VR mets les bras en l’air !

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Figures féminines affirmées et sacrément punchy de la scène HH, les MC’S Stylés proposent un rap wallifornien décomplexé à hurler de rire. Par les temps qui courent, pourquoi donc s’en priver?

Après qu’elles m’aient posé un lapin une semaine auparavant, je les attends chez moi. C’est un vendredi après-midi de juillet et il fait une chaleur écrasante. Je suis passée au supermarché acheter quelques bières pour nous rafraîchir. J’ai hésité entre la Cara pils et la Leffe. J’ai finalement opté pour la Cuvée des Trolls.

C’est l’heure. Elles sont là, devant la porte. Salrace dans son style maquerelle : grosses lunettes noires, vison (le thermomètre indique 33°C…) et gros colliers qui lui pendent de partout. Elle avance vers moi en levant la main et en croisant l’index et l’annulaire. Le « W » de Wallifornie. Je souris. Fais de même. À coté d’elle, Skaïra. Dans un autre style. Plus « fresh », comme on dit dans le milieu. Des grandes lunettes fuchsia, des mèches de cheveux rose fluo et plein d’accessoires de la même couleur. Salrace désignant Skaïra me dit  : « Là où il y a Le Prince de Bel-Air, Skaïra s’amène en princesse de VR (ndlr : Verviers). » Jolie entrée en matière…

Nous rentrons et nous nous installons dans le canapé. Je vais chercher des bières. Sur la table basse, elles ont posé leur affiche. Je me rend compte que leur logo est composé de canettes de Cara pils. Elles se foutent de ma gueule avec mes Cuvées des Trolls, je passe pour la bobo de service. Je leur dis que leur style « Cara for life » m’avait échappé. On rigole.

Ça fien d’où, ça fien d’chez nous…
Ici les MC’s stylés
Bras bras
VR, mets les bras en l’air !

Skaïra, qui affirme assumer son coté « girly » dans le rap, se présente la première : « Je suis Skaïra, je viens de la street. J’ai beaucoup galéré dans ma jeunesse, puis j’ai eu de la chance.  Mon père qui est ferrailleur a fait fortune grâce au commerce de cuivre et c’est ainsi que j’ai pu m’en sortir dans la vie, avec mes sept frères et sœurs. J’ai eu comme qui dirait une ascension sociale. Je suis passée d’Andrimont à Heusy… » Elle avoue s’être familiarisée avec le beat en entendant son père scander en rythme « vieux fer, vieux fer »…

D’Heusy à Hodimont

Salrace prend la relève : « Si Skaïra a eu la chance de sortir de la misère pour arriver à un statut social acceptable dans la vie, moi c’est le contraire. Je suis vraiment tombée des étoiles au ghetto au plus jeune âge. Pour la faire courte, j’ai déménagé de Heusy à Hodimont. J’ai changé complètement de quartier et de niveau socioculturel. Cela m’a permis de mettre les choses en perspective. J’ai rencontré des personnes qui vivaient dans la galère depuis toute leur vie et j’ai dû me faire à ces nouveaux codes. » Elle se remémore : « Ma mère était taxidermiste à Heusy et empaillait les animaux de compagnie des bourgeois. Un beau jour, la grosse famille bourgeoise du coin a demandé qu’elle empaille leur petit lapin, et ma mère l’a un peu loupé. Du coup, ils lui ont fait un scandale dans les journaux. Ils ont complètement ruiné sa réputation. Elle a dû fermer boutique. Ensuite, elle est devenue boulangère au centre ville et avec son petit salaire, on a dû déménager à Hodimont. Mon père s’était déjà tiré. Il n’a pas supporté le scandale. À cette époque, on bouffait les invendus un peu secs de la boulangerie. Ça nous a aidés à survivre dans les années noires de mon enfance. Nous étions six enfants, plus les enfants de mon beau-père qui venaient s’ajouter une fois de temps en temps. Une super famille, super soudée, super clan. Chez Salrace ça ne rigole pas ! »

Skaïra l’interrompt : «  Salrace et moi, nous nous sommes rencontrées justement à cette intersection de nos parcours : elle sombrait dans la pauvreté alors que moi je prenais l’ascenseur social. Toutes les deux, nous nous sommes senties arrachées à nos cultures
respectives. Nous avions besoin de trouver quelqu’un qui vivait la même chose. » Elle poursuit  : « Nous avons beaucoup traîné sur les marches de la bibliothèque à faire du breakdance pendant que d’autres faisaient du skate. » Salrace reprend la main : « C’est là qu’on s’est découvert du talent pour le free style. Et c’est là qu’on a mis les pieds pour la première fois, en tant que femmes, dans le milieu du hip-hop, qui est quand même un milieu fort masculin. On avait envie de leur montrer ce que c’est d’avoir des couilles façon filles. Leur foutre nos ovaires dans la face. » Skaïra continue : « Le rap nous a permis d’échapper au ghetto qu’étaient nos vies, et à la drogue aussi. Ce n’est pas toi qui décides un beau jour faire du rap. Le rap, ou tu l’as, ou tu ne l’as pas ! Il est la, en toi, dès le début. C’est lui qui te forme, qui te modèle comme tu es censée être. »

Skaïra revient sur sa vie actuelle : « Maintenant, il faut avouer que je profite un peu du système, parce que j’ai beaucoup galéré avant. J’ai décidé de vivre ma passion à fond. Je fais du rap, du rap, du rap avec Salrace, tout le temps. Je touche mon chômage et je fais un peu de business sur le coté.  » Salrace nuance : « nous, on ne profite pas du système, car on a tout mis en œuvre pour rendre à la société ce qu’on a eu la chance de vivre quand on était jeune. Nous voulons montrer aux jeun’s qu’on est des modèles et qu’on peut s’en sortir via la musique et la culture hip-pop. Le rap, il faut le vivre. C’est une attitude. C’est un mode de vie. C’est tout le temps. Et le business sur le coté, c’est pour se payer des albums et aller voir quelques concerts. »

Tout le monde mouille

Un vécu chargé qu’elles assument sans complexe. Et qui est à la source de leurs textes. Salrace s’explique : « Nos textes parlent de la société, de nos racines, de là d’où on vient. On a tout un texte sur VR, notre ville d’origine. C’est elle qui nous a formées, qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. VR, c’est dans nos cœurs pour toujours. On parle d’elle, de sa culture, de ses quartiers, de comment s’en sortir là-bas, même si c’est pauvre, baraki et tout. L’honnêteté dans le hip-hop, c’est super important. Dans nos textes, on parle de ce qu’on connaît, de ce qu’on a vécu. On a besoin de parler de nos cœurs directement dans les oreilles des auditeurs. » Skaïra : « Tu te livres, tu te mets à nu ! Et nous, on aime bien se mettre à poil. Mais pas sur scène, parce que comme dit notre chanson Biatch : “On est sur le devant d’la scène et c’est toi qui te déshabilles”. » Salrace : « Nous ne sommes pas de ces femmes objets, ces nanas en bikini qui tournent dans les clips. C’est nous qui te faisons mouiller ta culotte. Tu vois ? ! » Skaïra, sur la même lancée : « Nous, on n’est pas sexistes, on aime bien les femmes, on aime bien  les hommes, on aime que tout le monde mouille d’une manière ou d’une autre ».

« On a un texte qui dit à quel point on nique la police parce que, rien à faire, elle est toujours dans nos pattes celle-là » s’emballe Skaïra. « À l’époque, quand on fumait de gros joints, on avait toujours des soucis avec les keufs. Depuis, on a changé. On a grandi. Maintenant, on s’implique dans la communauté. On a envie de faire réagir les jeunes. D’ailleurs, on a fait un texte qui parle de toutes les drogues et on essaye de faire adhérer les jeunes aux vraies valeurs, comme l’alcool. La bière, le seul truc légal, quoi ! Faut arrêter vos conneries ! » Salrace poursuit : « Il n’y a pas besoin de prendre plein de drogues, avec la bière, t’es autant défoncé. La meilleure, c’est la Cara pils, c’est la moins chère ; mais si tu as touché, tu peux faire une exception et acheter de la Jupiler… On se réapproprie la bière car il n’y a pas que les hommes qui savent pourquoi. ».

Skaira et Salrace assument aussi leur côté « lover », comme elles disent : « On a fait un hommage à un grand auteur de la chanson française. On a fait une reprise de Ne me quitte pas. Ça devient Ne me twitte pas. C’
est un peu l’amour version 2.0. On parle des réseaux sociaux et des difficultés dans les relations d’aujourd’hui avec les « j’aime », les « like », les photos, le statut de relation sur facebook et tous ces trucs. On veut montrer les vraies valeurs de l’amour, mais à notre époque, en 2015, avec les techniques qu’on a aujourd’hui pour s’aimer. »

Du hip-hop qui dépote

Skaïra commence : « Nous, on est de cette génération YouTube. On s’est beaucoup inspirées de grands rappeurs… Moi, personnellement, Gandhi, avec son tube « Steak frites », ça m’a littérairement scotchée, ça m’a transformée quand j’ai entendu ça. » Salrace reprend : « Il y a franchement des poètes qu’on n’entend pas à la radio. Jamais. C’est trop injuste. C’est pour ça qu’on va sur le net, on y découvre de vrais artistes… qui se font refuser les grandes salles et les radios. Alors des mecs comme King Miko Black ou Ghandi, on leur fait des vues sur YouTube. Nous, on essaye de soutenir des gens qui ont un peu notre histoire, notre parcours, et envers qui on a un respect total. » Parmi leurs références ne pouvait manquer la star wallifornienne du milieu,  Sopranal. Skaïra : « J’aime beaucoup Sopranal, il m’a beaucoup inspirée, je rêverais de faire un jour un feat avec lui. Donc, Sopranal, si tu nous lis, c’est quand tu veux pour un featuring ! » Salrace enchaîne : « Même si ses textes sont du top “LOL MDR” sur les femmes, j’aimerais quand même lui poser la question. Encore une fois, Sopranal, si tu nous lis, on veut bien te rencontrer et discuter un peu de féminisme dans le hip-hop wallifornien. »

Femmes dans le milieu du H-H, d’ailleurs, ça donne quoi ? Skaïra se lance : « On se sent bien ! On a toute la vedette sur nous. Il y a peu de femmes dans le milieu, les yeux sont tous rivés sur moi. Bon, un peu sur Salrace aussi. Ça participe à notre notoriété. Genre “Elles sont des femmes et elles y vont”. » Salrace nuance : « Il y a pas mal de sexisme quand même dans le milieu H-H. On n’a toujours pas gagné, mais on est chaque jour sur le front, prêtes à combattre. D’ailleurs, une de nos chansons, Biatch, parle des meufs qui se cassent la chatte partout pour faire des trucs classes et qui galèrent à mort dans le H-H. En essayant de faire passer un message : il ne faut jamais baisser les bras et jamais hésiter à apostropher les mecs qui chantent de la merde sur les biatchs, et leur rappeler que « L’enfer est pavé de bonnes intentions, le hip-hop de bites à morpions. » C’est clair, le monde du hip-hop est pavé de bites qui ne veulent pas que la femme prenne la place qu’elle mérite, ni dans la musique, ni nulle part. On peut pas aller trouver les mecs et leur dire qu’ils sont de vieux machistes, mais ce qu’on peut faire, c’est du bon son et de belles paroles pour montrer que les femmes ne sont pas de petites choses fragiles et qu’elles peuvent aussi faire du “hip-hop qui dépote”. »

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