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Chaque année, au début du mois de décembre, Les Fugueurs du livre rassemble, au Grand Curtius à Liège, nombre de petits éditeurs dont la plupart sont absolument dignes d’intérêt. Je m’y fais fête de retrouver des amis français, Yoan Armand et Aurélie Aura, âmes des éditions Venus d’ailleurs, car je suis certain d’avance que la plupart de leurs productions vont me séduire. Ils abordent le livre comme une utopie libertaire et le conçoivent comme merveille, cabinet de curiosité maniériste et musée portatif. Autour d’eux gravitent artistes, écrivains, poètes, musiciens, cinéastes, alchimistes, ’patascientifiques de toutes générations, partageant une même forme de sensibilité et l’attrait pour des pratiques artistiques dans l’ordre de la combinatoire, du collage et du montage, flirtant avec les alentours de Dada, du surréalisme, de Fluxus et les formes liées à l’art de l’illusion, du rêve, du brut, voire du kitsch. Quelle merveille que cet Ubu, vos papiers ! , une adaptation d’ALFRED JARRY pour théâtre domestique par CIRRUS POIVRE. Contrecollant les figures et les éléments d’un castelet sur du carton rigide avec de la colle à bois puis les assemblant, découpant ensuite les personnages, il vous sera loisible de vous muer en marionnettiste pour jouer vous-même la pièce. Ce petit bijou ne vous coûtera que 20 euros et se commande en Hollandie, 74, Grand Rue – F 30730 Gajan. Autre ouvrage indispensable pour l’édification de qui s’intéresse peu ou prou à « La » Science, les Écrits pataphysiques complets de RENÉ DAUMAL (Au Signe de la Licorne, 7, rue Boirot – F 63000 Clermont-Ferrand). L’homme du Grand Jeu avait déjà, en 1929, dans Bifur, placé « La ’Pataphysique et la révélation du rire » sous l’invocation des Gestes et Opinions du docteur Faustroll. De 1934 à 1940, il tint dans la Nouvelle Revue française une rubrique intitulée « La ’Pataphysique du mois », avant de traiter, pour la revue Fontaine, de « La ’Pataphysique des fantômes », en 1941. Ces textes ainsi que l’échange de correspondance avec Julien Torma ont été réunis par le Régent d’Alogonomie Pascal Sigoda avec tous les écrits de Daumal qui furent publiés par le Collège : Petit Théâtre, Le Lyon rouge, Traité des Patagrammes, Bubu magazine, Le Catéchisme et Le Grand Magicien. Le Régent y a joint les « travaux de ’Pataphysique appliquée » de Daumal (La Vie des Basiles, L’Envers de la tête, Quelques poètes du XXVème siècle) ainsi que les chapitres de La Grande Beuverie où apparaît Jarry, en costume d’escrimeur, aux côtés de François Rabelais et de Léon-Paul Fargue. Le scrupule est poussé jusqu’à reproduire l’achevé d’imprimer des textes qui furent publiés dans la collection Haha. On y pourra lire également la critique du Mont Analogue par Jean-Hugues Sainmont parue dans Les Lettres nouvelles et celle de Chaque fois que l’aube du Sme Georges Petitfaux pour le Cahier n° 13-14, ainsi que l’indispensable « René Daumal pataphysicien », article sorti en 1993 dans le Dossier H des éditions « L’Âge d’homme ». L’Équanime Philippe Van den Broeck y esquissait au passage une vision du Mont Analogue comme figuratif du Collège. Ce livre est remarquable à tous égards, mais ne tardez pas trop (200 exemplaires seulement).

Les nouvelles éditions Wombat de l’ami Frédéric Brument (3, rue Simart – F 75018 Paris) continuent à nous combler. Le second tome du Théâtre Panique de ROLAND TOPOR, rassemblant Joko fête son anniversaire, L’Hiver sous la table et L’Ambigu, vient de paraître. Il y explore les ressorts cachés de l’aliénation, transformant l’homme en perpétuel étranger aux autres comme à lui-même. Jean-Michel Ribes, le préfacier, commente : « Le théâtre d’idées reçues, de pantomimes mécanisés, de paroles obligées, cruelle dramaturgie de la fatalité où l’homme bégaye une vie qu’il n’a pas choisie, Topor ne voulait pas la jouer. Pour lui échapper, il fuyait souvent dans son lit et combattait en rêvant l’obscure platitude de cette réalité à laquelle il était allergique. Toute l’œuvre de Roland est un songe révolté, un cauchemar réjouissant qui ricane de l’épouvante. (…) Mais qu’on ne s’y trompe pas, Topor n’est pas un auteur dramatique, il n’aime pas le théâtre : La seule façon de ne pas s’ennuyer au théâtre, c’est d’en faire, disait-il. Divin masochiste, il jouit en dansant sur les terres de l’ennemi et, lorsque le rideau s’ouvre, le plaisir de Topor devient aussi le nôtre.  » Du même, on se ruera aussi sur la réédition de La cuisine cannibale. En ces temps de haro sur la bidoche, la gastronomie française se devait de réagir en défendant le mets le plus goûteux pour cet admirable prédateur qu’est l’homme : lui-même. Mais de quelle manière le cuisiner avec art ? Mâle ou femelle, jeune ou vieux, inconnu ou familier, chacun demande un soin particulier, sans parler du choix des morceaux… Et puis, ne ratez pas L’Île de la tentation de STEPHEN LEACOCK, neuf mini-romans d’amour déjantés signés par le maître canadien de la parodie, irrésistibles pépites de nonsense ni « Votez MOI d’abord !  » de ROGER PRICE, une parodie décapante de manifeste politique, sapant avec un humour aussi acerbe que réjouissant le fondement de tous les systèmes politiques. « Du premier politicien de l’ère préhistorique, un certain Blab le lourdaud, aux campagnes télévisées modernes, l’auteur met à nu la logique absurde du système électoraliste, basé sur le clientélisme et la corruption, qu’il pousse à l’extrême en fondant le parti Moi d’abord. Son credo : le pur intérêt égoïste.  »

Côté nouvelles, on se délectera de Comment vivre sans lui ? de FRANZ BARTELT (NRF Gallimard, collection blanche) où l’on retrouve avec un immense plaisir le style inimitable, l’humour absurde et noir, la loufoquerie, l’esprit anarchiste et déjanté du génie de Nouzonville. Puis, il y a le Cactus inébranlable qui frappe à trois reprises. LORENZO CECCHI nous livre des Contes espagnols, où neuf fois il nous emmène vraiment ailleurs d’une façon pour le moins décoiffante. À siroter en buvant du xérès, of course. ANNE-MICHÈLE HAMESSE nous offre dix récits classieusement écrits qui mettent en scène des femmes qui pleurent leur solitude, leur amertume, leurs vies ratées, leurs regrets. Voici des cocufiées, des menteuses, des tueuses, des nostalgiques du temps qui passe, des qui se donnent puis disparaissent, … Ma voisine a hurlé toute la nuit va, sans nul doute, vous perturber à moult reprises car c’est à la fois rose et noir. Et puis le boss n’est pas en reste car JEAN-PHILIPPE QUERTON nous assène T’as des nouvelles de JPé ? , un recueil pétulant de bout en bout qui, quant à lui, nous en fait voir de toutes les couleurs. Celle qui m’est dédicacée, affirmant que c’est grâce à moi qu’il se permet beaucoup, est une sorte d’autoportrait de l’écrivain que je vous invite à lire : « Je suis un dénoyauteur de mots, un dépiauteur de phrases, un désosseur de langage, un décortiqueur de sens. Je dépouille, je dépapillotte, je dévêts. Un fouteur de mots à poil, je suis. Détrousseur, dépeceur, spolieur. Ébourrage et écharnage sont les mamelles de ma graphomaniaquerie. Je has le terme zizanie, il m’agace le palais ; gamelle me coupe l’appétit ; rumeur me fait penser à tu meurs. Quand j’ai fait le tour des mots qui écorchent le larynx, j’entreprends de déblayer, d’élaguer, de défricher. Je bricole. Je prends un mot, je le fracasse avec le manche du marteau, je ramasse les débris et je souffle la poussière… Zut ! Une lettre s’échappe sous la table. Lui courir après, la ramasser, la consoler. Elle est jolie. La voyelle s’ennuyait entre ces consonnes sévères. La croiser avec une autre. Les regarder fort niquer. Pol devient piaule ou poil ou poule. Déguster le mot, le savourer, le faire tourner dans ses joues, en jouer avec la langue, le laisser fondre, puis croquer dans la dernière syllabe. Scrountch. Quand j’entends papouille, je fonds ; caresse me fait frémir ; dodeliner me donne envie de danser ; soupir me fait sourire et cacahouète me met le sel sur la langue.  » Mais il ne me faut point omettre de signaler de nouveaux aphorismes, ceux de MARC TILMAN, Blasphèmes à tout vent et autres propos salaces, un ouvrage cathartique dans lequel l’auteur, s’avouant profondément allergique à tout ce qui touche la (les) religion(s), flingue aussi l’école, la bienséance, la pudibonderie et la politique. Pute Vierge ! , ça fait du bien par où ça passe ! Je pense que je penserai toujours. Je crois que je ne croirai jamais. • Judas, Jésus crut s’y fier. • Elle a des fourmis dans l’entrejambe. • Il a fumé la moquette puis a fucké la coquette. • Ils regardaient la télé quand soudain… Frank Zappa.

Pas vraiment des aphorismes mais plutôt des « brèves » (façon Gourio) dans Ah non ! Le jaune, c’est… ridicule ! , petites perles du quotidien recueillies par l’attentive autant que futée Béatrice Jacquet aux ateliers du Créahm (Créativité et handicap mental) à Liège (6, Quai Saint-Léonard). J’avais déjà adoré Je peux te demander ton affection 2 minutes ? , paru au même endroit en 2009 et ce deuxième flux ne m’a pas déçu le moins du monde. — Tu es un peu timide, non ? — Ben, je suis autiste, c’est normal. • J’ai fait un dessin à la langue de Chine. • Je ne sais pas tourner la tête, j’ai un colis au cou. • Demain on mange des chicons crétins • — Tu ne t’es pas ennuyé pendant les vacances ? — Avec moi, jamais ! Et le reste à l’avenant. C’est délicieux. Le même adjectif s’applique au nouveau recueil de la collection de photos trouvées dans le fatras des brocantes et vide-greniers par VÉRONIQUE MARIT, Avoir un bon copain, les retrouvailles (Yellow Now, Les Carnets). Cette collection se propose de revisiter les archives d’un photographe ou d’un collectionneur et d’en extraire des séries thématiques (des faits, des objets, des situations, des évocations… ) et transversales (diverses époques, divers lieux, diverses techniques… ) ; chaque volume est introduit par un texte du photographe ou fait appel à un écrivain pour dialoguer avec les images. J’aime beaucoup ce livre parce qu’il ne montre que des instants de bonheur et, par les temps qui courent (alors que moi pas), c’est plutôt fort bienvenu. Ah oui, chez le même éditeur, ne ratez pas, dans la collection « Côté cinéma », Antonioni – Ferrare, un voyage de THIERRY ROCHE assorti de photos de GUY JUNGBLUT himself. C’est assez passionnant : « Que la ville de Ferrare ait construit le regard d’Antonioni est une hypothèse plausible, mais comment prouver l’intuition ? L’auteur choisit le modèle de la fiction documentaire pour tenter une réponse. On lit d’abord une promenade solitaire dans la ville. Il n’y est question ni de cinéma, ni d’Antonioni. Puis une conversation s’engage avec un personnage rencontré par hasard, spécialiste du cinéaste. (…) C’est lui qui va quasiment monopoliser la parole, sous le prétexte de vérifier ses hypothèses avant de les présenter en colloque. Deux soirées, deux repas, deux longs monologues plus tard, les lignes ont bougé. Le récit se termine par une nouvelle balade solitaire, en direction de la mer cette fois. En parallèle, le travail photographique « illustre » les propos, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un regard particulier sur Ferrare. Et là encore, la ville finit par dicter sa loi : certaines photos s’imposent comme résolument antonioniennes.  »

Que CLAIRE HUYNEN n’ait pas obtenu le prix Rossel pour À ma place, son dernier roman en date, m’a plutôt déçu, tant ce livre est magnifique. Elle en parle elle-même beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Visionnez donc ces quelques séquences : https://www.youtube.com/watch?v=GNisPIZAUJQ. C’est publié par Le Cherche-midi. Je l’aime énormément, c’est une toute grande ! Et puis, dévorez donc Le vieux saltimbanque, l’ultime livre de JIM HARRISON (Flammarion), véritable testament littéraire à son image : plus libre et provocateur que jamais, plus touchant aussi, en marge de toutes les conventions du genre autobiographique. Ébouriffant, vraiment. Y a pas d’autre mot ! Un coup d’œil sur l’art pour terminer ? JACQUES ROISIN, pour peaufiner son Ceci n’est pas une biographie de René Magritte, nous livre René Magritte, La première vie de l’homme au chapeau melon (Les Impressions nouvelles), qui rend compte de son travail colossal, qui dura treize ans, destiné à nous faire revivre la jeunesse plutôt turbulente de l’artiste sur laquelle il enquêta minutieusement. Passionnant comme une enquête policière et instructif en sus. Me prenant par les sentiments, mon ami Marc m’a offert Jérôme Bosch triptyques, une pure merveille de livre dû à GUILLAUME CASSEGRAIN (Chêne), où Le Jardin des délices, Le Jugement dernier, La Tentation de Saint Antoine, L’Adoration des mages et Le Chariot de foin sont non seulement regardables mais encore décryptés comme jamais. Somptueux ! Les géniaux PLONK et REPLONK, qui nous avaient déjà laissés sur le cul avec leurs images pour le Musée de la Poste, nous font nous rouler par terre grâce à leur façon disjonctée à l’envi de célébrer dignement les trente ans du Musée d’Orsay, nous ouvrant ses réserves pour revisiter les œuvres les plus secrètes qui y dormaient quiètement avant que les iconoclastes patentés qu’ils sont n’y déboulent pour diriger le catalogue raisonné de « la fantastique collection Hippolyte de l’Apnée » enfin accessible et offerte au monde. L’Art d’en bas au Musée d’Orsay (Futuropolis) est une merveille absolue (je n’ai pas peur du mot). Une charmante tradition voulait que ponctuellement, au gré de l’une ou l’autre convulsion saisonnière, le monde des arts frémisse avant d’éventuellement entrer en ébullition, si entente. Cet état de fait appartient au passé car le monde des arts est désormais et en grande partie à l’état gazeux sous l’effet d’une sensation éditoriale massive. C’est tout un pan délibérément occulté de la création artistique de la seconde moitié du XIXème siècle et des débuts encore titubants du XXème que ce livre définitif révèle au grand public incrédule. La connaissance que nous avions de cette période étourdissante était incomplète et nous l’ignorions ! Au cœur de ces pages, au fil de ces incroyables chefs-d’œuvre arrachés au purgatoire, un regard nouveau est porté sur les fonts baptismaux. Indispensable ! Bon, là, j’arrête. Ma bouteille de mezcal (Nuestra soledad 100% agave) étant séchée, je m’en vais de Spa en ouvrir une de Gosling’s Black Seal (Bermuda black rum) apportée par le Père Noël dans mes souliers, à défaut de sa fille Marie Noëlle, tombée par hasard chez Jean Balthazar (le fils du Père Fouettard), comme chacun sait. Parlons mieux (ça ne coûte pas plus cher). Le lendemain de la veille, vous préparant un Dafalgan forte, ne dites pas : « J’ai la tête dans le cul », dites : « Je vais soigner mon encéphalorectomie.  » (Jean-Philippe Querton me signale qu’il avait commis en 2009 : Ne dites pas : « J’ai la tête dans le cul », mais dites : « Je souffre de proctocéphalée. « 

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