Tu ne laisseras point vivre la magicienne

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Depuis l’Antiquité, les devins, les oracles, les augures, les jeteurs de sorts, les haruspices sont utilisés par les classes dirigeantes, tant religieuses que politiques. Plus tard, les religions monothéistes essayeront d’intégrer certains types de magie dans leurs pratiques et en persécuteront d’autres pour lutter contre le paganisme qui risque d’éloigner les fidèles. Les trois textes sacrés interdisent la magie diabolique et mettent en garde ses usagers sur la distance qu’elle met entre eux et Dieu – avec, pour conséquence, une descente aux enfers. Cependant, le catholicisme va se démarquer des autres religions en passant à l’acte, la persécution des « sorcières » va matérialiser les menaces.

Tous les textes sacrés condamnent la magie, l’associant à de la mécréance. Ils s’étendent sur les torts que celle-ci peut entraîner à qui l’invoque, mais aussi à qui la demande. Si on fait une revue rapide des textes, nous trouvons facilement plusieurs hadiths 1 qui mentionnent notamment la mécréance :

« Celui qui se rend chez un sorcier et croit en ce qu’il dit a, de ce fait, renié ce qui a été révélé à Muhammad », hadith rapporté par Al-Boukhari. De même, le Prophète a dit : “Celui qui se rend chez un devin, le questionne au sujet de quelque chose puis croit en ce qu’il lui a apporté comme réponse, sa prière ne sera pas acceptée quarante jours durant” hadith rapporté par Muslim.

Dans l’Ancien Testament, on tombe à plusieurs reprises sur cette interdiction du recours aux magies. D’abord dans le Deutéronome, mais aussi dans Galates :

« Qu’on ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, personne qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits ou disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts. Car quiconque fait ces choses est en abomination à l’Éternel ; et c’est à cause de ces abominations que l’Éternel, ton Dieu, va chasser ces nations devant toi. Tu seras entièrement à l’Éternel, ton Dieu. Car ces nations que tu chasseras écoutent les astrologues et les devins ; mais à toi, l’Éternel, ton Dieu, ne le permet pas. » Deutéronome, 18 :10-14

Ou encore :

« Or, les œuvres de la chair sont manifestes : inconduite sexuelle, impureté, débauche, sorcellerie [ou “arts magiques”]… Je vous préviens comme je l’ai déjà fait : ceux qui pratiquent de telles choses n’hériteront pas du royaume de Dieu » (Galates 5.19-21).

« Mais pour les lâches, les infidèles, les êtres abominables, les meurtriers, les prostituées, les sorciers, les idolâtres… leur part sera dans l’étang brûlant de feu et de soufre : c’est la seconde mort » (Apocalypse 21.8).

Malgré ces mises en garde, il existe, dans les trois monothéismes, une tolérance à l’égard de certains types de magies, celles où les invocations à dieu sont présentes : les miracles, les exorcismes, les guérisons, la Kabbale juive, pour n’en citer que quelques-unes. Il y a effectivement une dualité dans la compréhension de la magie par les religions. Dans son ouvrage Muslims, Magic and the Kingdom of God [2000], Rick Love distingue ces deux aspects, en tension : « l’un est basé sur des formules et de la manipulation, ayant Satan comme source ; l’autre est basé sur la foi et la supplication, ayant Dieu comme source ». La sorcellerie se situe, évidemment, du côté diabolique.

Cependant, si on s’en tient aux croyances premières et aux jurisprudences faisant allusion à la sorcellerie, on constate qu’initialement, les trois religions monothéistes considéraient la magie comme des illusions ou des rêves pris pour du réel alors qu’ils n’en sont pas. Les sorcières souffraient, tout simplement, d’hallucinations créées directement par le Diable. Dans le Coran, par exemple, ils citent l’impuissance des magiciens car leurs sorts sont imaginaires :

« N’aie pas peur, c’est toi qui auras le dessus. Jette ce qu’il y a dans ta main droite ; cela dévorera ce qu’ils ont fabriqué. Ce qu’ils ont fabriqué n’est qu’une ruse de magicien ; et le magicien ne réussit pas, où qu’il soit » Coran, 20/65-69

« Or ils ne sont capables de nuire à personne avec la permission d’Allâh. » Coran, 2/102

L’Église, dans un Canon Episcopi du Xe siècle, mettait aussi en avant le fait que la magie n’était qu’illusions que le Diable créait à l’insu de ses victimes :

« … quelques femmes scélérates, perverties du Diable, séduites par les illusions et les fantasmes des démons qui croient chevaucher des animaux de nuit en compagnie de Diane, la déesse des païens, et d’une foule innombrable de femmes ; et, dans le silence de la nuit profonde, elles croient parcourir des grandes distances sur la terre, obéissant à ses ordres comme à leur maîtresse et pensant avoir été appelées à la servir certaines nuits »

À l’origine, les trois textes sacrés ont une approche semblable en ce qui concerne la question de la magie, mais l’évolution propre aux différentes religions va produire des situations bien distinctes. Le volet ésotérique du culte juif de la Kabbale va prendre tout son essor au Moyen-Âge. Du côté de l’Islam, une littérature et une tradition orale peuplée de génies se développe ; on pense notamment aux célèbres « Contes des mille et une nuit ». Cependant, dans le monde chrétien, on organise la « chasse aux sorcières », une persécution de grande ampleur qui durera jusqu’à l’époque moderne.

De la misogynie des textes bibliques à la chasse dans les rues, il n’y a que deux livres !

Dans l’évolution des rapports complexes que les religions entretiennent avec la sorcellerie, on constate qu’un rapprochement se produit entre la sorcellerie et les femmes, surtout dans le cas du christianisme. Il existe une base biblique à cette misogynie diabolique. En effet, les textes citent majoritairement « la » sorcière quand l’Islam, par exemple, parle souvent de « sorciers » au masculin. Le genre est ainsi mis en avant dans Ezéchiel, 13 où il s’adresse à l’homme pour mettre en exergue le lien plus fort de la femme avec le Diable :

« Et toi, fils de l’homme, porte tes regards sur les filles de ton peuple Qui prophétisent selon leur propre coeur, Et prophétise contre elles! Tu diras : Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : Malheur à celles qui fabriquent des coussinets pour toutes les aisselles, Et qui font des voiles pour la tête des gens de toute taille, Afin de surprendre les âmes ! Pensez-vous surprendre les âmes de mon peuple, Et conserver vos propres âmes ? Vous me déshonorez auprès de mon peuple Pour des poignées d’orge et des morceaux de pain, En tuant des âmes qui ne doivent pas mourir, Et en faisant vivre des âmes qui ne doivent pas vivre, Trompant ainsi mon peuple, qui écoute le mensonge. C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur, l’ Éternel : Voici, j’en veux à vos coussinets Par lesquels vous surprenez les âmes afin qu’elles s’envolent, Et je les arracherai de vos bras ; Et je délivrerai les âmes Que vous cherchez à surprendre afin qu’elles s’envolent. J’arracherai aussi vos voiles, Et je délivrerai de vos mains mon peuple ; Ils ne serviront plus de piège entre vos mains. Et vous saurez que je suis »

Plus loin, dans l’Exode 22 de la Bible, on peut lire : « Tu ne laisseras point vivre la sorcière » ou « Qui multiplie les femmes multiplie la sorcellerie » ; dans Abot 2 :7, on trouve aussi ce passage de Sanhedrin 100:10 du Talmud : « A daughter is a vain treasure to her father : through anxiety on her account, he cannot sleep at night. As a minor, lest she be seduced ; in her majority, lest she play the harlot ; as an adult, lest she be not married if she marries, lest she bear no children ; if she grows old, lest she engage in witchcraft !” 2. Les textes sacrés issus de la culture judéo-chrétienne regorgent d’occurrences sur le lien entre femmes et sorcellerie. Certains experts expliquent ce rapprochement par le « caractère profondément patriarcal et misogyne de la société qui les a produits. Les textes sont écrits par des hommes. Et, certainement, dans l’Antiquité, la frontière entre le miracle et la sorcellerie n’était-elle différenciée que par la croyance de la personne, mais aussi par le sexe de celle-ci ; Moïse et les autres personnages bibliques faisaient des miracles. Les rituels et les prodiges des païens étaient des sorcelleries. Ceux des femmes, païennes ou juives, aussi » affirme Carmen Caballero 3. Elle ajoute que « la misogynie justifie l’attribution de faits inexpliqués ou d’événements qui s’écartent de la norme à des actions féminines : cela donne sens à la condamnation, au mépris et au manque de respect envers les savoirs féminins et les champs d’action des femmes ».

Pour passer de la théorie biblique à la chasse aux sorcières, il aura quand même fallu une évolution des mentalités de l’époque. Guy Bechtel l’explique dans son ouvrage « Les quatre femmes de Dieu : La putain, la sorcière, la sainte et Bécassine » (2000). En occident, entre la pratique mixte de la sorcellerie dans l’Antiquité et son lien quasi implicite avec « les femmes », ce qui se produit, c’est l’intervention du christianisme. « Pour ces jeux magiques où l’on commandait, où l’on n’obéissait pas, où l’on obligeait les esprits, les dieux, les forces, à faire ce qu’ordonnait l’initié, il fallait un homme plutôt qu’une femme. Il en a été toujours ainsi dans les autres cultures (sorciers africains, par exemple), après la grande parenthèse de la sorcellerie diabolique. Normalement, la gestion de forces occultes revenait à des mâles, rebouteux, sorciers de campagnes, assez puissants pour renvoyer les mauvais sorts à l’expéditeur. Mais, entre cette Antiquité et cette modernité vouées au sorcier-homme, la sorcellerie européenne prit pour un temps un caractère très particulier qui la différencie de celle des autres continents, une particularité chrétienne. La sorcellerie devint une sorte d’hérésie religieuse et concerna majoritairement des femmes. Ce sont elles que l’on soupçonna, plus que les hommes, de se livrer au maître de ténèbres » affirme Bechtel. Et Il ajoute : « Cette transformation du concept de sorcellerie mixte (pratiquée banalement par des hommes et des femmes) en celui d’une sorcellerie presqu’uniquement féminine (pratiquée diaboliquement par des êtres lubriques, dévoués à Satan) ne s’accomplit pas en un jour et connut plusieurs stades. »

Dans un premier temps, l’église accusait les prétendues sorcières de croire aux illusions envoyées par le Diable et de prendre pour réels leurs rêves, dans lesquels elles volaient ou parcouraient le monde à grande vitesse – l’Église incrimine déjà les femmes, mais seulement à propos de leurs rêves. Cette première mise en garde des autorités chrétiennes ne permettait pas encore l’ouverture de la chasse aux sorcières, il lui manquait encore un « schéma directeur, un modèle théorique où le diable fut vraiment impliqué » [Guy Bechtel].

Deux ouvrages, truffés d’explications insidieuses sur les sorcières et sur les risques qu’elles font courir à la population, feront parcourir le reste du chemin au monde catholique. Tout d’abord, – le « Formicarius » – (La Fourmilière) de Hans Nider (1484), qui met en avant la dangerosité de ces millions de bêtes qui travaillaient pour le compte d’un Diable désormais beaucoup plus présent dans la société. Mais ce n’est qu’avec le « Marteau des sorcières » (1486), un ouvrage de Kramër et Sprenger, deux dominicains inquisiteurs qui avaient des dizaines de sorcières à leur tableau de chasse, que se dessine le portrait-robot nécessaire à l’organisation de la persécution. On peut notamment y lire ce passage : « Le Malleus, fidèle à son titre, parlait surtout des femmes. C’étaient les sorcières qui faisaient problème, et non les sorciers. Il rappelait les arguments classiques qui les désignaient comme les proies et complices favorites du démon. Les femmes étaient plus enclines à la sorcellerie en raison de leur faiblesse, infidélité, crédulité et luxure congénitales. Mais avançaient d’autres causes. Les femmes croyaient mal et peu en Dieu. Selon l’étymologie (ou prétendue telle), la femme était celle dont la foi était faible, puisque le mot Femina se décomposait évidemment en fe et minus (ce que les auteurs traduisaient par “moindre par la foi”) ».

On trouve d’autres délires dans « le Marteau des sorcières », notamment le mythe du vagin coupeur de membres masculins, collectionnés par les sorcières ; le « charme de taciturnité » qui permet aux sorcières de ne pas souffrir et de se dénoncer sous la pression de la torture ; ou encore des allusions aux capacités surhumaines des sorcières pour dépecer des nourrissons afin de les utiliser dans leurs onguents… Le bouquin fut un best-seller à l’époque et sonna l’ouverture de la chasse aux sorcières qui détruisit les vies de milliers de femmes, mais aussi d’hommes – « avec l’approbation des plus grands juristes ».

Guy Betchel dresse une liste des causes possibles de cette terrible répression : la volonté d’éradiquer les restes du paganisme, la nécessité de réprimer les hérésies, la Réforme, le zèle religieux de la période baroque, l’instauration du capitalisme, l’antiféminisme du moment… autant d’ingrédients qui vont se combiner pour produire un breuvage meurtrier avalé par les mentalités de l’époque.

D’autres auteurs, avec une vision féministe, s’attardent davantage sur les causes sociologiques du lien entre les femmes et la sorcellerie : « Comme on pouvait s’y attendre, étant donné leur moindre pouvoir, les femmes utilisent davantage ce type de pouvoir sacré. C’est toujours vrai dans les sociétés occidentales contemporaines où les pratiques magiques ont connu un fort regain de faveur, notamment depuis les années 1980. Cette résurgence a généralement pris la forme d’un regain d’intérêt pour la sorcellerie, qui, dans son versant “magique” est de plus en plus répandue chez les adolescents, notamment les filles. Elles utilisent des sorts, inventés ou expliqués dans des ouvrages grand public, pour acquérir du pouvoir sur un objet amoureux, même si les adolescentes qui s’intéressent sérieusement à la sorcellerie rejettent ce type de sorts au motif qu’ils interfèrent avec la volonté d’autrui » écrit Linda Woodhead 4, en prenant l’exemple avec des cas actuels de Wicca 5 ou néopaganisme. « Une religion contre-culturelle quant au genre n’est pas seulement marginale par rapport à l’ordre sexué dominant ; elle s’y oppose activement et s’efforce de le modifier en inventant d’autres voies. Dans ce cas de figure, le pouvoir sacré devient une ressource majeure pour tenter de redistribuer plus équitablement le pouvoir entre les sexes » conclut-elle.

La chasse aux sorcières apparaît comme la conséquence funeste d’un processus de délégitimisation du savoir empirique des femmes, d’une diabolisation des guérisseuses ou encore des sages-femmes. C’est également le produit d’une rhétorique patriarcale qui a construit une image de la femme déformée, impure, diabolique et monstrueuse. Ces deux caractéristiques se retrouveront dans tout le processus de persécution à grande échelle (qu’il s’élabore sur des bases ethniques, religieuses ou autres). Un même schéma se répète : créer la peur, démoniser la source de la peur et ouvrir une grande « chasse au sorcière » meurtrière.

Notes:

  1. Les dits du prophète Muhammad 
  2.  « Une fille est un vain trésor pour son père : d’anxiété sur son compte, il ne peut pas dormir la nuit. En tant qu’elle est mineure, de peur qu’elle ne soit séduite ; dans sa majorité, de peur qu’elle ne joue la prostituée ; à l’âge un adulte, de peur qu’elle ne soit pas mariée et si elle se marie, de peur qu’elle ne porte pas d’enfants ; si elle vieillit, de peur qu’elle ne se livre à la sorcellerie ! »
  3.  in Le savoir et la pratique de la magie dans le judaïsme hispano-médiéval.
  4.  in Les différences de genre dans la pratique et la signification de la religion.
  5. La Wicca s’inscrit dans la mouvance européenne du néopaganisme de la première moitié du XXe siècle. Elle consiste en une combinaison de savoirs et de croyances (chamanisme, druidisme, mythologie gréco-romaine, slave, celtique et nordique) popularisée par le Britannique Gerard Gardner dans deux livres : Witchcraft Today, publié en 1954 et The Meaning of Witchcraft en 1959.  

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