Je tends vers la neutralité

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La première fois que j’ai foulé les tribunes du stade de Sclessin, je devais avoir quatorze ans. C’était pour assister à un derby wallon, un Standard-Charleroi comme on les aime, une entrée en matière digne de mes plus folles attentes. Il faut dire que c’était vraiment la belle époque, celle des Witsel, Fellaini, Dante et autres Espinoza. Celle d’une défense qui n’avait même pas besoin d’un grand gardien pour se rassurer. Celle d’un milieu de terrain en béton armé et d’une attaque pleine d’efficacité.

C’était surtout l’année de toutes les réussites. Ce soir-là, on gagnait 5-1 ! 5-1, vous vous rendez compte ? 5-1 contre un de nos plus grands ennemis, un de ces clubs que j’ai appris à détester dès les premiers instants que j’ai passés dans les gradins gelés de la Tribune 2.

Ah, Mbokani, tu me manques. Ah, Witsel, tu me manques. Ah, Marcos, tu me manques…

Mais attendez ! Qu’est-ce que je raconte ! Je ne devrais pas vous dire tout cela… Je ne peux plus parler comme ça !

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Mais pourquoi donc, me demanderez-vous ? Et bien voilà, il y a cinq ans, j’ai commencé des études de journalisme. Au début de ce cursus, j’avais une idée très précise de la carrière que je voulais faire après mes études. Mon chemin était tout tracé. À l’époque, j’étais déjà abonnée au Standard et mon plus grand rêve, c’était de commenter des matchs – ceux de mon équipe de coeur, évidemment – et puis d’interviewer des joueurs, et plus particulièrement mes idoles : des standardmen, bien sûr. Il y a un an et demi, j’ai eu l’opportunité d’interviewer Axel Witsel… Axel Witsel ! Mais quelle émotion ! Je m’en souviens comme si c’était hier. Je…

Ah mais non, stop ! Je ne peux pas raconter des trucs pareils, c’est pas possible, ce n’est plus… déontologique  (voilà, c’est ça le terme exact). Et d’ailleurs, en fait, mes études, je les ai commencées pour ce qu’il convient d’appeler « des mauvaises raisons ». Voilà le problème. Je voulais avoir un métier qui aurait fait de moi un enfant au milieu de ses cadeaux de Noël. Et ça, on ne peut pas, c’est pas bien. C’est pas… déontologique.

Pourtant, au début de mes études, on me l’a bien expliqué : l’objectivité, ça n’existe pas, ou du moins pas complètement. D’un côté, j’étais un peu troublée: le but d’un journaliste n’était-il pas de relayer les infos de la manière la plus neutre possible ? Mais de l’autre, je me disais : youpie, quel soulagement, je vais pouvoir clamer ma passion dans tous les micros du royaume ! Sauf que non, c’est plus compliqué que ça : la neutralité, ça n’existe pas, mais une journaliste se doit de tenter d’y accéder…

J’ai commencé à hésiter, je me suis dit que ça ne marcherait jamais. Je suis supportrice du Standard ! Comment le nier ? C’est inscrit sur mon front, ça coule dans mes veines, ça fait partie dans mon histoire. D’accord, ce ne sont peut-être pas de « bonnes raisons » pour commencer des études de journalisme mais je suis passionnée par le foot et par le Standard et je voulais vivre cette passion à travers mon travail. Je ne pensais pas encore à la transmettre.

Un dilemme s’imposait à moi : soit je laissais tomber et admettais que la presse, c’était pas vraiment fait pour moi, soit je calmais mes ardeurs et laissais mon âme de supportrice inconditionnelle enfouie au plus profond de moi. Enfin au moins un peu, parfois, quand le Standard ne joue pas contre Charleroi ou Anderlecht ou Bruges… Non, non, non, c’est tout le temps, c’est… je prends ma respiration et je tends vers la neutralité!

Oui, car j’ai choisi la seconde option et il m’a fallu accomplir un immense travail sur moi-même. Comment ne pas s’émerveiller devant le but victorieux d’Ivan Santini en finale de la coupe ? Vous avez vu ce coup de tête ? Incroyable comme il a… Mais non, mais non : je tends vers la neutralité! Mais des fois, c’est pas simple.

Le tout, c’est d’arriver à toujours faire planer le doute, quoi. Rouge, pas rouge, tout ça…

Oui mais depuis que je suis toute gamine, quand je transpire, c’est rouche. Il n’y a pas de doute qui tienne ou qui plane. Alors je fais quoi ? Est-ce que je dois trahir les miens et me réfugier derrière un micro ? Interviewer Nicolas Penneteau 1 le sourire aux lèvres et l’oreille attentive ? En félicitant Anderlecht pour sa qualification pour les huitièmes de finale de la Ligue des Champions ? Oui, bon, en même temps, je ne vais pas m’inquiéter pour une situation pareille, c’est de la science-fiction, hahaha…. M’enfin ! Stop : je tends vers la neutralité!

C’est vraiment pas simple. C’est un peu comme passer du côté obscur de la force mais du bout de son orteil. Tes semblables te le reprocheront de toute façon. Je les entends d’ici : « Tiens, ça se dit fan du Standard puis ça s’émerveille devant le but de Youri Tielemans ». Alors, à tous ces supporters qui ne me comprennent pas, je veux le dire ici : non, je ne m’émerveillerai jamais d’un but de Youri Tielemans. Disons que je suis actuellement en train de faire un gros travail sur moi-même afin de parvenir à l’apprécier à sa juste valeur. Ou presque. Parce qu’il est mauve, quand même.

J’essaye vraiment de calmer mes ardeurs mais j’ai beaucoup de mal. Comment ne pas démolir l’image de cet infâme traître de Steven Defour quand il ose signer chez le rival ? Celui-là, de toute façon, je ne l’aimais déjà pas beaucoup à la base. Je me souviens d’une fois… Il a refusé de signer la vareuse d’un petit garçon parce qu’il était au téléphone avec sa gonzesse de l’époque. Je me souviens avoir pensé : « Tiens, c’est un comportement de mauve ça ». Je ne croyais pas si bien dire. Et j’en suis dégoûtée. C’est vraiment un… Ah, mais voilà que je dérape encore ! Mais qu’est-ce qui m’arrive… Je tends vers la neutralité !

C’est pas évident de dissimuler sa passion. Cette envie de crier à chaque coup de pied bien placé. A chaque transfert de qualité. Parvenir à ne pas le faire, c’est le résultat d’un travail de longue haleine. Il ne faut pas avoir peur, voilà tout. Parce qu’au fond, je n’ai jamais oublié cette envie que j’avais d’interviewer mes idoles rouches (je vous ai dit que, récemment, j’ai interviewé Axel Wistel ?)

C’est juste que, pour réaliser mes rêves, je dois me montrer prête à faire pas mal de concessions. C’est peut-être aussi ça, être supportrice, finalement…

Notes:

  1. ndlr : le gardien de but du Sporting de Charleroi 

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Sommaire n°228 été 2016