Pourquoi les policiers ne parlent pas aux émeutiers

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Cet été, l’Angleterre aura vu tout l’arsenal des outils de maintien de l’ordre se mettre en branle. Quand tout va bien, on aurait presque tendance à les oublier. D’ailleurs, David Cameron, le premier ministre britannique, avait carrément coupé dans les budgets de la police. L’inconscient! Des électeurs un peu agités sont donc venus lui rappeler que rien ne va plus – que « c’est en crise ».

À l’origine, cet article devait parler du nouvel ordre mondial façon Google. Il aurait dû ressembler à une sorte de réflexion sur le gouvernement algorithmique, les effets secondaires du cloud computing [1]. Puis aussi raconter comment les nababs de Moutain View masquent leur petit monopole old school pour en faire l’innovation politique du millénaire…

Quand soudain… London’s burning : Anarchy in the UK [2] – un truc pas possible à rater quand on doit parler de l’ordre.

Nous n’allons pas nous étendre sur le récit des faits – plus ou moins connus de tous : le 4 août, la police tue un gars à Tottenham, les circonstances apparaissent comme suspectes aux yeux des gens du quartier, la protestation s’enclenche puis déborde en émeutes dès la nuit du 6. Le feu s’étend dans la banlieue de Londres puis à Birmingham, Manchester, Liverpool… Voitures, magasins, entrepôts, véhicules et postes de police : ce qui ne part pas en fumée est pillé.

Comme souvent, le chaos total semble appeler l’ordre le plus autoritaire. David Cameron, premier ministre britannique (issu du parti conservateur), se fâche très fort : arrêtons de lui casser les pieds avec de prétendues causes sociales, il n’y a aucune explication acceptable à ce qui se produit et donc aucune excuse pour ces bloody vandales. Il va leur envoyer la police, trois fois plus de police. Il enverra des chars s’il le faut. Justice sera rendue. À la décharge de Cameron, rappelons que cette bande de gueux en training l’a forcé à rentrer précipitamment de vacances! C’est toujours comme ça avec le peuple, il fait chier (comme dirait Louis XVI).

Et pourtant, le contexte propice au bordel, Cameron a bien participé à le construire. Petit-fils spirituel de Thatcher, il vient à peine d’organiser le plus fabuleux détricotage du welfare state depuis la révolution conservatrice du début des années 80. Des coupes sombres dans tous les domaines – des saignées telles qu’elles peinent à faire croire que le but est de soigner et pas de simplement tuer. Or, aussi étonnant qu’il puisse paraître, il existerait un lien mystérieux entre austérité budgétaire et troubles sociaux. Si, si : il y a même une bande de chercheurs qui a passé son temps à le prouver scientifiquement – pour ceux qui hésiteraient encore.[3]

Mais qu’à cela ne tienne, la seule réponse que méritent ces comportement scandaleux, c’est la répression. Et ça criminalise – comme Sarko en 95 ou Ben Ali au printemps (disent certains). Sur le blog de son collectif, Wu Ming 5, dans un texte sur les émeutes de Brixton (1981 ressorti pour l’occasion, conclut : « le temps du Capital ne passe vraiment jamais, on est désormais loin de cette époque mais pas de cette stratégie répressive, et on est encore immergé dans la même idéologie, dans la même conception du pouvoir, dans la même merde ».

Et pourquoi pas, vu que ça marche pour imposer l’ordre ? Sur Twitter, « #londonriot » se retrouve rapidement colonisé par le parti de la condamnation inconditionnelle de la violence. Ce n’est que du vol et de la destruction gratuite, une honte, ces gens n’ont aucune rébellion a énoncer, ils veulent juste consommer. À gauche, historiquement, les saccages populaires, ça met toujours un peu mal à l’aise. Une éditorialiste du Guardian rappelle le contexte social catastrophique mais s’interroge sur le fait qu’elle a l’impression d’assister aux premières « émeutes shopping » de l’histoire…

Pour ceux qui foutent au placard toute considération instinctive sur le bien et le mal et entendent se creuser un peu les méninges, reste à construire du sens. Et voilà que certains dépoussièrent un texte de l’Internationale Situationniste qui date de 1966 [4] et dans lequel il était vivement conseillé au prolétariat occidental de chercher à comprendre les émeutes de Watts (Los Angeles, 1965). On peut notamment y lire ceci :

«  Le pillage du quartier de Watts manifestait la réalisation la plus sommaire du principe bâtard  « À chacun selon ses faux besoins », les besoins déterminés et produits par le système économique que le pillage précisément rejette. Mais du fait que cette abondance est prise au mot, rejointe dans l’immédiat, et non plus indéfiniment poursuivie dans la course du travail aliéné et de l’augmentation des besoins sociaux différés, les vrais désirs s’expriment déjà dans la fête, dans l’affirmation ludique, dans le potlatch de destruction. L’homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. Il ne restera pas prisonnier des formes arbitraires qu’a revêtues l’image de son besoin. Le passage de la consommation à la consummation s’est réalisé dans les flammes de Watts. Les grands frigidaires volés par des gens qui n’avaient pas l’électricité, ou chez qui le courant était coupé, est la meilleure image du mensonge de l’abondance devenu vérité en jeu. La production marchande, dès qu’elle cesse d’être achetée, devient critiquable et modifiable dans toutes ses mises en forme particulières. C’est seulement quand elle est payée par l’argent, en tant que signe d’un grade dans la survie, qu’elle est respectée comme un fétiche admirable. »

Le style a peut-être un peu vieilli mais les propos semblent encore pertinents (pour une fois, ricanent déjà les fervents critiques du corpus situ). En tout cas, l’anthropologue Alain Bertho, convoqué comme expert par les médias en manque de repères, tient des propos qui s’emboîtent à merveille avec ce texte.

Auteur d’un livre au titre éloquent, «Le temps des émeutes », Bertho organise une sorte de veille un peu obsessionnelle des violences urbaines à l’échelle planétaire – au travers, notamment, d’un site [5]. Vu les évènements, il a pu exposer ses théories à pas mal de reprise (même sur radio Vatican!). On pourrait tenter de les résumer comme suit : une émeute a forcément une dimension politique et la violence qui se déchaîne n’a rien de gratuit. Ce qui se passe, c’est qu’à un moment donné (on ne peut jamais prévoir quand), un seuil d’exaspération se trouve franchi par des personnes qui passent alors à l’acte en oubliant les conséquences (physiques et judiciaires) qui suivront. Le degré de colère sociale atteint doit être très élevé, parce qu’on est certain de perdre une émeute.
Bertho explique que le pillage a été un classique de la révolte mais que, dans nos contrées, le mouvement ouvrier, dans un souci de légitimation, l’avait clairement bannie de son langage. Il revient aujourd’hui à la mode (1000 émeutes dans le monde depuis le début de l’année répertoriées par l’anthropologue, 1200 en 2010) parce que les institutions politiques construites durant le XXème siècle volent en éclat. Et quand il n’y a plus de place sur scène pour dire la colère, la population n’a d’autre possibilité que de passer à l’acte.
Si on ne peut pas prévoir l’explosion d’une émeute, on peut par contre reconnaître un contexte qui lui est favorable. Bertho le décrit : un gouvernement pas très autonome prend des mesures d’austérité qui lui sont imposées par des organismes non élus (genre FMI, BCE,…), une bonne partie de la population a l’impression de ne plus avoir l’accès au débat politique (qui n’existe d’ailleurs plus vraiment) et la police se voit attribuer le très mauvais rôle qui consiste à maintenir un ordre qui n’a plus de démocratique que le nom. On dirait une description de l’actualité européenne!
Reste un truc à bien piger, pour Bertho : l’absence de mot produit l’émeute, or, la révolte se propage par les mots. Pour sortir de ce paradoxe, il propose donc (un peu en boutade) de mettre les paroles des indignados espagnols en sous-titre des images made in England. On peut toujours essayer, je vous donne un premier slogan : « l’oligarchie nous pisse dessus, les médias nous disent qu’il pleut »…

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