Manifeste gynepunk

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À la croisée de la mouvance cyborg, de la vision de la sorcière comme proto-féministe et de l’appropriation de la science par les patients, un collectif espagnol basé à Barcelone développe une gynécologie DIY, avec entre autres un laboratoire et un speculum 3D à imprimer. Pour revendiquer cette réappropriation du corps, de la machine et de l’histoire des femmes, le collectif Gynepunk (des anarcho-féministes et transhackféministes) ont rédigé leur manifeste.

Avant de se lancer dans ce projet, Klau, une des trois créatrices du collectif, a mené des recherches sur l’histoire de la gynécologie. Dans un entretien à Vice Espagne, elle raconte qu’elle était horrifiée par ce qu’elle avait trouvé. Notamment l’histoire de trois esclaves noires en Alabama, dont on s’est servies pour des expériences en laboratoire en 1840. Anarcha, Lucy et Betsey avaient été opérées des dizaines de fois sans anesthésie par J. Marion Sims, inventeur du speculum et « père de la gynécologie » afin de faire avancer ses recherches sur l’appareil génital et ses maux. Les conclusions de ses expériences servirent à opérer des femmes blanches sous anesthésie, bien évidemment. L’histoire ne retint que le nom de Sims, en passant sous silence ceux de ces femmes qu’il prit pour cobayes. L’histoire de la gynécologie est jalonnée de noms d’hommes. Prenez les Glandules de Skenne, responsables de l’orgasme féminin : elles portent le patronyme d’un praticien écossais qui en serait le « découvreur ». Le collectif Gynepunk a d’ailleurs décidé de rebaptiser ces glandules « glandules d’Anarcha » – en hommages aux esclaves d’Alabama qu’on sacrifia pour fonder la gynécologie.

La découverte de la face cachée de l’histoire de la gynécologie et d’autres problématiques actuelles liées à cette branche de la médecine ont poussé à la création du collectif Gynepunk, qui fait part de ses revendications dans un manifeste que nous avons traduit.

« L’institution médicale détient de sinistres technologies prohibitives de diagnostic, une méthodologie patriarcale, conservatrice et occultiste qui diagnostique et prescrit les traitements. Pour ce qui est de la gynécologie, cela arrive à des niveaux inquisitoires, paternalistes et à des attitudes fascistes.

Pour traiter une putain de candida [ndlr : champignons] ou de gardnerella [ndlr : bactérie], par exemple, en plus de devoir te farcir la tortueuse salle d’attente d’un centre de soins de santé, il te faudra répondre à des questionnaires bureaucratiques, remplir les formulaires statistiques de rigueur, ce qui signifie le passage en jugement devant une espèce de tribunal populaire qui n’a pas sa langue dans sa poche pour condamner tes pratiques ou tes capacités de décisions. Et cancaner des prêchi-prêcha pernicieux au sujet de ta promiscuité, de ton éventuel usage de drogues, de ton orientation sexuelle ou de tes rituels d’hygiène… tout ça étant sans doute lié au fait d’être un squatteur, si on s’arrête à ton apparence ! Et ne parlons pas de l’avortement : c’est comme invoquer la sorcellerie ! Un anachronisme politique !

Le contrôle technique absolu du diagnostic génère une stratification élitiste et dépendante. Les patients, ignorants, sont dépendants des technologies de laboratoire qui envoient des messages lisibles et traductibles uniquement par LE DOCTEUR qui, dans une espèce de possession de l’oracle clinique, détient la seule vérité sacrée.

Mais… Non ! On n’a pas besoin de super-machines hi-tech pour certains tests ! Ni d’avoir un doctorat en chirurgie microbiologique pour générer des diagnostics précis et autonomes. La science est expérimentation, connaissance partagée, créativité et curiosité. La technologie qui est utilisée modèlera le type de science qui se fait avec elle, et les laboratoires qui trafiquent avec notre santé constituent un lobby supplémentaire : pharmaceutique, multinational et ancré dans l’industrie de l’armement. Ça fait planer quand même!

Je ne veux pas être forcée de rentrer dans leurs temples hygiénistes, dans leurs prisons corporelles voilées, dans leurs usines d’homologation et standardisation corporelle, avec leurs limites et leurs paramètres du « malade ». Je veux une hérésie glandulaire, des sabbats gynepunks, des potions abortives DIY, des sages-femmes gangsters, des avortements de paillettes, du placenta renversé dans tous les coins, hacker les techniques d’analyse, des sessions d’infirmerie hi-tech, des blouses noires à carreaux… Devenir nos propres donneuses de sang et l’extraire pour le lancer, comme une rivière volcanique furieuse de notre haine, dans la porte de ce putain de parlement répugnant! Gynepunk est un geste extrême de précision, déterminé et certain, pour se défaire de la dépendance excessive des structures stagnantes de « la santé » étatique et hégémonique.

Gynepunk a comme objectif visionnaire de faire pousser des laboratoires DIY-DIT 1 de diagnostic accessibles, et de réaliser de l’expérimentation extrême en-dessous des pierres ou des ascenseurs s’il le faut ! Il faut que ce soit possible, que ce soit dans un espace fixe ou nomade, dans des laboratoires mobiles. Il faut qu’ils puissent être utilisés autant de fois qu’on le SOUHAITE, utilisé, d’arrache-pied, par caprice et avec l’intensité qu’on veut : analyses de fluides, biopsies, dépistages, synthèses hormonales, tests sanguins, tests d’urine, tests VIH… Qu’ils nous soulagent de n’importe quelle douleur qu’on ne supporte pas, ou nous apportent ce dont on a BESOIN. Construire et hacker nos propres bazars d’ultrasons, d’endoscopie ou d’échographie de façon low-cost. Tout ça, strictement en complément d’actions axées sur les connaissances naturelles et à base d’herbes, de traditions orales, de potions submergées, et générer avec avidité des lubrifiants DIY, des contraceptifs, d’ouvrir des domaines des doulas, de soin de toutes les techniques de manipulation viscérale, comme l’extraction menstruelle. Tout ceci en favorisant au maximum le partage de la connaissance et l’empowerment radical de notre corps !

Gynepunk se base sur la méthodologie et la discipline scientifique sur la connaissance qui provient de chaque expérience, ainsi que de chaque corps. Et c’est sans doute très important : l’accès à la documentation, la mémoire sous n’importe quelle forme, peu importe ! Dans tous les formats : trésors visuels, mines sonores, devinettes microscopiques, cabinets biologiques, viviers microbiologiques, pépinières online, archives liquides, sms en papier-fanzine, chœurs de décodification orale, rituels de guérison auto-vaudou, vaginoflexie. De cette manière, d’autres gynepunks fermenteront et muteront rapidement, en avançant dans des mouvements explosifs et expansifs face à l’expérimentation radicale ; en fortifiant la confiance collective, en construisant notre propre politique corporelle. C’est VITAL de partager tout ceci et de le disséminer dans d’infinis pandémoniums ».

L’idée de la réappropriation traverse tout le texte qui se nourrit de l’esprit du manifeste cyborg de Donna Haraway – notamment sur la question de la position épistémologique privilégiée des hommes par rapport aux femmes, qui pourrait s’élargir à la position de pouvoir du médecin face au patient. « Le genre cyborg est une possibilité partielle de revanche globale. La race, le genre et le capital nécessitent une théorie cyborg du tout et des parties. Il n’existe pas, chez le cyborg, de pulsion de production d’une théorie totale, mais une connaissance intime des frontières, de leur construction, de leur déconstruction. Il existe un système de mythes qui ne demande qu’à devenir un langage politique susceptible de fonder un regard sur la science et la technologie, et qui conteste l’informatique de la domination – afin d’agir avec puissance ».

Nous pouvons aussi trouver des échos dans le discours d’un autre collectif espagnol qui a organisé « l’akelarre cyborg » sur les liens tissés entre la sorcière et le cyborg : « si on s’éloigne des définitions religieuses de la sorcellerie ainsi que des lectures socio-historiques, nous retrouvons un ensemble de pratiques qui, grâce à la manipulation de symboles, corps, objets, signes et environnement, a comme finalité la création/modification du monde, ce qui nous rapproche de la définition du cyborg donnée par Donna Haraway selon Quimera Rosa ».

Ce cadre conceptuel permet la mise en œuvre d’un processus de déconstruction des binômes technologie/biologie, corps/machine, science/savoir populaire… au niveau théorique. Mais aussi au niveau pratique, grâce à la concrétisation de projets comme celui du laboratoire DIY dans lequel ce collectif analyse des fluides et crée des outils pour mener des recherches avec une méthode scientifique, reliée étroitement à l’expérience personnelle et aux besoins concrets.

Notes:

  1. DIY signifie Do It Yourself, DIT, Do It Toghether

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