Autorité de la hiérarchie

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Au travers des âges, de l’ère des chasseurs de mammouths à celle des micro-processeurs, il y eut des chefs. Certains écoutés, respectés ; d’autres douloureusement subis. Le temps d’une révolution, d’un mandat, voire d’une vie entière.
Comment les êtres humains appellent-ils cette forme d’organisation sociétale, qui investit un individu ou une institution d’un pouvoir, légitime ou non, sur ses semblables ? Qu’est-ce qui sépare le bâtisseur d’écoles du bâtisseur de camps de concentration ? Qu’est-ce qui les rapproche ?
Au-delà de la fonction, il y a la nature du chef : un meneur d’hommes détenteur d’une vision, à laquelle il va associer ses pairs… pour le meilleur ou pour le pire.

L’autorité, c’est quoi ?

Gérard Mendel, fondateur de la sociopsychanalyse, avance cette définition : « La variété du pouvoir qui assure l’obéissance des subordonnés sans user de la force manifeste, de la contrainte physique, de la menace explicite, et sans avoir à fournir justifications, arguments ou explications.»

Pourtant, cette définition peut sembler un contresens lorsqu’on pense aux tendances sécuritaires de notre époque : l’autorité qui doit reprendre ses droits, la tolérance qui doit être zéro, dans l’espace urbain et même celui de l’école. C’est précisément la coercition qui est à l’oeuvre, la force silencieuse sous-entendue et aux aguets, à travers l’oeil des caméras, celui des agents de sécurité.

Mais, comme le résume la philosophe Chantal Delsol, l’autorité est « un phénomène social, traduisant un mode de vivre ensemble. » Il est rare que les désirs de chacun convergent dans la même direction. La société fonctionne donc non pas par l’addition d’actions individuelles et isolées, mais par des projets communs et collectifs. L’autorité se tient donc, dans une relation interpersonnelle, par l’acceptation et la reconnaissance du projet et de son initiateur, par ceux qu’il emmène.

L’autorité doit dès lors être légitime : à la fois dans la teneur de sa volonté et par l’intérêt qu’elle représente pour ceux qui, sous son action, s’obligent eux-mêmes à obéir.

Pour reconnaître et légitimer l’autorité, il faut trouver, dans la personne qui la véhicule, des qualités inédites, une supériorité qui la rend digne d’occuper sa place. L’autorité, même conférée de l’extérieur, habillée de titre et de légalité, requiert d’être conquise. Les enseignants savent bien de quoi il s’agit !

Papa n’est pas content

Gérard Mendel pousse la réflexion dans la sphère de la psychanalyse : il y aurait, dans le phénomène d’autorité, une réminiscence de la peur de l’abandon issu de l’enfance : un « sentiment abandonnique ».
Ainsi l’autorité des parents tire sa force de la crainte, pour l’enfant entièrement dépendant, de perdre leur amour et leur support. Elle enjoint celui-ci à respecter les règles établies, divisant le possible en bien et en mal, au prix d’une série de renoncements.
Cette image des parents est intériorisée dans l’inconscient entre trois et cinq ans : « renoncer au «mal » ne suffira plus à l’enfant pour trouver la paix. Car le parent interdicteur, devenu le surmoi inconscient, perçoit maintenant le désir de « faire le mal», lequel n’a pas disparu : l’intention est ici considérée (par le surmoi) comme équivalente à l’exécution. »
Ce sentiment de culpabilité, cette tension est installée de façon permanente chez l’adulte.

D’où, décrit-il plus loin, notre réaction très commune lorsque nous nous retrouvons confrontés à une figure de l’autorité : par exemple, l’agent de police effectuant un contrôle de routine auprès d’un automobiliste.

Dans son uniforme, ce personnage exprime l’autorité avec tout le poids de l’ordre social qu’il représente.
De plus, « Sous la relation d’autorité proprement dite, si celle-ci ne suffit pas, la force matérielle est là, dont l’homme en uniforme possède le monopole légitime : il porte en évidence une arme et, dans certaines limites, la société lui donne le droit de se servir d’elle. »

Le visage impassible, dans une attitude « d’une grande neutralité affective », il va examiner les documents du véhicule, faire le tour de celui-ci et le vérifier, éventuellement demander l’ouverture du coffre.
Ces éléments situationnels, « du début à la fin, sont de nature à le ramener (le conducteur) vers l’époque de l’enfance, et, qui plus est, vers le versant inquiet de celle-ci. […] Ce sont les personnages de l’enfance, les parents en l’occurence, dont le visage pouvait, en cas de faute même supposée, se fermer, devenir impersonnel, inexpressif ou bien sévère ; ce sont eux qui, la voix froide, étaient en droit de poser les questions et d’exiger des réponses précises. »

Chantal Delsol décrit la façon dont notre société démocratique et égalitaire a désincarné la figure de l’autorité pour la rendre anonyme et neutre : « Il faut une autorité : mais au moins qu’elle soit neutre, ignorante de ceux qu’elle commande, objective par cette ignorance même. […] Le fonctionnaire préfère obéir à l’Etat plutôt qu’à un patron de chair et d’os, dont il devra subir les caprices. »

Agiter avant l’emploi

Gustave Le Bon (1841-1931), psychologue social et théoricien de la propagande politique dont l’influence fût considérable [1], relate que le peuple constitué en foule voit les individus se transformer. L’homme dans la foule se sent plus puissant car il fait partie de la masse, irresponsable parce qu’anonyme ; Il devient influençable parce que sa raison est écartée.
Il se retrouve à la merci du meneur de foule charismatique qui peut alors lui faire commettre des actes qu’individuellement il réprouverait ou jugerait irraisonnable.

Hitler, une des nombreuses célébrités du XXème siècle fans des théories de Le Bon [2],  possédait lui-aussi cette compréhension intuitive de la propagande, de la psychologie des foules. Il avait appris, par exemple, qu’il faut saisir la foule le soir, quand l’attention somnole, quand le raisonnement est affaibli. « Le national-socialisme ne compte pas convaincre par la puissance de l’idée ni par sa vérité, mais par effraction, en se faisant passager clandestin dans les esprits”.

Peut-être, postule encore Delsol, les sociétés de l’Est ont-elles, à ce titre, gagné leur combat contre le communisme par le rire et l’ironie : Exutoire certes, les plaisanteries à l’encontre du pouvoir n’en avaient pas moins un rôle de sape. En ridiculisant de façon répétée les sbires les plus zélés du régime, elles les privaient peu à peu de leur légitimation, de leur dignité (c’est à dire de la reconnaissance des autres), pour finalement les marginaliser jusqu’à leur donner envie de rejoindre l’opinion opposante. Ridiculiser, c’est une mise à mort symbolique.

Passez-moi votre supérieur

L’histoire permet d’observer des systèmes politiques atypiques. Examinons un exemple singulier de société : les anciens esquimaux. Ils n’avaient pas de chefs. Ils n’avaient d’ailleurs ni organisation politique, ni lois, seulement des coutumes. Comment les récalcitrants étaient-ils sanctionnés lorsqu’ils ne respectaient pas celles-ci ? Les esquimaux détestaient la violence, au point que toute aggression extérieure était résolue soit par un pacte de coexistence, soit par le départ de la tribu pour des lieux moins hostiles.
La sanction des mauvais sujets était faite d’ironie : « Si un homme se comportait mal, transgressait les coutumes, […] il était éloigné, marginalisé par l’opinion, […] Le déviant était d’abord négligé, laissé dans l’indifférence, puis moqué, et ridiculisé jusqu’à l’insupportable. Ce cas extrême montre bien la force de la pression sociale, qui même sans utiliser la violence, parvient à contraindre un individu en le menaçant d’ostracisme. »

Pour conclure

Selon Delsol, « Les sociétés égalitaires ne feront pas disparaitre les disparités entre les hommes. […] Cette diversité induit des hiérarchies qui, même si la loi les contraint à la justice, même si la morale en ostracise le côté malsain, demeurent nécessaires à la simple survie sociale. »

Si l’autorité est un phénomène naturel à l’homme, que l’autorité politique est vouée à s’imposer à lui dans son existence moderne, peut-être faut-il poser la question de l’autorité à l’envers, comme l’avance Mendel : « Il fut un temps récent où l’on voulait changer de société pour « fabriquer l’homme nouveau ». La voie contraire se révèle plus exacte. L’homme nouveau est déjà là, chrysalide ; ce sont les conditions sociales lui permettant de devenir papillon qu’il faut fabriquer ».

Sources :
Une histoire de l’autorité : permanence et variations,
Gérard Mendel, La Découverte, 2002
Que sais-je ? L’autorité, Chantal Delsol,
Presses universitaires de France, 1994

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