Une sexualité normale : de Saint-Paul aux pornostars.

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Les institutions, étatiques ou religieuses, ont toujours ordonné, normalisé les actes sexuels – souvent pour exercer un contrôle sur les relations sociales et maintenir la morale. Dans ce cadre, l’activité sexuelle a toujours fait l’objet de prescriptions, de recommandations et d’interdits. La première grande institution qui s’est mêlée des conduites sexuelles fut l’Eglise catholique, mais déjà auparavant, avec l’émergence du christianisme, apparaît la différenciation entre la bonne et la mauvaise sexualité, cette dernière étant définie essentiellement en fonction des personnes.

Dans la liste des péchés commis par Saint Paul (les péchés de la chair) sont stigmatisés certains comportements : la fréquentation des prostituées, l’adultère, et les relations entre partenaires de sexe masculin. Rappelons que lors de l’époque gréco-romaine, les relations entre hommes étaient assez tolérées (tout comme la prostitution) – à condition que les deux partenaires ne soient pas dans une condition d’égalité sociale et/ou du même âge. Un noble pouvait se taper son jeune esclave, mais pas son voisin de palier. Un autre comportement est sanctionné: le « manque de fermeté de caractère », les attitudes et mœurs efféminés. A coté de ces « mous », il y avait encore les impudiques, faisant référence aux hommes libres se comportant de manière peu virile, c’est-à-dire se laissant traiter comme un jeune garçon, un esclave ou une femme.

Bref, l’homme romain (eh oui, la sexualité de la femme n’existait pas !) devait, pour rentrer dans la norme sexuelle, effectuer « des actes virils, rapides, sans préliminaires et ne pas consacrer de temps à sa partenaire » .

Avec l’institutionnalisation du christianisme, les recommandations morales sont élargies à tous et non plus seulement à une élite. Le couple marié est devenu la cible de l’Eglise. Et toutes les pratiques sexuelles orientées vers la recherche exclusive du plaisir sont condamnées. L’acte sexuel se limite alors à la procréation.

Cette main mise de l’Eglise sur la sexualité va s’estomper avec le temps et au gré du processus de sécularisation auquel nos sociétés occidentales sont confrontées. En attendant, une morale étatique et sociale s’est formée – certaines pratiques sexuelles y restent mal vues. Notons, par exemple, les réactions outrées à chaque fois qu’on découvre qu’un politicien va voir des prostituées, ou commet l’adultère. Il s’agit là d’une morale hypocrite qui consiste à condamner publiquement des actes sexuels que beaucoup commettent en cachette. A coté de ça, des idées reçues restent tenaces : la discrimination à laquelle doivent faire face les homosexuels, les lesbiennes, les trans ou les queer en est la preuve.

La sexualité reste donc quelque chose dont on ne parle pas, elle est implicite et dissimulée – on en parle mais à son médecin, son sexologue ou son psychiatre. Parler trop explicitement de ses pratiques sexuelles pourrait nous faire qualifier de « nympho » ou d’exhibitionniste. On relègue le sexe à un unique espace : la chambre à coucher. La nuit devient le moment où la plupart des gens pratiquent l’acte sexuel. Elle se conçoit comme cet espace temporel où les règles diurnes se transgressent et où peuvent avoir lieu des activités plus discrètes.
La dissimulation des actes sexuels est présente aussi dans le langage, comme nous fait remarquer Michel Bozon (1) : « il n’existe pas des termes du langage ordinaire pour nommer les actes physiques de la sexualité. Les registres sémantiques possibles sont d’une part le registre argotique ou le langage technique de la sexologie ». Mais comme il nous le fait remarquer, il existe un grand nombre de verbes courants qui font référence à des actes sexuels : faire, prendre, venir, mettre, entrer etc. Pour Michel Bozon, ceux-ci sont tous des « termes non spécifiques qui illustrent bien le caractère innommable des actes sexuels (la même chose existe pour les organes sexuels) ».

La sexualité devient explicite quand les actes sexuels sont transformés en spectacle : les sociétés occidentales se décoincent sexuellement dans les années 60 avec, en parallèle, l’avènement de la pornographie cinématographique. Le « porno chic » des années septante est considéré par certains comme un stimulant sexuel, un tiers créatif dans la vie des couples. Mais les bonnes mœurs ont vite fait de rappeler à l’ordre les réalisateurs avec un dispositif légal ghettoïsant la production et la vidant de sa substance artistique. On n’évitera cependant pas sa prolifération. On y reviendra plus tard. Il faut rappeler que la pornographie n’a été légalisée en Belgique que dans les années 90. La pornographie mainstream actuelle, issue des très réactionnaires années 80, véhicule les caractéristiques patriarcales des actes sexuels, où la femme se trouve dans une situation subordonnée à l’homme dans le sens où tout est mis en place pour lui donner du plaisir. l’homme apparaît effectivement comme le mâle romain décrit plus haut : virile, avec une grosse bite qui de son sperme arroserait toute la forêt amazonienne.

La prolifération de la vidéo porno, exacerbée par internet, génère une pointe d’hypocrisie ou un paradoxe de taille : la morale « politiquement correcte » et la morale occidentale en général condamne la pornographie. Alors que celle-ci est partout, dissimulée ou explicite : dans les techniques de vente, dans la publicité… et personne ne semble s’en inquiéter. Bien au contraire, on essaye d’imiter l’image érotique de l’actrice hard, que ce soit dans les pubs ou sur son profil facebook.

Et pourtant, l’ordre établi, la morale que nos sociétés occidentales essayent de maintenir, stigmatise toujours certains comportements sexuels. Tout comme dans le porno, où malgré la pléthore de pratiques choquantes pour un public non averti — comme le squirting, éjaculation dans la bouche d’une femme, qui le crache dans la bouche d’une autre femme —, l’homosexualité masculine reste « sale », cantonnée dans des rubriques « à part » (alors que les films lesbiens s’adressent avant tout aux fantasmes bien connus des hétéros). Ces morales — de l’industrie porno, et de la société occidentale —, sont aujourd’hui attaquées par ce qu’on appelle le « pornoterrorismo »[2] (ou post-porno), concept répandu surtout en Espagne, et faisant référence au projet artistique de Diana J Torres. A travers ses performance, elle attaque les idéologies de contrôle de nos sociétés. Elle vocifère des poésies en criant et en se masturbant avec une ou deux femmes en même temps. Elle laisse tout sortir pour réclamer la liberté sexuelle mise en cause par la morale rétrograde de l’église, par l’Etat et par la vie bourgeoise.

Diana, la pornoterroriste, affirme : « Le corps et la sexualité sortent du domaine privé pour entrer de plein pied dans le domaine public et surtout politique. Les performers utilisent l’espace public pour casser les barrières entre ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas, pour casser l’hétéronormativité intrinsèque aux lieux publics ». Maria Llopes, une autre pornoterroriste : « Le mouvement artistique et post porno, créé par Annie Sprinkle dans les années 90, est né en réponse à la pornographie conventionnelle et à son incomplète et déformée représentation de la sexualité féminine […][il] veut intervenir pour subvertir et donner voix à l’imaginaire de tous ces sujets exclus, marginalisés, humiliés par la pornographie machiste fonctionnelle inhérente au marché et à la reproduction de la divison binaire des genres ».

Avant, c’était l’Eglise qui faisait la loi dans la sexualité en indiquant les pratiques bannies. En acceptant comme unique pratique celle qui est communément appelée la position du missionnaire, car elle permettait au sperme sacré d’aller droit au but et de pas en perdre une goutte en chemin. En fin de compte, l’acte sexuel était finalisé à la reproduction.

Aujourd’hui, même si une certaine morale reste bien vivante par rapport à certains comportements sexuels, on peut oser dire que les pratiques et actes sexuels sont indiqués par la pornographie. A travers elle, nous trouvons dans nos sociétés non seulement une homogénéisation, uniformisation des corps. Des modèles sont érigés du côté masculin et féminin. Filles aux gros nichons, avec chatte et trou du cul rasé ; mec musclé, épilé et huileux. La performance des actes sexuels est devenue la norme : positions pas possibles et durabilité extrême de l’acte. Et si ton éjaculation ne fait pas Palerme-New York aller retour avec un petit détour par Oslo, ça va pas aller ! Et vous, chères femmes, vous est-il dejà arrivé de prendre de petites claques sur les fesses lors de vos rapports sexuels ?! Pas de souci, ne vous inquiétez pas, c’est toujours à la mode dans le porno!

DJ

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