Nuit Debout la démocratie en chantier

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Que s’est-il passé le 32 mars dernier place de la République à Paris ? Au-delà d’une stratégie de communication qui jouait, avec un certain succès, la carte de l’invention d’un calendrier qui lui est propre, ce qu’on appelait déjà la Nuit Debout semblait trouver un agencement permettant de faire fonctionner dans la capitale française la tactique des occupations de places chère au mouvement espagnol du 15-M – celui qu’on connaît mieux sous la traduction un peu bancale de « mouvement des indigné-es ». Dès le début, nous avons suivi avec intérêt, amusement et parfois stupéfaction ce qui était en train de se passer. Nous avons échangé des mails, lu des articles, regardé des vidéos, commenté des statuts, suivi des hashtags.
Le 37 mars, nous avons croisé Mathieu Brier, membre de la rédaction de la revue Z 1, venu présenter le dernier numéro à Liège. Il avait prévu d’aller passer du temps à Paris, dès le lendemain. Nous lui avons demandé de nous raconter ce qu’il y verrait. Voici le texte qu’il nous a envoyé.

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À la sortie du métro, la police fouille méticuleusement les sacs, à la recherche d’improbables armes. Les forces de l’ordre peuvent surtout saisir de simples lunettes de piscine ou de petits masques de bricolage, ces accessoires de plus en plus prisés des Parisiens pour leur capacité à protéger (un peu) des gaz lacrymogènes. Car, depuis maintenant près de deux mois, les rues de la capitale française se remplissent régulièrement de ce brouillard bien particulier irritant les yeux et la gorge. La place de la République où se tient la Nuit debout n’échappe pas à la règle et les policiers tiennent à garder la main : en filtrant les accès, ils tentent de s’assurer qu’ils pourront évacuer la place dès qu’ils le décideront.

C’est un véritable festival permanent, gratuit et autogéré qui se déroule là.

Une ambiance difficile à imaginer le 17 février, lorsque la ministre du Travail, Myriam El Khomri, dévoile son projet de loi réformant le code du travail. La ministre prévoit d’assouplir une large série d’obligations faites aux employeurs, des conditions de paye des heures complémentaires à l’encadrement des temps de repos. C’est une pétition sur internet qui lance immédiatement les hostilités : des centaines de milliers de personnes relayent l’opposition à ce texte. Très rapidement, la « loi Travail » apparaît comme la goutte d’eau qui peut faire déborder le vase pour un peuple de gauche qui n’est même plus déçu, mais atterré par la violence sociale du gouvernement mené par Manuel Valls. Bien au-delà de cette loi, c’est le projet politique de « modernisation » de la France au détriment des plus faibles, mis en œuvre depuis l’élection de François Hollande, qui est contesté. Pour autant, l’état d’urgence est toujours en vigueur, la contestation reste confinée plusieurs semaines dans les espaces virtuels des « réseaux sociaux » et les souvenirs des derniers mouvements sociaux d’ampleur sont lointains.

Des premières manifestations émergent une idée, portée par une petite bande de syndicalistes et d’activistes regroupés sous la bannière du journal Fakir : occuper une place au cœur de la capitale, et « ne plus rentrer chez nous ». Le 31 mars, les défilés dépassent le million de contestataires dans toute la France, la place de la République est bel et bien envahie à la fin de l’après-midi, les plus connectés trouvent le mot-clé qui fait mouche : la #NuitDebout est née. Au petit matin, la place est évacuée mais tout le monde se donne rendez-vous le soir même, vite nommé #32mars. Cette astuce, d’abord dictée par les algorithmes de Twitter (il fallait trouver d’urgence de nouveaux mots-clés populaires pour rester en haut de l’affiche), trouve finalement un sens symbolique fort. La nuit debout aura son propre calendrier, fait d’un unique mois de mars qui ne s’arrêterait jamais. Ainsi, l’occupation se déroule dans un temps à part, comme suspendu, invitant chacun à se libérer de son agenda, objet bêtement passé au mois d’avril comme si rien ne s’était passé. Très vite, des Nuits debout se montent spontanément dans toute la France, et même un tout petit peu en Belgique, sans qu’une vraie coordination se mette en place. Il s’agit déjà de vivre les choses là où l’on se trouve.

Nous sommes le mercredi 65 mars. Les policiers restent à l’intérieur du métro et dans les rues adjacentes. Côté nord de la place, quelques jeunes font du skateboard et du BMX à côté d’une scène délimitée par des tissus tendus entre deux arbres. Le comédien Nicolas Lambert joue son dernier spectacle, Le maniement des larmes, minutieuse dissection de la politique de vente d’armes de la France. Quelques jours plus tôt, c’était le rappeur Nekfeu qui se produisait sur un camion-plateau ; et régulièrement des sound-systems s’installent comme au bon vieux temps des free party, faisant danser quelques centaines de fêtards. Autour de la fontaine, des dizaines de personnes boivent des bières en discutant, à la manière des quais du canal Saint-Martin tout proche. C’est un véritable festival permanent, gratuit et autogéré qui se déroule là. Où se côtoient artistes renommés et fanfares inconnues dans la joie d’une simple appropriation de l’espace public, si rare à l’heure où les cœurs des villes sont devenus des centres-commerciaux à ciel ouvert, vidéo-surveillés et saturés d’écrans publicitaires.

Au centre de la place trône le monument de la République, devenu iconique après les attentats de janvier 2015. Si les bougies du mémorial ne sont plus là, subsistent quelques petits mots en hommage aux victimes maladroitement accrochés au socle de la statue. Juste derrière, des centaines de personnes s’agitent dans tous les sens pendant que d’autres observent, fument tranquillement une clope ou cherchent leurs amis. Comme une grande fourmilière qui laisserait vivre les cigales en son sein. On coupe des légumes sous la tente de la cantine, on soigne les malaises sur le lit de l’infirmerie, on remet inlassablement à jour le plan de la place affiché sur le tableau blanc posé devant le stand d’accueil. Ce village qui rappelle les grands-messes altermondialistes des années 2000 a ceci de particulier qu’il est entièrement démonté tous les soirs pour être remonté le lendemain dans l’après-midi. Des tentatives ont bien eu lieu pour construire un château en palettes et installer un jardin potager en enlevant méthodiquement les épaisses dalles pour retrouver la terre en dessous. Elles n’ont pas su résister à l’obstination des autorités: chaque nuit la police évacue la place, chaque matin les services municipaux effacent toute trace d’occupation. Les appels à occuper « mieux » se sont heurtés à une effroyable violence policière: des centaines d’hommes armés ont envahi la place à coups de grenades de désencerclement, allant chercher les récalcitrants calfeutrés dans leur abri un à un, les tirant au sol par les cheveux ou les aspergeant de gaz lacrymogène à bout portant.

Tout en restant légères, les infrastructures permettent de donner une consistance à l’envie de discuter constamment renouvelée qui se déploie dans tous les recoins de la place. Le dispositif est simple : une petite enceinte autonome assortie d’un micro, un bout de carton sur lequel un thème est inscrit au marqueur, cinq ou dix personnes assises en cercle pour lancer la discussion. Et c’est parti. Ce soir, on peut participer aux cercles du Cinéma Debout, de la commission « antispécisme et écologie », des Banlieues Debout ou encore de la commission féminisme.

Une jeune femme aux cheveux courts est assise sur un tabouret, entourée par une cinquantaine de personnes. Juste devant elle, un homme vient de s’allonger ostensiblement et semble bien alcoolisé. « Ne vous inquiétez pas, on le connaît. » Effectivement, si on ne le connaît pas, c’est un peu inquiétant. Elle ne se démonte pas et continue en répondant à un autre gars, qui vient d’expliquer longuement pourquoi il faut être gentil et tolérant avec les femmes : « J’entends toute ta bonne volonté, mais ce que tu viens de dire, c’est exactement ce qu’on combat. On ne veut pas que les femmes soient considérées comme une petite chose malade dont il faudrait prendre soin, mais comme des personnes à part entière. On est à égalité tu vois, il ne s’agit pas de tolérance. » Elle prend soin de ne pas trop montrer son agacement. Depuis la première semaine, le féminisme est une question sensible. Très vite, des femmes se sont organisées entre elles pour réagir aux propos et aux agressions sexistes qui ont eu lieu. Cette idée de se passer des hommes (quitte à les virer du cercle de discussion) pour pouvoir discuter entre personnes concernées a tenu bon face à la tempête de protestations qui s’est abattue sur elle. La commission féministe « non-mixte » a réussi tant bien que mal à exister. Et des réunions mixtes se tiennent en parallèle pour que tout le monde s’empare du sujet. C’est là que les hommes peuvent venir exprimer leur incompréhension ou déclamer leur amour de « la » femme. C’est là que les militantes doivent faire preuve d’une montagne de pédagogie et de patience pour faire progresser leur combat. Un vrai travail de fourmi. Au bout de deux heures de discussions, la commission se transforme en manifestation interne : une centaine de personnes se met en mouvement et traverse la place de long en large aux cris de «  Féministes, tant qu’il le faudra ! »

Accepter d’être ce qu’on est : une assemblée mouvante plutôt qu’un mouvement apte à parler d’une seule voix

L’assemblée proprement dite se déroule à l’extrémité Sud de la place. C’est le cœur de Nuit debout. Les premiers jours, deux à trois mille personnes passaient des heures assises face à une petite tente équipée d’une sono. Même si les effectifs sont aujourd’hui retombés à quelques centaines de participants quotidiens, une telle affluence est inédite en France. Vers 18 heures, des délégués issus des différentes commissions défilent pour présenter les résultats de leurs derniers travaux. Puis la parole est libre et la dénonciation des politiques libérales alterne avec les polémiques indispensables à tout mouvement social, sur la place des syndicats, des médias, de tel ou tel mode d’action… Parfois, une initiative lancée pendant l’AG prend forme immédiatement, comme lorsqu’un groupe est parti peinturlurer les banques aux abords de la place ou que des centaines de personnes ont formé un cortège improvisé cassant joyeusement les publicités, les vitres du commissariat du quartier et les voitures en libre-service autolib’ appartenant au magnat des médias Vincent Bolloré. Une énergie révoltée qui n’a pas souvent l’occasion de se déployer au centre de Paris a trouvé sa place un moment dans le statut ambigu de Nuit debout, toléré par les autorités malgré son côté incontrôlable. Aujourd’hui, avec la police positionnée constamment autour de la place, agir directement contre les symboles du capitalisme est devenu trop dangereux: celles et ceux qui veulent le font ailleurs, à d’autres moments, entre deux AG.

Point de départ d’actions, l’assemblée plénière n’est pas pour autant devenue un véritable espace de prise de décisions, bien qu’une partie des participants tentent d’inventer des procédures démocratiques sur place. Loin de vider le moment de sa substance, cette non-décision permet au contraire de conserver une assemblée ouverte et dynamique, où chacun peut débarquer et repartir à tout moment. Un espace de partage d’infos, d’émotions, de rendez-vous, en partie dégagé des tensions inhérentes à la difficulté de faire des choix et de s’y tenir. Accepter d’être ce qu’on est : une assemblée mouvante plutôt qu’un mouvement apte à parler d’une seule voix. C’est un des défis de la Nuit debout naissante, face à l’envie compréhensible de profiter de la surexposition médiatique pour porter une voix différente bien au-delà de la République. Chacun rêve de s’appuyer sur ces milliers de personnes pour apposer la toute nouvelle marque politique « Nuit debout » sur son message. Sauf que porter sérieusement une parole collective impliquerait nécessairement de savoir qui parle, qui est légitime à voter par exemple: celui qui écoute en passant depuis cinq minutes peut-il avoir la même voix que celui qui s’échine à venir chaque jour ? Alors l’AG prend très peu de décisions et les membres de la commission « démocratie sur la place » expliquent eux-même que ces votes n’ont que peu de poids. C’est depuis les abords de l’assemblée, dans des cercles plus ou moins formels, que se préparent les actions à venir. Ainsi des militants du DAL (Droit au Logement) ont-ils concocté une campagne en montant une commission ad hoc et en y associant les commissions « SDF et nomades » et « Quartiers populaires ». En arrivant devant l’AG, ils ont déjà avancé ensemble sur l’idée d’une marche partant de la place vers un quartier de la périphérie en lutte contre un projet de rénovation urbaine. Leur proposition est votée à l’unanimité, mais ils savent que ce vote n’est pas décisif : c’est une étape parmi d’autres dans le cheminement de leur lutte, qui aboutira peut-être d’ici quelques semaines à une belle action estampillée « Nuit Debout ». S’ils parviennent d’ici là à convaincre des centaines de personnes de les accompagner réellement. La commission « économie politique » a monté une action de soutien à Antoine Deltour (l’homme qui a fait fuiter des listes d’entreprises faisant de l’optimisation fiscale au Luxembourg) sur le même modèle. Des militants aguerris se sont aussi alliés à des syndicalistes pour aller bloquer un centre commercial sous le nom de « comité d’action Nuit debout ». Ainsi, ce n’est pas parce qu’on ne prend pas de décisions engageant l’ensemble du mouvement qu’on ne peut rien faire ensemble. Les quelques choix indispensables se discutent tout de même en AG, mais se tranchent souvent ailleurs.

Lors que tout cela s’arrêtera, une génération sera née.

À la réunion des commissions dites « structurelles », par exemple, qui réunit des membres parmi les plus impliqués au quotidien sur la place, on discute des relations avec la préfecture, de la question de la vente d’alcool ou de la possibilité de déplacer exceptionnellement l’assemblée. Comme ce jour où tout le monde fut invité à se rendre au théâtre de l’Odéon occupé par les intermittents du spectacle en lutte. La commission « accueil et sérénité » est un des lieux de pouvoir essentiel, où s’invente une forme originale de police au cœur d’un mouvement par essence opposé aux forces de l’ordre. « Ils ont décidé de virer calmement les conspis », explique un habitué de la place. Le terme « conspis » désigne tous ceux dont la dénonciation du système politico-économique laisse prise à diverses théories du complot, où l’antisémitisme n’est jamais très loin. Si le conspirationnisme est avant tout une pensée diffuse dans la société, elle s’incarne aussi en quelques militants de groupuscules mélangeant sciemment les genres entre l’anti-impérialisme et diverses références de l’extrême-droite. Lorsqu’ils sont identifiés, des membres de la commission « sérénité » se donnent donc pour mission de venir à leur rencontre et de les inciter à partir. Si Nuit debout est un espace aux contours politiques incertains, ce n’est pas pour autant ouvert à tous les vents. Il existe des lignes rouges qui placent certains en dehors de l’acceptable ici. Affiner la définition de ces limites, sans étouffer la vie qui déborde de débats en débats, ne sera pas le moindre des enjeux de ce mois de mars qui n’en finit pas. Tant que le rapport de force avec la « vraie » police reste suffisant pour continuer d’expérimenter là entre deux salves de gaz lacrymogène.

Lorsque tout cela s’arrêtera, une génération sera née. Il est tôt pour se demander si l’occupation de la place de la République donnera lieu, quelques mois ou années plus tard, à l’émergence d’un nouveau parti politique comme en Espagne. Mais on sait d’ores et déjà que dans ces nuits se font des rencontres qui marqueront à vie. C’est peut-être là le plus important. Un lieu qui sait dire haut et fort : «  Ici, la porte est ouverte, venez quoi que vous ayez fait auparavant.  » Ainsi, celle qui militait nuit et jour depuis des années et celui qui allait à peine à une manif de temps en temps se retrouvent sur le même plan : ils participent ensemble, ici et maintenant. Dans l’enchevêtrement de bières et de réunions interminables, de choses très concrètes à faire et de rêves à dormir debout, ils peuvent se trouver. À deux, à trois, à vingt. Dans la déception d’une AG laborieuse, dans l’excitation d’une manif houleuse (ou inversement), ils sèment pour eux-même les graines de futures actions. Dans dix ans, en présentant leur boulangerie autogérée, leur collectif d’édition subversive ou leur lutte contre un projet immobilier, ils diront: «  Nous nous sommes rencontrés à Nuit debout. »

Notes:

  1.  voir C4 n°222, automne 2014 (http://bit.ly/1WBHugI)

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