supporter, pas dupe

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Si nous laissions de côté l’éternelle rengaine sur le foot comme opium du peuple, qu’est-ce que ça rendrait possible ? Beaucoup de choses, dont notamment le fait de prendre au sérieux la parole de ceux qui prennent place en tribune.

Dans une certaine opinion publique, les supporters passent pour des gros beaufs, des veaux abrutis par l’alcool. Le terrible drame du Heysel (où trente-neuf d’entre eux trouvèrent la mort) aura contribué de manière décisive à fixer le cliché dans les esprits. Les observateurs patentés trouvent toujours une excellente occasion de réactiver le potentiel répulsif dont a été chargée cette figure du barbare moderne qu’incarne si parfaitement le hooligan (qui sera volontairement confondu avec l’ultra ou avec n’importe quel supporter un peu énervé). Et alors, me direz-vous ? Il n’y a pas de fumée sans feu…

Eh bien si, justement, parce que, comme bien souvent, c’est plus compliqué que ça. Les pages qui suivent contournent cette figure caricaturale du supporter méchant et idiot qui ne s’inspire des faits que pour masquer une réalité infiniment plus complexe et coupe radicalement la parole au principal intéressé. Ce dossier, lui, donne la possibilité de s’exprimer.

Il a, en majeure partie, été composé dans le cadre d’un atelier d’écriture initié par le Fan Coaching du Standard de Liège en collaboration avec la LEEP-Liège (un organisme d’éducation permanente). Il s’inscrit dans le cadre du projet « Des Livres et du Foot » – au travers duquel un groupe de supporters est accompagné dans l’organisation d’une soirée de lectures de textes (littéraires, journalistiques ou administratifs). Lors du debriefing de la seconde édition, les participants avaient fait part de leur frustration de ne pas pouvoir engager avec le public un débat sur base de leurs propres discours. Bien souvent, ils le savent, quand on aborde le sujet du foot, ils sont ceux dont on parle mais, eux, n’ont que rarement droit au chapitre. En lisant des textes qu’ils n’avaient pas écrits, ils ne court-circuitaient pas assez à leur goût cette logique incapacitante.

Le résultat du processus qui s’enclenche alors se parcourt dans les pages qui suivent. Elles se prêtent évidemment parfaitement à une lecture en mode exploration du quotidien (qui nous est si chère) mais elles fonctionnent aussi très bien, par moments, comme histoires populaires de la périphérie liégeoise.

Les textes de ce dossier esquissent les contours de ce qui pourrait être appelé une subculture. Ce concept a été mis au point par les « cultural studies » qui se donnaient pour objet de penser l’émergence de formes d’expressions propres aux jeunes citadins issus des classes populaires et laborieuses. Il s’agissait alors de prendre au sérieux les teds, les mods, les skinheads ou encore les punks – tout ceux qui tombaient si aisément sous le vocable de « petit merdeux ». Une des hypothèses qui sera alors construite veut que tous ces styles permettent aux jeunes prolos d’inventer une langue et une posture qui tentent de rompre le consensus social. Celui qui détermine le sens de toute chose et la position de chacun – sachant que la leur est subalterne.

Hooligans, ultras ou simples supporters acharnés apparaissent comme les héritiers de ces groupes étudiés par les pionniers des « cultural studies ». Ainsi, le refus d’occuper la position de spectateur, la seule que l’intégration du « foot business » laisse à tous ceux qui s’intéressent à ce sport – avec celle de consommateur, qui en découle – participe clairement d’une rupture du consensus qui tend à s’imposer dans les stades. Il s’agit d’ailleurs d’une source récurrente de conflits avec les instances dirigeantes (clubs ou fédérations).

Le caractère conflictuel des groupes ultras peut parfois largement dépasser le cadre strict du football. Lors du Printemps Arabe, les supporters rivaux des deux grandes équipes du Caire, capables de mobiliser des milliers de jeunes, mettront leur antagonisme de côté pour affronter, en première ligne, la police du régime alors vacillant. Ceux des trois grands clubs stambouliotes feront de même pendant les manifestations qui secoueront le pouvoir de Erdogan en 2013.

L’esthétique ultra, par exemple, est méprisée et parfois même criminalisée. L’usage de fumigènes est sévèrement réprimé par des interdictions de stade. Les provocations verbales qui s’écrivent sur les banderoles pourraient se replacer dans le plus pur style du clash typique des battles qu’on pratique dans le hip-hop, mais de nombreux observateurs faussement pudibonds préféreront systématiquement les qualifier d’actes de délinquances – lorsqu’ils ne se hasarderont pas à les commenter avec un vocabulaire emprunté au lexique de la lutte anti-terroriste. Mais à la fin, les irresponsables, c’est quand même les supporters…

Alors bien sûr reviendra l’argument massue, celui de la violence qui est centrale dans la pratique des hooligans et n’est pas étrangère au mouvement ultra (témoignant de leur caractère plutôt viril, même si les choses changent). Si l’ensemble des textes n’a pas été écrit par des supporters qui appartiennent à ces mouvances, certains auteurs s’y inscrivent ou s’y sont inscrits. Partant de cela, il a semblé juste et nécessaire de ne pas occulter le sujet évidemment controversé de l’usage de la violence. Ni pour le glorifier, ni pour le juger, mais toujours pour le contextualiser et le complexifier.

Pour faciliter la lecture au public non-averti des codes en vigueur dans le milieu des supporters et de l’histoire du foot en général, un bref glossaire et de nombreuses notes accompagnent les textes. Enfin, précisons que l’ensemble pourra se débattre au terme de la troisième édition « Des livres et du Foot » qui aura lieu à la Brasserie Sauvenière, à Liège, le 4 octobre prochain.

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Sommaire n°228 été 2016