Sécurité, j’écris ton nom…

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Manuel T., quarante-six ans, a commencé à travailler dans le domaine de la sécurité en France, sur Paris, il y a une vingtaine d’années. Au départ, dit-il, cela s’est fait par hasard, comme pour beaucoup d’autres gens qui sont arrivés dans le secteur durant cette période. En effet, à la suite de la première guerre du Golfe, le climat social était alors à la de suspicion, la demande en forces de sécurité augmentait chaque jour et le métier était assez peu réglementé. Vingt ans plus tard, la profession a évolué, s’est installée dans de nombreux créneaux de la vie sociale, et aujourd’hui force publique et sécurité privée marchent main dans la main pour  le maintien de l’ordre  dans des circonstances de plus en plus variées.

Je suis entré dans la sécurité par la « petite porte », au début des années 90, à une époque où à peu près tout le monde pouvait faire de la sécurité : un gars qui était assez grand, qui avait un peu de muscles, un chien, ou une voiture pouvait travailler dans ce domaine. On recrutait alors un peu n’importe qui pour faire n’importe quoi ! Je suis resté dix-sept ans dans la sécurité, et je peux dire que depuis lors, cela a beaucoup changé. Dans ce métier-là, tu commences souvent comme simple agent de sécurité, comme maître-chien, ou tout simplement en allant dépanner des gens qui ont besoin de ce type de services. Moi, au fil du temps, j’ai commencé à apprécier le travail, et à avoir envie d’évoluer. A l’époque, la demande était très forte sur Paris, et on avait du travail jusque par-dessus la tête ! Petit à petit, je me suis investi j’ai monté les échelons, et j’ai fini patron d’une agence, avec 143 personnes.

Côté clients, il y a de tout ! Mais on peut les recenser en différentes catégories : il y a d’abord les grandes surfaces. Ensuite, il y a les salons, énormément de salons ! Puis il y a aussi beaucoup de zones industrielles qui font surveiller leurs bâtiments pendant la nuit. Après, il y a toute la partie « protection des personnes », ce que l’on appelle la protection rapprochée, et l’encadrement des déplacements de certaines personnalités. Enfin, iI y a les patrons de grandes entreprises qui ont des problèmes avec leurs employés, ou avec la tenue de manifestations sur de grands sites, comme cela a été le cas pour TOTAL, qui cherchait à tout prix à empêcher le personnel de pénétrer dans les bâtiments durant les grèves. Toutefois, à côté de cela, le client, cela peut aussi être Monsieur Tout-le-Monde qui s’est fait dévaliser son petit pavillon durant ses vacances et à qui on met un agent de sécurité devant la maison, le temps qu’on répare les portes. On travaille un peu avec tout le monde !

Naturellement, la sécurité comme entreprise privée a toujours existé. Dans les années cinquante, elle fonctionnait déjà selon les mêmes schémas qu’aujourd’hui; ce ne sont que les progrès technologiques qui ont modifié les choses. Il y a toujours eu du convoyage de fonds, des gardes du corps chez certains patrons, des agents de sécurité dans certains magasins … Elle était peut-être moins visible à une certaine époque, et sûrement moins répandue. Pour moi, le grand boom de la sécurité a eu lieu au moment de la première guerre du Golfe, en 1991. Le climat de menaces et de défiance qu’elle a généré, la peur des attentats, tout cela a fait faire un bond en avant à la profession. Plus le pays se sentait « en danger », plus on faisait appel à nous tous azimuts. A la suite de la mise en place des plans «Vigipirate » en France, par exemple, tous les grands magasins ont eu besoin d’un agent de sécurité devant la porte d’entrée pour fouiller les sacs. Ainsi, on peut dire que cette période a vraiment lancé les boîtes de sécurité. Et, aujourd’hui que la question du maintien de l’ordre est plus que jamais à l’ordre du jour, une entreprise comme Securitas travaille avec le monde entier !

Sécurité et ordre, c’est un vaste sujet ! Du point de vue philosophique, ou politique, on va dire, l’ordre, dans la société, c’est comme dans l’armée, cela implique la défense et l’application d’un certain nombre de règles. Le gars qui va taguer les trains, il touche à l’ordre. Par contre, le tagueur qui, dans sa cité, va taguer le mur qui est prévu pour cela, il ne touche pas à l’ordre. Moi, les tags, cela ne me choque pas du tout. Mais voilà ! Il y a une différence fondamentale entre ce que, moi, je pense personnellement, et après mon attitude en tant que professionnel, et ce que je dois défendre alors comme intérêts. Si, mon client, c’est la SCNF, que ma mission est de protéger ses gares, et si je vois un tagueur en pleine action pendant mon service, je ferai ce qu’il faut pour l’empêcher d’agir. Maintenant, si je ne suis pas au travail, que je prends le train, et que je vois l’œuvre d’un tagueur en passant, je peux simplement trouver cela joli.

Maintenant, dans notre métier plus précisément, l’ordre est une notion toute relative dans la mesure où les sociétés de sécurité privées n’ont quasi aucun contrôle sur leur personnel. Comme ce n’est pas un métier institutionnalisé, que l’on apprend dans des écoles. Il n’y a donc pas de « déontologie de la sécurité ». D’ailleurs, je pense que, par rapport à l’ordre, l’ordre public, nous servons plus de « fusibles » qu’autre chose. Parce que l’on peut se permettre des écarts que des agents assermentés ne peuvent avoir. Un policier, un gendarme, est soumis à une déontologie, à une hiérarchie, à des procédures à respecter. Nous, nous n’avons pas ce genre de contraintes. C’est pourquoi c’est parfois plus simple pour nous d’intervenir dans certaines situations.

Ceci explique sans doute en partie pourquoi les relations avec les intervenants officiels sont complexes. Par ailleurs, il faut garder à l’esprit qu’il existe plusieurs niveaux de sécurité. Quand il s’agit de menaces d’attentats terroristes, par exemple, ce sont plutôt d’anciens militaires qui s’en occupent, des gens qui, justement par leur passé professionnel officiel, détiennent des connaissances, des relations, dans les milieux militaires ou politiques. Pour des gens comme moi, qui viennent tout à fait de l’extérieur, c’est à force de travail, de sérieux, de contacts, que tu te crées un réseau. C’est comme cela qu’il m’est arrivé de faire appel à des policiers en repos quand j’ai eu besoin d’hommes armés. Cela se crée de manière quasi-automatique, au fil du temps. Là où j’étais basé, moi, en banlieue parisienne, on connaissait très bien tous les membres de notre commissariat, et il y avait des rapports plutôt privilégiés entre eux et nous. Il faut bien se rendre compte que nous, sécurité privée, nous ne sommes pas en concurrence avec l’officiel, nous sommes « d’appoint ». En intervention, nous faisons un premier tri entre ce que nous pouvons gérer nous-même comme problèmes et ce qui nécessite de faire appel à la police. On travaille de manière complémentaire.

C’est également ce qui me fait penser que la sécurité privée constitue un secteur qui va énormément se développer à moyen terme, tout en étant davantage encadré et contrôlé. Notamment en ce qui concerne la qualification du personnel, ses diplômes. Je pense que dans un avenir plus ou moins proche, la sécurité privée va reprendre de plus en plus de missions de maintien de l’ordre parmi celles qui sont actuellement du ressort de la fonction publique. L’évolution, pour moi, sera celle-ci : on va professionnaliser cette branche pour pallier un manque d’effectifs et de moyens dans la sécurité «de tous les jours ».

Travailler dans la sécurité m’a énormément apporté en termes de rencontres et d’échanges humain, et cela entre gens de différents milieux. Sans compter que quand on travaille au quotidien avec des professionnels de l’urgence, les pompiers, les gars du SAMU, tous ceux qui savent ce que c’est de sentir l’adrénaline qui monte quand une mission démarre, il se crée des liens très forts. Cela m’a aussi donné l’occasion de voyager aux quatre coins du monde, de rencontrer des personnalités. Je peux dire que c’est un métier qui m’a permis de me confronter à moi-même, de repousser mes limites, et de comprendre comment éviter le danger. Car le client, lui, ce qu’il veut c’est qu’il n’y ait pas d’histoires ! Mon but, c’est donc de calculer, de prévoir les problèmes et d’anticiper les conflits pour qu’il n’y ait pas de soucis derrière. Tout cela m’a aidé à me connaître, à me construire, et, au final, m’a beaucoup épanoui.

Propos recueillis par antaki. Transcription et montage Florence Keymeulen.

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