Wallifornie nous écrivons ton nom

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5Ok, c’est vrai, ça fait des plombes qu’on vous en parle avec une certaine insistance, presque trois ans, et on n’a jamais été très clairs sur le sujet : mais c’est quoi cette histoire de Wallifornie ? À l’époque où on a commencé à aborder la question, le nom circulait pas mal, en musique surtout : King Lee, alias l’Enfant Pavé, la menacait ; Sopranal, le rappeur à la Leffe, révélait son angle mort (et l’aimait) ; The Party Harders, eux, écrivaient un manifeste qui indiquait une direction très différente de celle tracée par le Plan Marshall 1. On a pensé que l’appellation pourrait nous servir à passer la comm’ qui supporte les politiques de relance économique à l’épreuve de la dérision.

Pour rappel, le nom a été inventé à la fin des années 80′ par le cabinet de Melchior Wathelet 2, alors Ministre-Président wallon en fonction. Déjà, l’avenir ressemblait souvent à une impasse. Pour s’en sortir, d’aucuns pouvaient se montrer prêts à tout – même à envoyer du rêve en tentant une improbable hybridation entre le nom de la région et ce mythique territoire, siège de Hollywood et de la Silicon Valley. Le but restant de montrer que «ce sera dur mais les Wallons s’en sortiront» – comme le disait alors une célèbre affiche de campagne électorale du PS de Guy Spitaels.

Vingt ans plus tard, Xavier Damman, un des fondateurs de la mythique start-up Storify, désormais basée dans la baie de San Fransisco, n’hésitera pas à tweeter : « Un jour faudra arrêter de perdre inutilement de l’énergie pour défendre des reliques. Développons la Wallifornie! »

À C4, ce plan qui consiste à imaginer la reconversion de la Wallonie (au travers d’un coaching intensif via l’organisation de mind-mapping pendant de grandes séances de brainstorming) en une sorte d’Eldorado high tech où tout le monde est swag, assis dans des poufs fluos 3 en mangeant une salade take away du food truck du coin… hum… Comment dire ? On a quelques doutes – et parfois, avouons-le, il nous arrive même d’en rigoler un peu.

Mais, il ne faut pas nous juger hâtivement, même si on garde peut-être trop ce côté terre-à-terre, à prendre tout avec trop de sérieux. C’est notre mission officielle d’organisme d’Education permanente aussi, qui nous pousse à nous comporter comme « des citoyens critiques », et parfois, on ne sait plus s’arrêter de tout remettre en cause. Et puis, de temps en temps, on va au fond de Seraing (faire nos courses chez Colruyt) ou à Marchienne-au-Pont (manger un sandwich américain-crudités « Chez Johnny ») – c’est pas mal comme coin. Il n’y a pas beaucoup de Concepts Stores et très peu de bars à vin. Pourtant, c’est créatif aussi, enfin d’une certaine manière.

Alors, me direz-vous, si c’est pour donner dans l’analyse sarcastique, pourquoi ne pas avoir choisi plutôt d’investir la Wallagonie – ce territoire magnifiquement pathétique dont Jacques Charlier avait jadis dessiné les contours ? Il l’avait notamment évoquée à une époque où Rudy Demotte était apparu devant la presse pour parler de l’identité wallonne… affublé d’un sweat à capuche avec un logo distinctif 4. Sur le blog de l’artiste liégeois, on peut lire des propos qu’on partagerait volontiers : « on comprend ceux qui voudraient édifier une image de bric et de broc avec des designers et des leaders en marketing. Mais c’est pas comme ça que ça marche » 5.

Alors, pourquoi ne pas choisir d’explorer la Wallagonie plutôt que la Wallifornie (qui, ceci dit en passant, a quand même l’air d’un gros truc pour hipsters)? Simplement parce que, à tous les coups, ça nous ferait passer pour de sacrés râleurs, solidement campés sur nos positions critiques, prêts à flinguer tout ce qui bouge. Démolir les constructions foireuses nous empêche bien trop souvent de pouvoir parler de celles qu’on voudrait mettre en œuvre, voire de celles qu’on a déjà réalisées. Or, tout l’attrait du nom Wallifornie, c’est qu’il contient du désir – il a du potentiel, et de ça, on a besoin. Choisir cette appellation-là s’apparente à ce qu’Isabelle Stengers désigne comme « une opération pragmatique » 6 : un geste de nomination (ici, celle qui concerne un territoire imaginaire) ne tire pas sa valeur d’une adéquation à la réalité, mais des effets que le nom ainsi donné pourra produire.

Ça explique aussi pourquoi nous n’avons pas décidé de focaliser notre attention sur la Wallabanie, cette terre si chère à l’artiste carolo Nicolas Buissart [voir p. 25] qui préféra s’en revendiquer avec fierté quand un professeur de géo néerlandophone créa le nom (et la polémique médiatique qui allait avec) pour signifier cette zone supposément peuplée d’assistés, de bureaucrates et de brigands. Bien sûr, on n’en a rien à faire des délires d’un donneur de leçons en winner attitude, on préférera toujours boire un café à Herstal qu’une coupe de champagne à Knokke-le-Zoute. Mais l’utilisation du terme Wallifornie nous accorde quelques libertés par rapport au présent, il nous force à prendre un peu de ce pouvoir qui permet de penser le futur. Il nous fait reprendre confiance, avec cette géographie expérimentale qu’est l’utopie. Il serait temps, quand même – de sortir un peu la tête des passions tristes. Vous ne trouvez pas ?

Risquons-nous pour autant de devenir une naïve bande de gogos à gourous ? On le sait, manipuler les mythes et les rêves, ça reste une opération dangereuse. La Wallifornie est un composé qui peut nous péter à la figure. Il faut rester attentifs aux mises en garde. Au moment d’écrire ces lignes, nous tombons d’ailleurs sur ces propos de Evgeny Morozov 7 : « D’une certaine manière, la Silicon Valley est devenue un projet politique. Facebook, par exemple, vous soumet à la pression permanente de votre réputation, et vous incite à voir le monde comme un entrepreneur. On accuse souvent la classe politique d’être ignorante de la chose numérique, mais le problème, c’est que
les geeks se retrouvent à essayer de proposer des solutions parce que personne d’autre ne le fait. Et leur discours est empreint de l’idéologie californienne. »

C’est la raison pour laquelle, quand nous entendons parler de Fab Lab (qui ne serait pas politique, si si, je vous jure, on nous l’a déjà faite, celle-là !) des supers pouvoirs de la Créativité ou bien d’aller chiller en bord de Meuse, nous tentons, simplement, de rappeler un truc tout simple, qui devrait rester évident : une autre Wallifornie est possible !

Notes:

  1. Nous faisons référence ici aux morceaux « Menace 2 Wallifornie » de King Lee, « Everyday je kette Jocelyne » (Wallifornie Love] de Sopranal et « The Pope of Dope » de Party Harders vs The Subs mais tout cela est expliqué en long et en large dans- les textes que Hélène Molinari consacrait à ce sujet dans le C4 du Printemps 2013 (n°216)
  2. le 6è du nom, à ne pas confondre avec son fils, le 7è, celui qui s’occupait, récemment encore, de gérer les plans de survol de la capitale par des avions
  3. Ah, vous voyez, le fluo n’a pas disparu : « rien ne se perd, tout se transforme ».
  4. Notre mémoire nous aide à supporter la
    réalité en effaçant ces choses-là pour ne pas qu’on ait à y penser en permanence, mais sur ce coup, elle ne peut même pas compter sur sa plus célèbre prothèse : plus aucune image de cette étonnante manifestation (Rudy Demotte avec un sweat à capuche : « yo men! ») ne subsiste aujourd’hui sur la toile. En tout cas, nous n’en avons trouvé aucune. Si d’aventure quelqu’un pouvait nous faire parvenir une image d’archive illustrant cette scène historique, nous lui offrirons un abonnement d’un an à C4 !
  5. Voir le post « l’insécurité identitaire » sur le blog de Jacques Charlier [http://jacquescharlier.be/2011/09/linsecurite-identitaire/]
  6. Et oui, on est tous tributaires des entités qui nous financent. Nos confrères de NOW [voir pp. 9-10], pour prendre un exemple wallifornien, sont payés par la publicité, ils doivent donc faire la part belle à Calvin Klein, Germaine Collard, Volvo ou à Thomas & Piron ; nous, nous sommes subventionnés par le ministère de l’Éducation Permanente de la Communauté Française de Belgique, alors, on cite des philosophes.
  7. Ce chercheur et essayiste d’origine biélorusse vivant au États-Unis est un des plus fervents démolisseurs du cyber-utopisme et de la pensée libertarienne qui l’accompagne fréquemment.

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