La Mine du Roi Sans Tête Deuxième partie

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Résumons-nous : hiver 1877, une redoutable tempête de neige s’abat sur les Black Hills. Trois cow-boys s’efforcent de traverser les montagnes avec leurs montures chargées d’or. Ils ne le savent pas encore, mais ils ne sont pas seuls.

Le bivouac

« Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et vous parleront si vous écoutez. L’ennui avec les Blancs, c’est qu’ils n’écoutent pas ! Ils n’ont jamais écouté les Indiens, aussi je suppose qu’ils n’écouteront pas non plus les autres voix de la nature. Pourtant, les arbres m’ont beaucoup appris : tantôt sur le temps, tantôt sur les animaux, tantôt sur le Grand Esprit. »
Tatanga Mani (ou Walking Buffalo), Indien Stoney

À l’aube, le vent et la neige ont cessé, mais les rayons du soleil peinent à franchir l’épaisseur du brouillard. Pour nos trois gars, c’est une bonne chose, ils peuvent allumer un feu sans se faire repérer. Bobby Lee part ramasser du bois mort, tandis qu’Ham de Wever dispose le cercle de pierres où ils cuiront leurs galettes de maïs, leurs haricots en conserve et ce jus de chaussette qu’ils appellent « café ». Charles Mitchells, lui, s’occupe des chevaux et des précieuses sacoches…

Quand il revient avec le bois, Bobby déclare : « J’ai vu un truc bizarre ! »

– Quoi ? lui demande Ham
– Dans les arbres, il y a des pleins d’Indiens morts emballés dans des peaux de bêtes.
– Dans les arbres, hmmm… un cimetière sioux…

« Surtout ne touchez à rien ! », dit Ham, quand il remarque les scalps qui dépassent d’une poche de Bobby. « Comme si tu n’étais pas assez riche, Bobby. T’es vraiment trop con ! » L’autre se marre. Ce sont des durs à cuire, ils ont trahi, violé, massacré tant de gens qu’ils ne vont certainement pas s’affoler pour une profanation de quelques ossuaires indiens…

Plus tard, rassasiés et presque dégelés, Bobby s’endort comme une masse et De Wever bourre sa pipe tandis que Mitchells mâchouille nerveusement son cigare. Le « boss » maintient le cap de son indéfectible mauvaise humeur en s’imbibant de bourbon. « Quand va-t-on quitter ces foutues montagnes, Ham ? » qu’il demande, maussade. L’autre tire une longue bouffée à son brûle-gueule et hoche la tête : « Ok ! Avec cette putain de tempête, j’ai perdu la piste. Mais comme le terrain descend vers l’est, je pense qu’on a dépassé le pic d’Harney et qu’il nous reste, tout au plus, un mile ou deux pour arriver à la rivière d’Iron Creek… Après, c’est un jeu d’enfant pour rejoindre la plaine !

– Un jeu d’enfant ? Tu te fous de ma gueule ? Tu ne sais même pas où on est ! Un jeu d’enfant ? Alors qu’on est en plein cimetière indien, qu’on a probablement les guerriers des sept tribus sioux à nos fesses et que nos bourrins sont plus morts que vifs. J’ai pas le coeur à jouer, Ham !

– Relax, patron, relax ! Les chevaux tiendront bien jusqu’à Keystone. Et là, on pourra les échanger contre de jolis dadas tout frais ! Quant aux Peaux-Rouges… » Mais l’ex-shérif de Deadwood n’a pas le temps de terminer sa phrase. Soudain, une voix surgit du brouillard et ordonne : « Pas un geste ou je tire ! »

Un siècle plus tôt :
« La débâcle française ! »

« Nous le savons : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre.
Nous le savons : toutes choses sont liées. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre.
L’homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’est qu’un fil de tissu.Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même. »
Chef Seattle indien Duwamish

Conséquence de la Guerre de Sept-ans et puis de celle de l’Indépendance américaine, la France a perdu une grande partie de son empire colonial. A l’ouest de la défunte Nouvelle-France, des soldats en déroute de l’armée de Montcalm, des déserteurs des troupes de Rochambeau et de Lafayette, des familles de migrants, des
Acadiens… s’en vont grossir les rangs des réfugiés autochtones, anciens alliés algonquins, hurons, montagnais… qui fuient vers le couchant, l’avancée inexorable des Britanniques… des Américains… des réserves… de la civilisation.
C’est ainsi qu’un ancien officier du génie français, le Chevalier Donatien de Laze, aboutit dans les régions inexplorées des Paha Sapa (Black Hills en langue Lakota). Très vite, il se fait adopter par une tribu du clan des Hunkpapas et vit comme un véritable Indien même si, fidèle au royaume de France, toute sa vie durant, il ne rêve que de revanche contre l’Anglais.

Aussi, lorsqu’il découvre de l’or dans la montagne, le chevalier-soldat est prompt à se convertir en chevalier-mineur. Avec un courage et un zèle inouïs, jour après jour, mois après mois, année après année, il se met à extraire et à thésauriser le précieux métal. Il caresse l’idée qu’un jour, il pourra transmuer son trésor en matériel militaire et en armée de mercenaires pour la reconquête de l’Amérique du Nord. Pour la grandeur de la France !

Le roi sans tête

« Ils nous ont fait beaucoup de promesses, plus que je ne puis me rappeler, mais ils n’en ont jamais tenu qu’une : ils avaient promis de prendre notre terre, et ils l’ont prise. »
Chef Red Cloud indien Oglala

Les Natifs l’observent perplexes et amusés. S’ils le laissent piocher leur terre sacrée et amasser les pierres dorées autant qu’il le souhaite, c’est que pour eux, celles-ci ne valent pas grand-chose et qu’ils apprécient et respectent la douce folie de ce « visage pâle » qui, sans relâche, le pousse à creuser la terre-mère et à trier, à ranger, à empiler, à collectionner d’innombrables monticules de petits cailloux jaunes.

Un jour, un missionnaire blanc qui passe par là raconte au chevalier et à ses hôtes ce qu’il est advenu de la France et de son roi décapité. Depuis lors, la folie de Donatien prend un caractère plus aigu, plus obsessionnel, plus désespéré, et c’est sans but désormais qu’il fore ses mines et entasse son magot. Il le fera jusqu’à sa mort au début de l’année 1803, heureux d’ignorer la dernière lâcheté de la Métropole et la revente de la Louisiane aux États-Unis par le Consul Bonaparte.

Non, le Chevalier Donatien de Laze n’a pas reconquis l’Amérique ni rendu son lustre et sa grandeur à la France. Mais une légende est née, qui traverse tout le continent et tout le XIXème siècle, qui parle de ces montagnes mystérieuses qu’aurait découvert un roi exotique et de ce prodigieux trésor qu’il y aurait laissé. Tous les cow-boys qui s’aventurent au-delà de la frontière ouest ont entendu raconter l’histoire de la fabuleuse « mine du roi sans tête » !

Hiver 1877 :
Des retrouvailles improbables

« Un vieil Indien explique à son petit fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.
Le premier loup représente la sérénité, l’amour et la gentillesse.
Le second loup représente la peur, l’avidité et la haine.
“Lequel des deux loups gagne ?” demande l’enfant,
“Celui que l’on nourrit” répond le grand-père. »
Sagesse Amérindienne

La voix répète : « Pas un geste ou je tire ! » De Wever esquisse un mouvement vers son six-coups mais une balle siffle à son oreille. « Mains en l’air, faites pas les cons ! » « Une voix de femme ? »  Brutalement tiré de son sommeil, Bobby Lee tente le geste de légende, vous savez ? Celui qui proclame : « Je suis le tireur le plus rapide de l’ouest ! » Pourtant, à peine a-t-il extrait l’arme de son holster que l’écho d’une seconde détonation résonne dans les montagnes. Son pétard valdingue dans la neige qui se macule de sang. Junior ouvre la bouche comme s’il voulait exprimer sa surprise, faire part de sa réprobation, mais c’est difficile de trouver les mots justes avec une balle logée entre les deux yeux ! Il rend son dernier souffle. Son meurtrier – une meurtrière en vérité – sort de la brume, le colt fumant.

Ham la reconnaît illico ! Cette fille
est une de ses « danseuses » à Deadwood. Cette fille lui appartient ! « Joly Boobs ! », qu’il s’écrie, « Traîtresse ! Putain ! Salope ! T’es complètement cinglée ! T’avais aucune raison de le buter, ce gamin. » Puis, la mémoire lui revient d’un coup. L’ancien maquereau se rappelle d’avoir battu cette pute à mort, alors ? : « Et puis, tu es, tu es, … »

– « Morte ? » l’interrompt le joli cadavre d’un baiser à pleine bouche, tendre geste qu’elle corrige aussitôt d’un violent coup de pied entre les jambes de son vieux jules, avant d’ajouter : « Bobby était une sous-merde, et sa mort ne pourra jamais éponger tous ses crimes, mais toi, je ne veux surtout pas que tu te fasses des idées, si je ne t’ai pas buté tout à l’heure, c’est pas parce que je t’ai raté ou que j’ai eu pitié de toi. C’est juste que toi, je veux t’offrir une mort lente et très douloureuse ! » Elle susurre cette dernière phrase dans son oreille et lui enfonce un poignard dans le ventre. Elle tourne la lame. L’ancien marshall, l’ex-souteneur, la terreur de Deadwood écarquille tout grand ses yeux et se met à crever doucement dans la neige.

– « Calmez-vous, mon enfant », lui enjoint un compagnon qui vient d’apparaître en souriant derrière la meurtrière.

Le nouvel arrivant a largement dépassé la soixantaine, pourtant il n’a l’air ni sénile, ni grabataire. « Veux-tu bien désarmer notre ami et l’attacher à cet arbre que nous puissions retrouver un minimum de quiétude ? » Joly Boobs s’exécute.

Charles Mitchells est perplexe. Une foule de questions l’assaille. Il connaît le nouveau venu, c’est un missionnaire jésuite belge du nom de Pieter-Jan De Smet. Il l’a croisé à plusieurs reprises pendant la guerre de sécession, lorsqu’il servait dans l’armée de Custer. Cet homme est tout sauf un assassin. Il est respecté de tous – politiciens, hommes d’affaires, soldats, colons, Indiens – et il a permis le succès de tant de traités de paix qu’il est considéré par certains comme un saint, par beaucoup comme un héros et par tous comme un brave type. Les indigènes l’appellent affectueusement « soutane noire »,  et ils disent de lui : « Soutane noire est le seul visage pâle qui n’a pas la langue fourchue… »

Alors ? Que fait ce chrétien modèle, ce parangon de vertu, ce grand sage, auprès de cette poupée vénale de Joly Boobs ? Pourquoi et comment un gars intègre et désintéressé se retrouve-t-il avec une pute sur la piste d’un trésor volé ? Et surtout, comment le père Pieter-Jan De Smet peut-il se ballader dans les Black Hills en 1877 alors qu’il est mort dans le Missouri en 1873 ?

Amusé, le saint-mort considère Charles qui se tourmente : « Vous essayez de comprendre… Vous vous rattachez à cette réalité qui était la vôtre et vous espérez toujours emmener l’or du roi sans-tête hors de ces montagnes et vous enfuir en Europe. Mais c’est trop tard, mon fils, c’est beaucoup trop tard… » Le prêtre retire ses vêtements. La pute l’imite. Complètement nus, ils s’approchent du feu dans lequel il répand quelques poignées d’herbes sacrées. Une fumée aux parfums âcres et doux virevolte vers le ciel. Avec une flûte en cèdre rouge, il joue une mélodie profonde et mélancolique, et nos deux impudiques corybantes se mettent à danser.

La danse du temps  !
« Ecoute ou ta langue te rendra sourd ! »

Prière amérindienne.

Charles ne sait plus où il est, ni qui il est. Au seuil de la folie, il est submergé de visions. Un aigle surgit du soleil et pique vers la terre. Une bisonne blanche fume un calumet sacré. Un lièvre bondit vers son terrier. Un torrent se déverse en cataracte dans un bouillonnement d’eau joyeuse. Une tortue sort la tête de sa carapace. Un coyote se moque de tout. Un corbeau croasse, un lynx ricane. L’Indien géant tourne et continue sa danse, il hurle : « Tatanka Yotanka » et c’est lui, l’homme sacré, le grand chef Sitting Bull !

En une fraction de seconde Charles voit défiler l’histoire du continent et du monde… des troupeaux
de bisons suivis des tribus sibériennes traversent le détroit de Béring. Des Vikings accostent à Terre-Neuve, ils y restent un siècle ou deux et puis ils partent. Des Espagnols, des Portugais, des Français, des Anglais, les Blancs avancent sur le continent. La maladie. La guerre. La mort. Avancent. Le scalp d’un enfant rapporte déjà cent louis ! Celui d’un guerrier, le double ! Buffalo Bill met le feu à la plaine et massacre les bisons. Famine. Le chemin de fer coupe le continent en deux. La piste des larmes. Washita. Fetterman. Sand Creek. Little Big Horn. Woundeed Knee. À Chicago, deux détectives de l’agence Pinkerton traversent une foule de grévistes sur laquelle l’armée tire. Congo, Chine, Pologne, Rwanda… C’en est trop pour Charles Mitchells qui s’évanouit  !

Épilogue : La malédiction

« Mes jeunes gens ne travailleront jamais.
Les hommes qui travaillent ne peuvent rêver. Et la sagesse nous vient des rêves. »
Chef Smohalla indien Sokulls

En septembre 2015, à l’aube, Louis Michel est assis dans sa misérable cuisine. Il essaye de choisir dans l’amoncellement de factures lesquelles sont les plus urgentes, enfin du moins celles qu’il pourra payer. D’une poche de son pantalon glisse un tract politique avec un poing serré dessiné en rouge sur fond noir. « Quelle vie », qu’il pense… « Ah ! Si j’étais riche !  »

Strajk

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