J’te casse la gueule à la récré

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La cour de récré est un espace où, de la maternelle au secondaire, s’élaborent et s’expérimentent les codes de la vie sociale, et où des milliers de gamin-e-s puis d’ados font l’apprentissage de l’ordre du monde.  La découverte et la construction des rapports de pouvoir, des normes de genre, des usages culturels, de la hiérarchie… commencent très tôt, et transitent par les « am stram gram pic et pic et colégram » et autres jeux de billes, de foot,  et de marelle. Dans un lieu où les enfants peuvent jouir d’une certaine autonomie et où les relations s’établissent entre pairs.

Si l’on regardait une cour de récré de primaire d’en haut, on serait étonnés de se rendre compte à quel point l’occupation de l’espace et les modalités de celle-ci sont déterminées par le genre. La présence spatiale et les façons dont celle-ci s’opère ordonnent et délimitent la superficie de la cour de récré, conditionnant les rapports entre les groupes et suscitant des comportements d’évitement ou de transgression.
Ainsi, diverses études menées dans les cours de récré d’écoles maternelles et primaires (1) indiquent qu’en majorité, filles et garçons ne jouent pas ensemble et s’adonnent à des jeux séparés dans des endroits distincts.  On remarque que les garçons ont tendance à occuper majoritairement l’espace, et particulièrement le centre de la cour, tandis que les filles tendent à se replier sur les bords, à la périphérie, voire dans les coins. Les garçons sillonnent la cour en tous sens, tandis que les filles utilisent plutôt les marge et les recoins.

Balle au centre
Mais ce rapport différent à l’espace constaté lors de plusieurs études différentes n’empêche pas les confrontations : évitements spatiaux  et violations de territoire demeurent des moments cruciaux dans la constitution de l’identité de genre des enfants. Certains jeux de règles auxquels les filles s’adonnent les amène à adopter elles aussi des attitudes dynamiques, et à pénétrer dès lors dans le territoire identifié comme celui « des mecs ».
Ainsi, dans une école primaire (2), la configuration de la cour, avec un arbre planté à chaque angle, donne aux filles une belle occasion de jouer au jeu des quatre coins. Dans celui-ci, quatre filles occupent les coins de la cour et doivent tenter d’échanger leur place sans que la cinquième fille, positionnée au centre, ne puisse rejoindre un des coins et s’y placer, renvoyant alors celle qui s’y trouvait au milieu. Ici, les garçons se retrouvent de fait repoussés à la périphérie de la cour. Mais les choses ne se passent pas toujours aussi simplement. Quand des garçons viennent les embêter, gênant leur passage au moment de l’échange de place, Florence (8 ans) et ses copines n’adoptent pas une attitude de retrait. L’intrusion finit même par donner lieu à une course poursuite entre filles et garçons.   Autre exemple. A l’école Fontaine, quand Jérôme (9 ans) , poursuivi par ses petits camarades, arrive à hauteur d’un petit groupe de filles jouant à l’élastique, il n’hésite pas et passe dans le fil, au risque de casser celui-ci. Et d’affirmer :   « je m’en fous, moi, qu’elles jouent à l’élastique, j’ai pas le temps de faire le tour, alors ouais, je passe dedans ! » De leur côté, les filles ont adopté une stratégie de repli : elles ont pris leur élastique et sont allées jouer ailleurs.
Ces divers exemples confirment combien l’espace induit un système de positions et de relations de positions. Evitements spatiaux et violations de territoire constituent des étapes importantes dans le processus de développement de l’identité de genre des enfants. Et la cour de récré est l’un des espaces où se réalise ce processus.

Am stram gram
Dès la maternelle, l’observation des pratiques de certains jeux révèle l’expérimentation de codes sociaux et  d’usages culturels parfois complexes. Ainsi, comme l’explique Julie Delalande (3),  les innocentes formulettes « plouf –plouf » qui servent à désigner, par un processus d’élimination, celui ou celle qui par exemple sera le chat, sont significatives à cet égard.
« Tout l’art du plouf-plouf se dévoile dans la pratique de la prolongation qui permet de faire sortir du cercle un autre camarade  que celui qu’aurait désigné la première fin. Ainsi le processus qui semblait être un simple jeu de hasard ne suppose pas un simple apprentissage de la formulette. Il recèle des enjeux sociaux puisqu’il permet de désigner comme chat celui qui sert de bouc émissaire et que l’on veut voir endosser le rôle que tout le monde redoute : le chat seul contre tous. »(4)

Miroir, mon beau miroir…
L’entrée dans le secondaire marque un changement important. La cour de récré n’est plus tant un espace de jeux qu’une grande galerie des glaces où l’observation des uns et l’appréciation de son propre reflet dans le regard des autres déterminent les appartenances et les regroupements selon un critère aussi aa que normé : l’apparence.
Nour et Allyson, 17 ans, sont d’accord sur ce point: « En première et en deuxième secondaire, ça peut encore aller, il y a des groupes, oui, mais on est à peu près tous amis. C’est en troisième que cela change vraiment. Là, les séparations sont plus marquées, et le critère, c’est la popularité ». Mais qu’est ce qui détermine cette fameuse « popularité » ? Nour répond sans détour : « L’argent. Car c’est grâce à l’argent que les filles les plus populaires peuvent s’acheter des sacs Longchamp ou des doudounes Moncler à 600 euros. » Allyson enchaîne: « Nous, on  s’en fout d’appartenir à ces groupes populaires,  parce qu’on se rend compte qu’en fait, ce ne sont pas du tout des amitiés sincères. Du coup, c’est pas intéressant, c’est  juste pour la surface… »
Des chiffres tendent à confirmer les dires d’Allyson et Nour. Une enquête de Consojunior effectuée par TNS Media Intelligence en 2004 indique que l’argent de poche reçu chaque année par les jeunes âgés de 8 à 18 ans serait de 1,5 milliard d’euros. Argent dépensé en vêtements et chaussures par les filles, et en jeux vidéos et fringues par les garçons. Le sociologue Michel Fize appuie également le ressenti des deux ados : « Le conformisme vestimentaire atteint son paroxysme au collège. (…) La parure opère comme un signe de reconnaissance. Une pression énorme s’exerce pour avoir le bon look, les bonnes marques, pour ne pas avoir l’air différent. »
Nour détaille ce conformisme vestimentaire : « En gros il y a les mécheux, tous avec la mèche qui retombe, ou alors maintenant, la nouvelle mode, c’est les cheveux un peu courts avec du gel. Ils ont généralement tous des casquettes, avec des slims (5) colorés, Avec le sac à dos Eastpack remonté, oui,  bien remonté… » Allyson ponctue :  «Ouais, avec rien dedans.  Et ils ont tous les mêmes chaussures aussi ! »
Quand je leur demande comment elles se situent par rapport à tout ça, Nour lance :   « Moi, je trouve ça complètement idiot le principe de popularité, parce que ça ne change rie, ça va pas nous aider à réussir notre vie ni rien. C’est juste  pendant une période de notre vie très courte, puis après ça disparaît. On grandit et on se fait d’autres amis, on ne parlera même plus à ces gens-là. Puis aussi notre physique, ça aura beaucoup moins d’importance… c’est surtout à quatorze ans en fait. A quatorze ans, c’est le physique qui compte à fond. »

L’évolution des nouvelles technologies de la communication et en particulier les réseaux sociaux ne facilitent pas la vie des ados moins populaires. Or, aujourd’hui, avec les smartphones, les réseaux sociaux n’ont aucun mal à pénétrer dans les cours de récré. L’Académie américaine des pédiatres a d’ailleurs publié il y a quelques mois une directive portant précisément sur les dangers de réseaux comme Facebook pour des ados ayant déjà des problèmes d’amour propre et d’estime de soi. Certains ados qualifient Facebook de « concours de popularité géant ». C’est à celui qui aura le plus d’amis et le plus de photos « taguées ». Le chercheur Olivier Glassey insiste : « Facebook est une plate-forme qui dévoile le regard de l’autre. Lorsqu’une personne est prise à partie sur cet espace, tout le monde peut en profiter, c’est comme si l’ado était mis en cause sur la place publique. »

Heureusement, l’attitude de Nour et Allyson indique que, à partir de seize ou dix-sept ans,  chez certains ados en tout cas, le développement des capacités et des goûts personnels relègue au second plan ce qui participe de l’apparence et de la superficialité, mettant sur la touche cette fameuse « popularité » qui fait la vie dure à certain-e-s.

Nour Antaki,  Allyson Havard & Nat Ryckewaert

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