. Toute la journée, la sono a diffusé un interminable discours du leader maximo. Ah, oui, j’ai beaucoup progressé au ping-pong.

Ma plus belle expérience, c’est finalement chez les pionniers… finlandais. Soleil de minuit, tentes mixtes, saunas, paysages incroyables !

Avec le recul, il est curieux de remarquer qu’en délégation, j’ai quand même surtout noué des relations avec des jeunes occidentaux ou des Africains, des latinos, peu avec les locaux. Les Pios russes et polonais étaient tellement loin de nous. Tellement stricts et militaristes. Nous, on avait un côté baba-cool. Juste un foulard rouge autour du cou.

Mais quand même. Le chant des Pios belges disait : «  Nous allons bannir la Peur, la Guerre, sans retour (3x)… Oui ! Nous allons donner aux peuples le meilleur… Car par la jeunesse vient la promesse d’un avenir meilleur ». Quand on a douze ans, qu’on est dans un camp international, qu’on vit des amitiés adolescentes… comment ne pas adhérer à ces mots d’ordre de paix, de solidarité sans frontière, d’anti-racisme et d’égalité sociale ?

Mais à dix-sept ans, je pars, comme moniteur cette fois, encadrer un voyage en Hongrie. Le climat change et moi aussi. Je me fais remarquer parce qu’on refuse de saluer le drapeau belge sur fond de Brabançonne lors des cérémonies officielles. On veut un drapeau rouge et Get Up Stand up de Bob Marley. On obtient Le chiffon rouge et un planisphère…

Un soir, avec mes amis traducteurs hongrois, on discute en écoutant les Doors en catimini, c’est mal vu. Ce jour-là, je me rends compte que si c’est cool d’être communiste et contestataire à l’ouest, chez les communistes de l’est au pouvoir, ça l’est beaucoup moins.

Ma 5ème Internationale & l’Intersidérale 86-90

À partir de quatorze, quinze ans, j’ai commencé à lire, frénétiquement. Histoire de confronter ce que j’ai appris et intégré de par mon éducation avec la réalité des textes, par-delà les symboles, les slogans et le folklore. Peut-être pressentais-je déjà quelques tensions entre pratique, fiction et théorie ?

Alors, j’avale. Le Manifeste et tout le spectre, Le Capital (en b.d. et aussi « pour les jeunes »), La Maladie infantile, Le Petit Livre Rouge… Et puis tous les articles liés à communisme, socialisme, gauchisme, marxisme dans l’Universalis. Tout Guevara, Debray, Bakounine. Un peu Luxembourg, Proudhon, Gramsci ; mais c’était dur. Et puis, Trotski ! Beaucoup Trotski.Qu’il ait été effacé des photos souvenirs de la Révolution m’a tout de suite fasciné !

J’avais souvent entendu Jules parler des « trotskisses », comme s’ils étaient un peu farfelus, un mélange ami-ennemi ? Dans Mon HLM, Renaud parle de celui « qu’on appelle le communiste, même que ça lui plaît pas bien, il dit qu’il est trotskiste. J’ai jamais bien pigé la différence profonde, il pourrait m’expliquer, mais ça prendrait des plombes… ». Et bien moi, je voulais tout comprendre.

Trotski, comme première distinction, c’est plutôt cool. Je reste fidèle aux idéaux d’Octobre, tout en critiquant les grands mythes fondateurs. À partir de quinze ans, j’entre en conflit avec la figure paternelle. Je reste communiste, mais anti-stalinien !

L’étape suivante, c’est Marcuse. Et puis Gorz, Debord, les situs, l’École de Francfort, tant d’autres…
Marcos et les zapatistes arriveront plus tard, revivifiants !

À seize ans, avec quelques amis intellos des Pios, nourris par tout ce melting-pot révolutionnaire et bien avant l’altermondialisme, on veut fonder la « 5ème Internationale (Unifiste) ». On va retourner aux fondamentaux de la 1ère Internationale et faire la synthèse, du PTB aux anars, des euro-cocos aux trots, en passant par les écolos de gauche. On y travaille bien trois mois, super sérieux !

Un peu plus tard, en mode plus tangible cette fois, avec de nouveaux amis, on créera l’Intersidérale (Réseau de marxien-ne-s libéré-e-s). On produira quelques pamphlets pas mal, avec le support technique des Jeunesses communistes moribondes, et la volonté de renouveler les sempiternels discours de gauche. On réalisera aussi quelques happenings mémorables.

Goodbye Lénine et Bob Marley.
Après la chute…

À dix-sept ans, c’est dans d’autres mondes possibles que je plonge. J’explore d’autres façons d’appréhender la réalité. La musique et les drogues. C’est devenu trop simple, un monde coupé en deux. Alors, je prends dans la gueule : Beuys, Burroughs, Warhol, Céline, T. Leary, Bowie, Duchamp, Test Dept et mille autres choses  ! Goodbye Lénine et Bob Marley !

Je me disais encore communiste, mais c’était plus par provoc’ et goût du débat. Faut dire que début 90, c’était plus trop la mode. C’est par la philo et le cinéma, par Godard, Deleuze et Pasolini que je reviendrai un peu à Marx.

Il faudra attendre 2001 et Gênes, C4, l’EuroMayday pour que je me jette dans le champ politique, avec dans mes bagages une enfance communiste, une adolescence punk et une jeunesse underground… Mais c’est une autre histoire.

Parallèlement à mes engagements politiques, vers 88, je me retrouve mêlé à un petit trafic de cannabis et devant le juge de la jeunesse. Je me souviens, dans la salle d’attente, avec mon père. J’ai une petite veste en daim clair avec un badge du Che. Jules me demande d’enlever le badge, dit que je n’en suis pas digne. Que les révolutionnaires cubains détestaient les drogués et les trafiquants ! Bien sûr, je garde le badge. L’entrevue se passe mal, mais je m’en tire avec quelques séances obligatoires dans un Centre de Santé Mentale. La psy est rousse. Elle aime Ferré. Elle sait pas trop quoi faire de moi. Je la vois trois fois.

Dans mes pérégrinations gauchistes contradictoires, je me retrouve avec un ami à Berlin en décembre 89. Un voyage organisé par Rebelles, les jeunes du PTB. On y trouvait encore des morceaux du Mur gratos ! Nos accompagnateurs sont persuasifs, ils parlent de l’utilité du Mur, prédisent que le capitalisme va très vite tout acheter – et ils avaient raison là-dessus. Mais je suis avant tout épris de liberté. Je vis un moment historique. J’adore la culture underground de Berlin-ouest. Je suis un peu paumé. C’est pendant ces quelques jours qui ébranle mon monde, dans les couloirs d’un bâtiment d’état de Berlin-Est, que je perds ma virginité avec une fille de Mao flamande.

Malgré toutes les distances que je peux aujourd’hui mettre en avant, j’ai eu une belle enfance, insolite, riche, et à contre-courant. Comme si j’étais l’un des derniers rejetons et soubresauts d’une histoire pleine d’espoirs et d’enseignements. Une aventure politique et culturelle dont le point d’orgue est 17, et qui s’achève en 90, pile au moment où je deviens adulte.

J’ai dix-huit ans. C’est pas super facile entre Jules et moi depuis un moment. Diverses divergences, plus les mêmes cultures. Je quitte définitivement la maison. Jules me demande quand même si je veux aller en Délégation avec les Jeunes Communistes au Festival Mondial de la Jeunesse, à Pion-Yang… en Corée du Nord… en 90… Je décline gentiment son invitation. Je préfère qu’il m’offre un billet Inter-Rail. Et je pars, sans plan quinquennal, avec mes amis, fumer des pétards et boire des bières, en Écosse et en Yougoslavie, en écoutant Joy Division et Jacques Brel…

Quand même, quel sens de l’Histoire ! ?

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