Les grandes méthodes de déstabilisation

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Dans les sociétés modernes telles que la nôtre, l’ordre établi peut être tout à coup mis à mal. Il peut arriver que celui-ci soit contesté par un groupe de personnes qui s’appuient sur différentes méthodes pour le modifier plus ou moins profondément. À moins que le bouleversement n’advienne sous l’impulsion de facteurs extérieurs – genre catastrophe naturelle et autre cataclysme. Dans tous les cas, la structure en place est déstabilisée et transformée pour aboutir à une nouvelle organisation.
Le grand classique de la déstabilisation de l’ordre est très certainement la révolution. Celle-ci se caractérise par un changement brusque et violent dans la structure sociale et politique d’un État. La révolution, telle qu’on l’entend ici, ne doit pas se confondre avec le putsch, qui se trouve être un coup d’Etat ou un soulèvement organisé par un groupe armé en vue de s’emparer du pouvoir. La révolution, dans notre définition, est populaire. Il s’agit d’un soulèvement de la population contre le régime en place en vue de le destituer et de le remplacer. Et l’Histoire recèle de nombreuses révolutions plus ou moins célèbres : Française de 1789 à 1814, Brabançonne de 1787 à 1790, Américaine de 1775 à 1783, Spartakiste (1919) ou encore des Œillets (1974)…
Cependant, la vision que les contemporains, et même les historiens, posent sur un acte révolutionnaire diverge en fonction de leur condition. La révolution, c’est toujours une question de point de vue! Prenons la Révolution Française : la population l’a accueillie avec beaucoup de liesse, du moins au début. Mais ce n’était sûrement pas le cas d’une grande part de la noblesse, qui s’est vue privée de ses privilèges. De plus, les actions que la révolution entraîne apportent des visions divergentes. Toujours lors de la Révolution Française, les Vendéens, qui ont été massacrés pour la plupart, ont très certainement mal vécu cette nouvelle situation. Mais ce n’était sûrement pas le cas de ceux qui ont été portés au pouvoir. Et ces points de vue se retrouvent dans toutes les révolutions. Les visions varient en fonction que l’on se trouve du côté des perdants ou des gagnants et que l’on se trouve du côté des victimes ou des bourreaux. Il en va de même dans les révolutions dites pacifistes, ne faisant aucune victime. Des personnes perdent leurs privilèges, certaines sont même condamnées. Alors que d’autres fêtent cette victoire et profitent du nouveau système.
De plus, lorsqu’on parle de révolution, c’est dans l’espoir d’obtenir un meilleur régime. Dans le cas de la Révolution Française toujours, la démocratie était l’objectif, même si celle-ci a tardé à venir. Autre situation, la Révolution Belge de 1830, il s’agissait d’obtenir l’indépendance, et donc d’être maître de sa destinée. Toutes ces révolutions ont atteint leurs objectifs, c’est-à-dire un régime qui apporte un meilleur bien-être à une population désireuse d’améliorer sa condition. Cependant, toutes les révolutions n’atteignent pas ce “nirvana” tant voulu par les révolutionnaires. Il arrive que des régimes autoritaires et sanguinaires se mettent en place à la suite de ces révolutions. Par exemple, le régime communiste mis en place après la Révolution Bolchévique de 1917 en Russie a été, surtout sous Staline, la cause de millions de morts et de déportations. La « révolution conservatrice » mise en œuvre par Margaret Thatcher au début des années 80 a détruit les communautés ouvrières britannique. La Marche sur Rome de 1922, de Mussolini, a installé le fascisme dans toute l’Italie. Même si ces révolutions ne doivent pas faire oublier celles qui se sont achevées sur un “Happy End”, il convient de rappeler que les révolutions peuvent finir mal.
On confond souvent la révolution avec un de ces homologues, le putsch. Mais si la première opère le renversement en mode populaire, le second adopte une tenue résolument militaire. Même si la révolution peut être soutenue par l’armée tout comme le putsch peut l’être par la population, ce dernier est essentiellement mené par des militaires, contrairement à la révolution. Et l’histoire recèle encore une fois d’un grand nombre de putsch. Citons celui de Mobutu au Congo en 1965, celui de Nasser en Egypte en 1952 ou celui d’Ioánnis Metaxás en Grèce en 1936. Mais comme c’est le cas pour la révolution, le putsch est perçu différemment en fonction que l’on se situe du côté des gagnants ou des perdants, des victimes ou des bourreaux. De plus, les régimes qui en découlent n’apportent pas toujours de meilleures conditions à la population. Si, suite au putsch de Metaxàs, les Grecs ont bénéficié d’un régime parlementaire, ce n’est pas le cas pour le Zaïre qui a connu les exactions du régime Mobutiste.
A côté de ces deux méthodes, très proche l’une de l’autre, il existe bien évidemment d’autres manières de modifier l’ordre établi. Bien que commun à notre société, le vote démocratique peut être la cause de réels bouleversements et d’un changement d’ordre. En effet, lorsqu’une large majorité de la population est insatisfaite du pouvoir en place et des acteurs qui le représentent, un vote massif vers un candidat ou une liste “outsider” peut modifier complètement le paysage politique et entraîner de profonds changements dans les structures de l’Etat. Il peut également s’agir d’un referendum ou d’une consultation populaire, le régime en place désirant voir sa position approuvée par la population, celui-ci se voit alors massivement contesté. Tout comme la révolution et le putsch, les bouleversements de ce processus sont toujours perçus différemment en fonction des positions de chacun et des conséquences qui en découlent. L’exemple le plus significatif, et également malheureux, est l’accession au pouvoir d’Hitler. C’est de façon démocratique qu’il est nommé Chancelier le 30 janvier 1933. Son arrivée au pouvoir sera la cause de nombreux changements, au point de vue politique et social. Dans ce cas-ci, les conséquences sont désastreuses : pouvoir autoritaire, génocide, conflit mondial. Les opposants à son régime sont chassés alors que ses partisans l’accueillent avec joie. Encore une fois, les visions sont différentes en fonction des positions. Bien entendu, les conséquences des urnes n’ont pas toujours été désastreuses, comme en Pologne où Solidarnosc remporte les élections législatives et expulse ainsi le Parti Communiste du pouvoir. Cette victoire entraîna de profondes modifications dans la gestion et le fonctionnement de l’État polonais.
Autre méthode assez sûre pour créer du désordre, l’invasion suivi de l’occupation par un autre État. Lorsqu’un pays décide d’en envahir un autre, il modifie profondément le mode de fonctionnement de l’État envahi. Ce territoire est alors absorbé dans les structures propres à l’envahisseur, détruisant ainsi une grosse partie des institutions établies précédemment. Ce fut le cas lors des deux conflits mondiaux où les territoires sous occupation allemande furent gérés selon les principes de l’Allemagne nazie. Et, encore une fois, tout est relatif : cette invasion est perçue différemment en fonction des acteurs, gagnants ou perdants, et des conséquences pour chacun d’entre eux. Les deux invasions allemandes furent bien perçues par leurs partisans mais sûrement pas par leurs opposants. Les premiers bénéficiant généralement de nouveaux privilèges, les autres étant mis à l’écart ou carrément persécutés.
Il existe encore une méthode efficace de déstabilisation, mais elle est totalement indépendante des volontés humaines : le cataclysme. Certains événements écologiques ont été jusqu’à détruire des civilisations et des nations entières. Si ce n’est pas le cas, les destructions engendrent une fragilisation des structures et un désordre au niveau étatique. C’est le cas, à l’heure actuelle, à Haïti suite au séisme de 2010. L’Etat peine à rétablir l’ordre et s’en trouve fragilisé. Une autre tragédie, moins connue, touche l’île de Montserrat, où l’éruption d’un volcan a fait fuir une grosse majorité de la population et détruit une grosse partie de la capitale. Le processus d’indépendance a donc été stoppé.
En conclusion, il existe quatre méthodes majeures pour déstabiliser l’ordre établi et ainsi modifier les structures étatiques : la révolution, le putsch, le vote démocratique et l’invasion. Une cinquième, indépendant des volontés, peut être ajoutée : la catastrophe naturelle. Mais concernant les quatre principales méthodes, la façon dont elles sont perçues varie toujours en fonction des positions : que l’ont soit gagnant ou perdant, on ne voit pas le changement de la même façon. De plus, la manière dont ces méthodes seront jugées varie également en fonction des conséquences : la mise en place du nouveau régime, l’attitude face à la population, etc. Quoi qu’il en soit, ces méthodes sont les fruits de véritables bouleversements, défiant l’ordre établi et modifiant profondément les structures existantes.

Jean-Michel Célant

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