Stratégie de reconversion et foire internationale

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Il y a des expositions internationales, universelles, des capitales culturelles. Il y a des biennales, triennales, des foires, des salons. Pratique vieux jeu, divertissement, manifestation populaire ou de prestige, démonstration de puissance et de force ou foire à l’investisseur? Comment ce type d’événement se confronte-t-il au leitmotiv des politiques « la culture va relancer l’économie » ?

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Aujourd’hui, les avions remplis d’hommes d’affaires en quête d’innovation strient notre ciel, le voyage virtuel est à portée de souris et tout porte à croire que le siècle des grandes expositions s’est refermé depuis onze ans. Pourtant, Liège a posé sa candidature pour accueillir l’Exposition Internationale en 2017. Enthousiasmant pour les uns, effrayant pour les autres. A qui s’adresse désormais ce type de projet? Qui investit? Qui récolte? Qui décide?…
Plongeons dans ce monde un peu opaque, histoire de ne pas se retrouver d’ici cinq ans coincés comme une mouche dans un tram en marche…

« L’Expo Internationale se tient entre deux Expos Universelles et dure trois mois. Les participants sont les États, les organisations internationales, les groupes de la société civile, les entreprises et les citoyens. La superficie du site est limitée à vingt-cinq hectares et les organisateurs de l’Expo construisent les modules des pavillons, qui sont ensuite personnalisés extérieurement et intérieurement par les participants.
Le thème de l’Expo Internationale doit, comme pour l’Expo Universelle, être le reflet d’une préoccupation mondiale, mais il doit être plus précis et spécialisé. » (1)

«Connecting the world, linking people»

Le thème de Liège 2017 a tout du slogan publicitaire d’un opérateur téléphonique. Dans le discours, «Connecter le Monde pour rapprocher les Hommes» résonne surtout,  outre la mobilité physique, cette volonté politique de la ville de s’inscrire comme métropole de  l’Eurégio Belgique-Allemagne-Pays-Bas, au même titre que Maastricht et Aix-la-Chapelle. Centre névralgique d’une région qui dépasse les frontières nationales.
Pour le devenir, pour être à la hauteur et incontournable, il s’agit de développer l’attractivité de la cité. Ce qu’on appelle désormais communément développer une politique de reconversion… celle de la renaissance, au moment même où il est temps d’envisager pour la ville une seconde carrière post-industrielle. Il s’agit dès lors de la rendre forte, singulière et compétitive à tous les niveaux : transports, culture, commerce, technologies. Il faut dire que le défi est de taille! Et si les récents grands chantier, semblent témoigner d’une volonté de favoriser l’emphase à travers la valorisation progressive des singularités liégeoises (nouvelle gare des Guillemins, Grand Curtius, Médiacité), les projets urbanistiques futurs ne confirmeront-ils pas cette tendance? Le tracé du tram, la Grand-Poste, le déménagement du Théâtre de la Place (rebaptisé Centre européen de création théâtrale et chorégraphique) la restauration des bâtiments de l’Opéra Royal de Wallonie, la transformation du Musée d’art moderne et d’art contemporain en Centre international d’art…

Les expositions à l’âge de la reconversion

Liege 2017 se love à dessein dans cette politique de reconversion compétitive de la ville. Bilan de compétences, évaluation des motivations : il s’agit dans un premier temps et de manière essentielle de modifier l’image de la ville, d’attirer le tourisme, de donner aux jeunes ménages l’envie de s’y installer et de procurer aux entreprises ou aux commerces un terreau fertile pour mener à bien leurs projets. La reconversion se conjugue d’abord en termes d’apparence. Et tout porte à croire qu’à ce niveau au moins, elle porte ses fruits.
« Pas à pas, la ville et l’agglomération se transforment pour générer une économie de services centrée sur des pôles d’excellence » (2)

La citoyenneté comme soutien
aux villes dans leur compétition

Dans cette perspective, il manquait sans doute une mobilisation citoyenne. Si les Liégeois sont plutôt fiers de leur ville, il s’agissait d’activer cet orgueil à partir d’un événement fédérateur, parce que l’image d’une ville s’évalue désormais encore davantage à partir de sa qualité de vie. Qualité? Un projet comme « L’Art de vivre ensemble » sécurise les investisseurs financiers et économiques, et crée le développement…
Un certain nombre d’événements culturels ont dès lors été envisagés avant que le conseil communal du 25 janvier 2010 ne s’accorde sur la candidature de la ville pour accueillir l’exposition internationale de 2017. La candidature, reconnue et soutenue par la province, la région, le pays, fut déposée par Yves Leterme en juin dernier auprès du Bureau International des Expositions (BIE). Rien n’est cependant totalement joué. Astana, la capitale du Kazakhstan, brigue également le titre. D’ici décembre 2012, il reste à Liège un peu plus d’un an pour convaincre les Etats membres du BIE de la pertinence de cette candidature. Six millions d’euros (3) ont d’ores et déjà été alloués à cette opération de lobbying (dont 60% apportés par les comptes ordinaires de la région, le reste étant supporté par la Loterie nationale, la ville et la province). Désormais, aucun événement culturel ou sportif n’échappe à la démarche promotionnaire de l’expo. Et si vous n’avez pas reçu votre planche à pain en forme de gaufre de Liège aux Francofolies de Spa, tout porte à croire que vous aurez des tas d’occasions d’en encombrer votre sac à dos…

Par ailleurs, si Liège est finalement choisie par le BIE, il restera aux organisateurs le soin de récolter auprès des investisseurs privés et des partenaires officiels les 780 millions d’euros nécessaires à l’aménagement du site pour l’accueil de la festivité (4). Un investissement couvert par la billetterie, les sponsors ainsi que la valorisation ultérieure des aménagements effectués — entendez la transformation des pavillons en logements (durables…!), en bureaux, en commerces. Le site de Coronmeuse qui accueillerait l’exposition deviendrait dès lors à terme un éco-quartier ambitieux. Un pari sur l’investissement… Le comité de gestion liégeois de l’exposition attend six millions de visiteurs. En trois mois, cela équivaut à une affluence de près de deux cent mille personnes par jour. De quoi  satisfaire nombre de commerces, d’hôtels et de restaurants de la région… Si les auspices sont bons…

Projection enthousiaste
ou falsification du réel?

Car que peut-on lire dans les entrailles d’un projet de cette taille si ce n’est l’espoir collectif de voir éclore en bord de fleuve par lequel s’évade la ville un quartier durable et florissant, des initiatives citoyennes, des éco-investisseurs, un tram plein de travailleurs épanouis se rendant de concert à des spectacles innovants. On peut également sans doute tirer les leçons de l’histoire des aléas expositionnels, pour ne pas devoir manger une fois la fête finie des restes froids du trop plantureux repas…  Il s’agit tout compte fait aussi de calculs : en regard des besoins de la ville, le budget est pour le moins élevé.
S’il s’avère manifeste que dans le contexte de concurrence interurbaine, les expositions internationales ou universelles ont des influences positives en terme d’image, on manque cruellement d’analyses objectives de leur impact socio-économique. Des villes européennes élues récemment par le BIE (Gênes en 92, Lisbonne en 98, Saragosse en 2008), on retient des bilans contrastés en termes d’affluence (10 millions de visiteurs à Lisbonne, 5 millions et demi à Saragosse, 1,7 million à Gênes), la régénération plus ou moins rapide de friches industrielles, des mois d’ivresse populaire, et l’abandon fréquent de certains projets à connotation sociale pour d’autres plus rentables… Et puis, dans chacune de ces villes, des mains se sont levées, réclamant la parole, dénonçant l’ingérence privée sur l’intérêt public et le camouflage de la misère derrière la démesure du faste (5)
Pôle, liens, redynamisation, reconversion, écosite, citoyen, excellence, durabilité, ouverture… les énoncés du nouvel ordre urbain promis par ces expositions surfent sans cesse sur l’ambiguïté conceptuelle des termes dont ils sont truffés. Le schéma enthousiaste de la reconversion où culture, citoyenneté et écologie sont instrumentalisées — maillons du rouage économique et de l’action sociale — trahit une incapacité à penser à la mesure des villes, à  se préoccuper sincèrement des habitants, des premiers échelons de l’échelle sociale : ceux sur qui, décidément, on marche…
Romane Mildbur

(1) www.bie-paris.org
(2)  Dossier expo des expos
(3) Le Soir du 28 mai 2011. Ambitions liégeoises et … fédérales.
(4) Le Soir du 28 mai 2011. Ambitions liégeoises et … fédérales.
(5) Entre beaucoup d’autres, La fête est finie(.free.fr), un ouvrage détaillé sur ce qu’a réellement apporté Lille 2004, capitale culturelle aux habitants. Noexpo.it, les combats que mènent des collectifs milanais contre l’expo universelle de 2015.

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