Docteur urbain

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On peut avoir trente ans, être passé plusieurs fois sur les bancs des commissariats et avoir toujours la passion au fond des yeux et l’inspiration au bout des doigts. C’est le cas d’Obes (aka Obêtre), graffeur depuis plus de quinze ans mais aussi provocateur du pavé, voyageur du bout du monde et athlète de la nuit. En effet, il faut pouvoir courir vite quand on ose explorer et remodeler la ville comme il le fait. Diplômé en sociologie, en partie créateur des groupes TG, Transgressif et XL ainsi que fondateur de La Galerie du Moment, Obes a exposé son travail sur les murs de plusieurs institutions artistiques aussi bien en France qu’au Japon ou encore à Bruxelles. Cependant, il continue malgré tout à utiliser la structure de la métropole, ainsi que les ressources dont elle dispose, comme matière première, afin de, notamment, dénoncer l’amenuisement de la liberté d’expression. Rencontre avec un perturbateur de l’ordre citadin au détour d’une ruelle bruxelloise.

« J’ai une attirance pour le désordre conscient. Il y a pour moi une forme d’ordre dans la désorganisation, ça relève de l’ordre créatif. Tout peut être intéressant dans le chaos, même les choses qui peuvent paraître violentes comme le bruit des voitures, les déchets… J’y vois des supports d’expression, de dialogue avec les autres. J’ai une pensée très éclectique à ce niveau. Il m’arrive d’apprécier une ruelle propre où les habitants occupent l’espace en prenant soin de retirer les mauvaises herbes et de décorer les façades, c’est une poésie qui me plait. Je peux aussi marcher sur une chaussée et être attiré par un panneau publicitaire cassé. Je suis capable de prendre plaisir à démolir, transformer, couvrir les outils qui servent à la répression comme les caméras ou encore certaines architectures austères. En fait, c’est l’esthétique et le message qu’il y a derrière l’acte qui m’attirent. Mon idéal pourrait se résumer par la volonté d’occuper sans attendre les autorités.

Découvrir l’injustice à 14 ans
C’était à Toulouse, je taguais, la police est arrivée. J’ai juste eu le temps de jeter ma bombe et de me faire choper. Les policiers me contrôlent, ils m’attachent, me frappent. Ils picolent du pastis. Je fais une crise d’asthme. Je flippe et je ressens l’injustice comme jamais. Arrivé au commissariat un des flics me demande si je peux taguer leur terrain de pétanque pour le décorer un peu. C’était absurde et la situation  me donnait encore plus envie de tout déglinguer. C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il y avait beaucoup de lâches, de connards, de malades mentaux, et je les plains. Après tout ça, j’ai fait le choix d’éviter de me jeter dans la gueule du loup. J’ai en partie commencé à compter sur les personnes extérieures au milieu pour faire avancer les choses et mettre en lumière le fait qu’on essaye de nous enfermer dans un discours en usant de clichés.

L’art de la guerre…
Je lutte contre le système répressif au travers de moyens médiatiques légaux. En participant à des émissions de radio, en exposant mes œuvres, en réalisant des vidéos sur les violences policières, en utilisant Internet… Je transmets aussi mes messages en rue via des affiches, des sculptures… J’ai aussi participé, en tant que guide, à des visites en rue afin de conscientiser les participants, de leur enseigner le concept du tag et ainsi désamorcer la situation. Il s’agit simplement du principe de l’espace public, de l’échange entre humains. L’expression libre est réduite au volatil, à la parole et l’espace public, qui devrait être utilisé pour le dialogue, se constitue uniquement de matériel, de monologue, en gros d’affiches publicitaires et politiques. Il est temps que le graffiti devienne légal, car il relève de l’échange et si l’échange se compose parfois de conneries ou de grossièretés, on ne doit pas l’interdire pour autant.
Avec le temps, je me mets de moins en moins en danger, mais j’ai plus confiance en moi et, heureusement, l’ordre public est composé d’interstices, je n’ai plus qu’a m’y glisser. J’ai donc appris, et j’y prends un plaisir fou, à mettre en place une mise en scène quand j’entreprends quelque chose d’illégal. J’utilise l’humour, je me déguise, je joue avec les clichés et les codes. En fin de compte, je me rends compte que j’aime berner les gens, leur prouver qu’ils sont parasités par un discours et leur renvoyer leur bienséance à la gueule. J’ai ce côté super-héros en lutte pour transmettre un message plus juste, une information alternative et puis ça a un aspect thérapeutique, j’apprends à me changer, à évoluer. Malgré tout, je pense que la répression fonctionne car beaucoup de citoyens n’osent pas ou n’ont pas l’envie de participer alors que c’est une nécessité dans la collectivité. On lutte pour plus d’humanité, de liberté et de bonheur.

Le désir de se sentir en vie
Mes messages sont très éclectiques, parfois il n’y en a pas, tout ça dépend des phases de ma vie. Malgré tout, il y a un fil rouge. Je veux transmettre à la population un message critique par rapport aux politiques. Leur dire qu’ils ne doivent pas attendre l’autorisation d’un chef pour s’exprimer. C’est là que le graffiti peut rendre la communication plus juste. L’espace public est la base d’une société qui laisse la place à chacun et il a besoin de tout le monde pour se construire. Construire notre structure sociale est un droit qu’on ne doit pas accorder qu’aux politiciens ou aux nantis. Le graffiti est une manière de s’approprier ce pouvoir, de critiquer, de changer, de s’opposer à une information pervertie par l’intérêt économique. Je continue pour donner l’exemple et j’utilise beaucoup de moyens différents. Par exemple, il m’est arrivé de fixer une échelle à une palissade et de permettre ainsi aux gens, aussi bien physiquement que techniquement, d’aller voir ce qu’il y a derrière le mur. Beaucoup n’en ont pas envie parce que personne ne leur a donné la permission de le faire. Et puis il faut se rendre compte que marquer un mur, quelle que soit la manière utilisée, c’est toucher à la question de l’ordre, du vivre ensemble et de l’interdit. C’est là que j’interviens, j’essaye de faire naître le désir qui les poussera à sauter le pas. Je suis un docteur de l’urbanisme. Je transforme les murs pour que ça ne soit plus des séparations mais des ponts.

…la guerre de l’art
Je n’ai pas la force d’aller tous les jours me frotter à l’illégal. Je sais que pour certains d’entre nous, peindre à l’extérieur devient difficile pour plusieurs raisons, comme la répression ou les changements de vie. À coté de ça, il y a entre autres toute une vague de graffeurs, qui, face à la situation de contrôle permanent, en remettent une couche en tapant des trucs que personne n’aime. Ça va dans les deux sens, il y a en même temps des abandons et une résistance qui s’opère et qui s’accompagne d’une volonté de ne pas se faire récupérer, assimiler. Quant à savoir si le graffiti est un art ? Ça dépend de beaucoup de choses et surtout de ce qu’on entend par « art ». Pour moi, l’art doit amener à l’interrogation ou encore remettre en question l’ordre établi. Le graffiti va dans le même sens, mais là encore, tout dépend de la personne qui pose son regard sur l’œuvre. En tout cas, ce dont je suis sûr, c’est que le graffiti est un acte d’expression très lié à la question de l’art contextuel. Concernant les expositions et ceux qui y participent, il faut faire du cas par cas et déterminer ce à quoi va servir l’entrée de tel ou tel graffeur dans un musée. Qu’est-ce qui va être fait avec l’argent et l’espace accordés ? Si c’est pour favoriser le système, c’est de la foutaise mais à partir du moment où on utilise cette incursion pour changer la donne en pénétrant le milieu et en envoyant un message positif, c’est cohérent. C’est ce que j’essaye de faire quand j’expose dans des lieux comme le musée d’Ixelles. Je tente de préserver le discours d’origine qui prône plus de liberté, moins d’injustice et d’élitisme. En même temps je me rends compte que l’entrée du graffiti dans les musés marque un moment-charnière, qu’il devient important de marquer les esprits en leur indiquant bien que ce mouvement ne doit pas devenir un art mural qui n’aurait que l’apparence de la liberté. »

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