Sclessin-Bucarest (aller/retour)

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Ça y est, c’est le jour J ! Celui qu’on a tant espéré. On est lundi, c’est le soir et c’est l’été, et d’un moment à l’autre, le car va arriver et nous allons partir pour un déplacement qui sera mythique, c’est certain. Ça ne peut pas être autrement. Destination ? Bucarest. Oui, la capitale de la Roumanie, à 2400 km de La Cosa 1 où on attend avec impatience le départ. Le trajet aller devra nous prendre au moins trente-trois heures. On a hâte de passer tout ce temps avec des potes…

Voilà le car. On embarque en se poussant tous vers le fond. Et on démarre. Ça va être épique, je le sens. C’est pour ça que je suis là, pour vivre une aventure historique – avec en toile de fond un match qui l’est potentiellement tout autant : si le Standard gagne, on sera qualifiés, on jouera pour la première fois la Champion’s League. Alors, pas de round d’observation malgré l’émotion du départ : ça chante et ça boit, ça rigole et ça danse. Des délires se font au fur et à mesure que le car engloutit lentement les kilomètres. Je ne vous dis pas ce qui arrive à ceux qui ont le malheur de fermer un œil.

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On arrive près de Munich, et cela ne me rappelle pas de bons souvenirs. Je suis venu y voir jouer le Bayern, c’était en championnat, contre le Bayer Leverkusen. Et je dois dire que mon week-end a été bien décevant : à l’opposé de ce que j’espérais vivre. Un stade ultra moderne qui s’illumine aux couleurs du club qui reçoit – sans doute pour qu’on puisse le voir si on survole la Bavière en avion ? Un système de catering qui pue un peu l’arnaque à gogos : t’es obligé d’acheter au moins deux cartes prépayées pour avoir une bière et un pain saucisse et quand t’as acheté ça, il te reste de l’argent, mais pas assez pour prendre un truc à boire ou à manger – du coup, t’es obligé d’en racheter une troisième ou de perdre un peu de blé. Dans le stade, au coin d’une tribune, un large groupe de personnes vêtues en blanc ou en rose, de manière à former le logo « T-Mobile », le sponsor du club. Vraiment tout ce que je déteste, mais heureusement, le match auquel nous nous rendons va se disputer dans un bon vieux stade national en ruine et l’ambiance n’y sera sans doute pas gangrénée par le business. J’espère juste que les toilettes n’y seront quand même pas aussi bouchées que ne le sont celles du car. Ça pue mais on s’en fout, c’est aussi comme ça qu’on écrit les mythes…

La bière coule maintenant à flots depuis plus de 1000 km, l’ambiance est festive – on va dire ça comme ça. L’excitation a atteint son comble depuis pas mal de temps, on est en vitesse de croisière. C’est sans doute ça qui nous a permis de nous acclimater à l’odeur qui imprègne l’espace confiné du car où on vit maintenant depuis une bonne vingtaine d’heures. Quand la porte s’ouvre devant le douanier roumain à la frontière hongroise, on peut lire sur son visage à quel point la puanteur qui émane de l’habitacle est hors du commun. Mais pas de souci, il nous laisse passer quand même. Enfin, pas tous : un des deux chauffeurs n’a pas ses papiers en règle, il nous attendra là, on continuera le périple sans lui et on le reprendra au retour.

Il nous reste 620 km à faire. Et à partir de là, c’est difficile à croire mais ça va devenir encore plus n’importe quoi. D’abord, évidemment, il n’y a pas d’autoroute, on doit emprunter la nationale : on croyait presque toucher au but mais en réalité, il nous restait encore douze heures de route. Et on doit vraiment les faire avec les portes ouvertes parce que la clim’ nous lâche et qu’il fait à mourir de chaud.

Et là, je sais que vous commencez plus que sérieusement à vous demander ce qu’on est allé foutre là-bas en car. Après tout, ce n’était sans doute ni très compliqué ni si cher d’y aller en avion. C’est vrai, mais c’est une question de style. Moi, je ne suis pas du tout fan des « city-trips football ». Vous voyez, le genre de package qui comprend un billet d’avion, un ticket d’entrée pour un match de Premier League ou de Liga 2 et une nuit d’hôtel. Je n’aime pas voyager en mode « all-in » – ça fait toujours de toi le pion d’une industrie. Bon, je suis déjà allé à Londres pour voir des matchs, je me rappelle notamment d’un Tottenham-Arsenal. Oui, ok, c’était bien, un derby, grosse rivalité, tout ça… mais le moment du week-end où j’ai vraiment pris mon pied, où j’ai réussi à trouver ce que j’espérais, c’est quand on a eu la bonne idée d’aller voir Fulham-Bristol City, une rencontre de troisième division, pour occuper la journée du samedi. On a acheté nos tickets sans faire trop attention, on pensait être dans la tribune des supporters locaux, mais on était dans celle des visiteurs. Aucune importance, il y avait dans tout le stade une ambiance de feu : ça chantait, ça criait, ça buvait, ça puait le foot ! Voilà l’atmosphère qui correspond parfaitement à un sport populaire et qui n’aurait jamais dû être remplacée par celle des stades aseptisés des gros championnats qui schlinguent le pognon.

Nous arrivons enfin à Bucarest. Je ne vous dis pas dans quel état, mais on a une pêche d’enfer. On a juste le temps d’aller manger un bout avant de se rendre au stade qui est vraiment en piteux état – une merveille d’authenticité ! Nous formons un petit bloc d’environ cent-vingt supporters rouches, le tout encadré par de jeunes militaires roumains. Quand le Standard ouvre le score en début de match, la folie envahit le parquage visiteur : on sent qu’il se passe quelque chose, on va assister à un évènement historique. Le genre de truc qu’on racontera encore dans quinze ans à La Cosa en commençant par « oufti Bucarest, incroyable ». Mais le public roumain ne lâche rien, un excellent douzième homme qui sait porter son équipe, il faut le reconnaître. Et malheureusement, ça porte ses fruits, le Steaua égalise puis fait 2-1. Le Standard est battu et éliminé.

On remonte dans le car, déçus par le résultat mais  contents de vivre un déplacement hors du commun. D’ailleurs, il n’est pas encore fini et, pendant le trajet retour, les délires dûs à l’épuisement comblent la tristesse de la défaite avec des moments de rigolade inoubliables.

Je parie que certains d’entre vous se disent « m’enfin, tout ça pour ça ? » Autant d’investissement et d’heures perdues en espérant assister à une qualification historique et puis boum, à la clé, on a une élimination ! Mais perdre, ça fait partie du jeu. On ne va pas gagner à tous les coups, on ne va pas suivre notre équipe en n’acceptant que la victoire. On a parfois un peu tendance à l’oublier, récemment, dans les tribunes de Sclessin. Depuis les deux titres de champion, sur les gradins, on est devenu plus exigeant. Trop, sans doute. On en finirait presque par se comporter comme des spectateurs ! Un peu comme ceux qu’on voit dans les stades d’Amérique du Nord, où on va en famille, voir un match, en mangeant un hot-dog et en sirotant un Maxi-Coca, en espérant qu’on passera sur l’écran géant pendant une pause…

Bref, on est sur une pente savonneuse, faut qu’on se reprenne. Parce qu’il y a des fois, à force de se comporter en supporters passifs, on devient mauves !

Il faut faire gaffe, il faut rester sur nos gardes pour que Sclessin reste un enfer. La tendance partout ailleurs, elle est à la « modernisation » – comme disent les businessmen qui investissent dans le foot. Regardez ce qui s’est passé au PSG. L’ancien Parc des Princes imposait aux clubs adverses de l’hostilité et une ambiance démentielle. Il a été littéralement neutralisé [voir page 49]. Aujourd’hui, je ne sais même pas comment on peut encore appeler ça un stade. On y trouve juste des spectateurs, qui paient un prix monstrueux pour pouvoir s’asseoir dans leur petite tribune et regarder une bande de superstars millionnaires jouer un match de foot. Si c’est pour que ça devienne un truc pareil, moi, je préfère arrêter et me tourner vers un autre sport. Tenez, le curling, par exemple, ce sera sans doute bien plus attrayant et vachement moins onéreux.

Bon, mais c’est pas tout ça, je vous laisse, faut qu’on rentre, on a encore trente-trois heures de car à se taper et la clim’ est toujours en rade…

Notes:

  1.  ndlr : La Cosa, c’est le local des Ultras Inferno 96 qui se trouve sur la grand route, à Sclessin, à quelques dizaines de mètres du stade du Standard.
  2. ndlr:Respectivement les championnats anglais et espagnol, aujourd’hui parmi les plus médiatiques et comportant la plupart des clubs européens pesant économiquement le plus lourd

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Sommaire n°228 été 2016