Kathleen Hanna les riot grrrl et leurs héritières

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Alors que le festival Contre/Bandes est en sommeil depuis sa dernière édition, en 2016, et que le Ladyfest Bruxelles a tiré sa révérence l’été dernier, on vous propose un coup de projecteur sur la musicienne Kathleen Hanna, figure de proue des riot grrrl, à qui est dédié le documentaire « The Punk Singer ». L’occasion pour nous de faire un état des lieux avec quelques unes de ses dignes héritières en Belgique…

L’Américaine Kathleen Hanna garde des fanzines et performances féministes de ses années d’études la volonté de dénoncer le sexisme et les violences faites aux femmes avec un cran et une énergie extraordinaires. En 2013, la réalisatrice Sini Anderson a consacré un portrait documentaire à celle qui fut l’une des figures emblématiques des riot grrrl dans les années 90.

« The Punk Singer » s’ouvre sur les images amateur d’un spoken word interprété par la future chanteuse en 1991. Elle explique en voix-off qu’au cours d’un atelier d’écriture animé par l’auteure sexe-positive Kathy Acker, celle-ci lui conseilla de préférer au spoken word un médium plus populaire : la musique. Ainsi Kathleen Hanna fonda-t-elle à Olympia, dans l’État de Washington, le groupe de punk Bikini Kill avec Tobi Vail à la batterie, Kathi Wilcox à la basse et Billy Karren à la guitare.

Féministe jusqu’au bout des ongles, le quatuor réussit à imposer des pratiques étonnantes dans un milieu pourtant majoritairement masculin, en invitant par exemple les spectatrices à prendre systématiquement possession des premiers rangs des concerts, ou en montrant la porte sans autre forme de procès à toute personne au comportement violent. Une petite révolution au sein d’une scène en plein essor (l’arrivée de Bikini Kill coïncida avec l’entrée du grunge aux hit-parades) où les jeunes femmes devaient jouer des coudes pour se faire une place et se sentir en sécurité.

Clothilde Féry du label Black Basset Records confirme que c’est encore trop souvent le cas aujourd’hui : « La musique, comme d’autres milieux, est assez sexiste. Des affaires d’attouchements et de viols en festivals (qui ne sont pas nouvelles) sortent dans la presse et choquent à juste titre. On ne peut pas rester sans rien faire. »

Elle ajoute cependant : « Je traîne mes guêtres dans les concerts hardcore depuis quelques années, et s’il y a bien un endroit où personne ne te regarde de travers, ne te fait de remarque sur ton short « trop court », et où les gens vérifient que tu vas bien, c’est là ! ».

Anne-Claude Dejasse, violoniste, organisatrice d’événements et présidente de l’Atelier Rock, surenchérit : « Dans ce genre de métiers il faut pouvoir diriger, bosser comme un âne, ne pas se laisser faire, ne pas plier. Et ce n’est pas facile. Pour personne. Peut-être même plus difficile pour la petite meuf que je suis, mais je ne m’en rends pas trop compte, à vrai dire. J’avance. Peu importe les murs, j’ai les épaules bien bâties ; j’ai toujours foncé dedans. Et ça marche pas trop mal. »

Un peu comme Kathleen Hanna qui, s’inspirant de musiciennes comme The Slits, Lydia Lunch ou Patti Smith, s’appropria des codes considérés comme masculins et sut se faire prendre au sérieux en abordant des sujets aussi délicats que les abus sexuels, les violences domestiques ou la sexualité sous toutes ses formes. Dans ses concerts à l’énergie folle, les interactions avec son public et les fanzines distribués en marge de ses prestations, Bikini Kill détourna les stéréotypes pour mieux les détruire et devint l’une des figures de proue des riot grrrl avec ses camarades de Bratmobile et Sleater-Kinney.

Associé à la troisième vague du féminisme, l’objet de ce mouvement était d’inviter les femmes à s’approprier les espaces de création, à inventer leurs propres règles et à se montrer solidaires. Un travail d’empowerment indispensable et créateur de vocations, comme en témoigne la chanteuse de Cocaine Piss, Aurélie Poppins : « Les riot grrrl m’ont fait réaliser qu’on pouvait tout faire. Que la sauvagerie était bienvenue. Déjà ado, je ne me retrouvais pas du tout dans les représentations mainstream des nanas. J’ai toujours eu l’impression d’être too much, trop agitée, de parler trop fort… Du coup, découvrir ces meufs qui avaient fait leur bout de chemin en étant exactement ça, ça m’a donné pas mal d’énergie. »

Agathe Kitoko, batteuse du groupe Sale Gosse, partage ce sentiment : « Je pense qu’il est important que les filles puissent faire entendre leur musique et montrer leur travail, d’attiser la curiosité des plus jeunes pour qu’elles sachent que ça existe et qu’elles osent aller plus loin dans leurs projets tout en découvrant d’autres artistes pour créer des liens, des échanges, des projets communs. »

Dans la foulée de ses apparitions publiques, Bikini Kill s’attira la sympathie de Dave Grohl et Kurt Cobain, ainsi que de Joan Jett et des membres de Sonic Youth ou encore des Beastie Boys.

Fort de ces soutiens et de sa notoriété croissante, le groupe a largement contribué au développement de nouveaux réseaux de diffusion. Parmi eux, le concept de Ladyfest, festival à but non lucratif organisé par des bénévoles dans la plus pure tradition DIY (do it yourself). Appellation libre de droit (tout comme le terme riot grrrl), le Ladyfest a fait du chemin depuis sa première édition à Olympia en l’an 2000 puisque plus d’une centaine de festivals ont depuis lors donné un coup de projecteur à la création féminine de par le monde, mêlant concerts, projections, expositions, débats, stands de fanzines et ateliers de sérigraphie ou de plomberie.

« Chacune peut commencer un Ladyfest dans sa ville », explique Dominique Van Cappellen, membre du Ladyfest Bruxelles et musicienne aux projets multiples (Baby Fire, von Stroheim, Veda). Active dans la scène alternative bruxelloise depuis plus de 25 ans, elle aime le fait que ce mouvement encourage le DIY et y ajoute cependant un bémol : « À mes yeux, le Ladyfest est souvent devenu synonyme d’événements où les femmes se retrouvent entre elles », mais « les artistes femmes sont hélas encore très sous-représentées dans les milieux alternatifs. Il suffit d’analyser l’affiche de n’importe quel festival. J’ai pu encore le constater dernièrement au Bear Rock : parmi les 41 musiciens programmés, il n’y avait que 5 femmes, dont 3 jouent dans Baby Fire. Il est pourtant évident qu’il n’y a pas une volonté d’exclure les femmes. »

Pour Kathleen Hanna, cependant, être sous le feu des projecteurs devint douloureux à mesure que son groupe gagna en popularité : entre les insultes et une couverture médiatique souvent condescendante à l’égard des groupes « de filles », Bikini Kill finit par se séparer en 1997.

Si l’on ne peut reprocher à la presse la fin du groupe, force est de constater que les femmes et les hommes ne sont pas médiatisés de la même façon. Mac Kam, guitariste des Vaporellas et de feue Lady Fucked Up, se souvient que « les débuts de Lady Fucked Up ont été marqués par un constat affligeant : le public était plus réceptif à notre esthétique qu’à notre musique. La question revenait systématiquement dans les interviews : pourquoi un groupe féminin ? Si bien que nous avons dû commencer à nous la poser nous-mêmes… Aujourd’hui, ma réponse est toujours identique : on ne demande pas aux « boys bands » pourquoi leur groupe est exclusivement masculin ».

C’est pourquoi les riot grrrl, en ouvrant la voie et en donnant du courage à toute une génération de jeunes – et moins jeunes – femmes, ont réalisé un travail essentiel.

Selon Clothide Féry, « il est important de poursuivre ce travail, car tout ce qu’on a gagné au fur et à mesure n’est pas acquis. Je cherche seulement à arriver à une égalité pure et simple, où le fait d’être une femme ne devrait pas compter dans la balance, que ce soit sur scène, dans le public ou dans la rue. Les riot grrrl m’ont permis de me rendre compte que depuis le MLF, il s’était passé des choses, mais qu’on doit encore malheureusement se battre pour nos droits et que je dois moi aussi me bouger si je veux les conserver et obtenir plus d’égalité. »

Et Mac Kam de poursuivre : « Kathleen Hanna va à l’encontre du discours ambiant qui tend à dévaloriser le féminisme. À ceux qui prétendent que la condition des femmes en Europe et aux USA est tout à fait confortable et qu’il n’y a plus aucune raison de « se plaindre », elle rappelle que le combat n’est pas terminé et qu’on est encore loin du compte. »

Suite à la séparation de Bikini Kill, Kathleen Hanna s’isola dans sa chambre pour composer et enregistrer les quinze chansons teintées d’electro de l’album « Julie Ruin ». Éminemment personnel, il marque une transition dans sa carrière puisqu’elle monte ensuite Le Tigre avec Johanna Fateman et Sadie Benning, remplacée plus tard par JD Samson. Electroclash festif à l’énergie punk, le trio s’impose dans le monde entier avec ses hymnes célébrant les droits des femmes et des communautés LGBT.

Le groupe interrompt une carrière pourtant prometteuse quand, en 2005, Kathleen Hanna annonce à son entourage qu’elle ne souhaite plus vivre la seule vie qu’elle connaît. En réalité, elle est malade et ne sera formellement diagnostiquée avec la maladie de Lyme qu’en 2010.

Tout naturellement, c’est par la musique qu’elle revient sur le devant de la scène quand, l’année de son diagnostic, elle s’entoure d’ami/es de longue date pour fonder le groupe The Julie Ruin, suite logique à son album solo de 1997, et toujours en activité aujourd’hui.

La relève, quant à elle, est assurée :
« Il y a plein de filles à nos shows », s’enthousiasme Aurélie Poppins. « Elles sont chez elles, elles occupent l’espace. De manière générale, j’ai l’impression de voir de plus en plus de meufs dans les salles de concerts, que ça soit sur scène ou dans le public, et ça me rend super heureuse. J’ai le sentiment qu’il y a eu un véritable progrès ces dernières années. Mais on est encore loin d’une situation idéale, donc il faut continuer à remettre couche après couche après couche. Mais je sais maintenant qu’on est plein à être sur le coup ! »

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