La Trilogie Herstalienne Episode 1 : les espaces fantômes

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Que pourrait motiver un voyageur à visiter Herstal ? Un œil sur la page « historique » du site de la ville suffit à se convaincre que, dans ce coin des bords de Meuse wallons, on ne se conçoit que comme laborieux. C’est le genre de commune où il y avait, jusqu’au 19è siècle, plein de champs où on cultivait le houblon et puis des vergers ; ensuite, il y a plus d’usines, jusque dans les années 70’. Aujourd’hui, le territoire est en pleine revitalisation urbaine. Largement de quoi se remplir un carnet de voyage, en trois épisodes ! Voici le premier.  

Je n’avais jamais mis les pieds à Herstal. Mes escapades dans la région liégeoise ne s’étaient résumées qu’au centre-ville et à de brefs passages à Sclessin. Pourtant, c’est là, juste au nord-est de Liège, en suivant la Meuse, que je devais me rendre. Oh, j’avais bien entendu des choses sur le fief de Daerden fils : une loi obligeait les grandes surfaces à donner leur surplus aux nécessiteux ; le PTB y avait une force politique inégalée dans la région ; le centre-ville connaissait d’importants changements urbanis- tiques. Ah oui, et la FN, évidemment. Ça, je connaissais. La raison qui m’amenait ne concernait aucun de ces thèmes, et pourtant, avait un rapport étroit avec chacun d’eux. J’étais venu pour filmer des endroits qui n’en sont peut-être pas. Vidéaste amateur, et cadreur professionnel, je désirais capturer, ici, l’essence de ce que le sociologue Marc Augé appelle le non-lieu. Par opposition au lieu – espace de rencontre et de socialisation – le non-lieu se veut anonyme, peu propice à l’échange. C’est là où l’homme n’habite pas, ne s’approprie pas l’espace.

Produits d’une certaine modernité, ils n’existent que par la relation utilitaire et consumériste qu’ils entretiennent avec les personnes les parcourant. Il y a quelque chose de désincarné, de profondément vide, dans ces endroits: ça me donnait envie de le saisir sur mon appareil 5D, même si je ne savais pas encore exactement de quoi il s’agissait. « Mon vieux, si tu vas un jour à Herstal, tu verras ce que je veux dire. On a des kilomètres carrés d’endroits qui ne servent foutrement à rien », m’avait glissé Jean-Mi, un collègue à l’accent liégeois marqué, originaire de la « banlieue », comme il disait, alors que nous discutions de la désertion de certains centres commerciaux.

J’arrivai au centre-ville vers 10h. La place communale, composée des places Jean Jaurès et Camille Lemonnier, me semblait une bonne case départ, étant donné son récent lifting. Peuplée en début et en fin de journée par des gens de tous âges, cannes et poussettes se côtoyant, la place est parfois quasi déserte, juste foulée par quelques gamins jouant au football en slash et deux ou trois ados la clope au bec. Surplombant la place, sur une butte, j’aperçu la chapelle Saint-Lambert, aussi appellée Saint-Omérus, surnom herstalien de Saint Erasme. La présence de cet édifice tranchait complètement avec la modernisation façon station balnéaire de la place. Pour peu, et avec le concours de ces jours d’été grisâtre bien belges, on se serait cru dans un de ces patelins de la côte flamande familliers à mon enfance. Et puis, face à l’esplanade, l’immensité et l’étrangeté architecturale, dans les démesures des projets liégeois, du nouveau centre administratif. Alvéolé de verdure, la construction devrait accueillir, dès septembre, le personnel bourdonnant de quasi tous les services de l’administration communale et du CPAS réunis. Non loin, une dépanneuse s’affairait à enlever une Golf : Interdiction de se garer dans certaines zones de la place, devenue semi-piétonne. Oui, semi-piétonne : l’apparence d’un piétonnier mais les véhicules y sont autorisés ! À d’autres endroits, le stationnement est limité à 15 minutes, afin, selon les dires des autorités, de favoriser le mouvement. Mais qu’a-t-on le temps de faire en 15 minutes ?

« Même pas le temps de boire un café », plaisanta le client d’un bar de la place, le Romantic, alors que je
m’installais à la terrasse. La plupart des voitures venaient de la rue Laixheu, mic-mac de commerces en tout genre et de restaurations. Les nightshops aux facades bordéliques se mêlaient avec les petits établissements italiens, kebabs, banques et autres magasins de détails dont les façades semblaient être figées dans les années 90. En balayant la rue du regard, on pouvait également identifier le « Wok Hong Hong », précédé par son imposante arche chinoise flanquée de deux lions en pierre, d’un kitsch calculé, quasi mathématique. Ce dernier espace, vaste et inutilisé si ce n’est pour donner une impression imposante, me paraissait assez curieux. Du reste, la plupart des lieux, ici au centre, sont typiques de vrais « lieux » d’interaction entre habitants, en particulier les cafés, en nombre important : le Jaurès, le Bar à Gugu, la Boussole, le Postillon, le Jordan, le Romantic. En payant mon cappuccino, un type à la moustache clairesemée et aux lunettes carrées fit démarrer sa Vespa blanc-cassé, dont le siège arborait les couleurs du drapeau italien. Un cliché que je vis comme un signe : il était temps pour moi aussi de décoller et d’arpenter d’autres rues.

En m’éloignant du centre, j’en vins à parcourir les quais du canal Albert, en face de l’île Monsin. De l’herbe, le ravel déserté, les embarcations silencieuses accostées, et c’était à peu près tout sur plus d’un kilomètre de rive. Je laissai ma caméra tourner un moment, puis la braquai sur la statue d’Albert Ier. Cette énorme sculpture faisait office de proue, le visage tourné vers Liège. Lorsque je pénètrai dans le mémorial Albert Ier, descendant les marches menant à la pointe de l’île, rien ne laisse soupçonner une acitivité fluviale intense. J’avais l’impression d’être sur la tombe silencieuse du roi (le mémorial avait effectivement été bâti en son honneur), mais peut-être aussi sur celle de l’industrie wallonne, ou de ses travailleurs. Une fresque de pierre, colossale, dépeignait schématiquement le tracé du cours d’eau, tandis que, de part et d’autre, deux statues d’ouvriers se dressaient, symbolisant Anvers et Liège, le Débardeur et le Puddleur. Torses nus, fiers, juxtés par les silhouettes taillées des usines et du port, ils me surplomblaient. Le Puddleur posait ses mains sur un marteau comme sur le  pommeau de son épée un chevalier. Quelque chose d’impressionnant mais aussi de peiné dans ses yeux vides et sa posture fière. Quasiment pas d’âmes qui vivent – sauf à la nuit tombée, parait-il – sur cette partie de l’île. Juste un homme semblant regarder une péniche remonter le cours de l’eau… Du reste, les énormes ponts par dessus les flots, les hangars vides, les carrières vétustes m’imprégnaient d’une impression de territoires fantômes, capturées par mon objectif.

Dernier point de passage, le zoning commercial à la sortie de l’autoroute. Grande étendue sans charme, mais comportant son lot de mouvement, balai incessant de voitures. Pourtant, je ne parvenais pas à me dégager de la sensation d’être resté dans un lieu où ne « vit » pas, si ce n’est que pour une relation superficielle et individualiste avec son voisin de consommation.

J’avais eu l’idée de poser mon appareil ici en visitant l’exposition photo de Michel Couturier. Ce Bruxellois avait pris des clichés d’une pléthore de parkings de centres commerciaux. Tous ternes, cadrés de la même façon, dont l’horizon monotone est juste interrompu par la verticalité des poteaux. Le photographe disait se sentir mal à l’aise dans ces lieux et je l’avais entendu dire à la radio qu’il y voyait « la quintessence de notre espace public. C’était là qu’il se passait quelque chose d’important dans notre civilisation, dans notre rapport à la vie ».

Alors que j’allais remballer mon matériel, une scène attira mon attention : une mère accompagnée de ses deux enfants et d’une grand-mère, le caddie presque rempli, approchaient de leur automobile, larges sourires aux lèvres. « Alors mamie, ca t’a plu? » Le point rouge toujours actif sur l’écran, je capturais, dans ce parking gris sous un ciel plus gris encore,
ce moment somme toute banal. Et oui, forcément, il y aura toujours des relations sociales de tout type pour peu que des humains se rencontrent, même si l’architecture, la conception même du (non)-lieu, favorise l’inverse. Cette scène, pourtant, me semblait indistincte de milliers d’autres.

Alors, ce que je filmais réellement depuis quelques heures me frappa : c’était l’anonymat des lieux, reflétant celui des ombres humaines le traversant. Ces endroits n’étaient pas propres à une ville ou un pays en particulier : une photo aurait pu être prise ici et aller rejoindre l’exposition de Couturier sans autre distinction quant à son origine. Oui, il y avait un point commun avec la nouvelle place communale ou avec les rives abandonnées : ça donne l’impression d’une identité en kit, reproductible à l’infini, sur toute la surface du globe.

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