Lettre à un ami rouche

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Cher ami rouche, on parle, on parle mais… je ne t’ai pas encore expliqué ni comment ni pourquoi je suis devenu contrôleur. Et pourtant tu insistes. Alors, je vais le faire, mais je dois te prévenir : il va me falloir te raconter ma vie…

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Je suis né à Charleroi, l’autre ville de métallos. Mon père est Zèbre, comme l’étaient d’ailleurs la plupart de mes camarades de classe, à l’exception de ceux qui étaient… mauves ! T’imagines le tableau ? Malgré une bonne entente avec tous ces supporters de Sportings, il n’a jamais été question que je bascule du côté obscur. Jamais !

Parfois, il m’a fallu ruser. Si mon père m’offrait une écharpe zébrée, je ne pouvais évidemment pas la refuser, mais je pouvais prétendre ensuite qu’il s’agissait de celle de la Juventus !

Comment j’en suis arrivé à supporter le Standard ? Par esprit de contradiction ? Probablement. Je me souviens qu’un beau jour, en feuilletant une revue, je suis tombé sur une pub pour Opel. Il y avait un joueur qui portait ce maillot, rouche. Depuis tout petit déjà, cette couleur m’attirait, tel un taureau. Et là, j’ai flashé ! Comme si je pouvais ressentir tout l’état d’esprit du club au travers de cette page de magazine.

À l’époque, mon intérêt pour le foot venait de surgir. J’avais neuf ans. L’équipe de France éliminait le Brésil en quart de finale du mondial mexicain. Platini faisait encore rêver, on l’adorait, le respectait, il avait la classe… Un autre siècle, un autre millénaire.

Je ne pouvais pas me rendre à Sclessin. Je savourais d’autant plus les rares moments de télévision où je pouvais voir jouer les rouches, comme la finale de coupe de Belgique, remportée en 1993 contre… Charleroi. J’ai dû me contenter de vivre une passion médiatisée par le petit écran pendant quelques années encore. Et puis, en 2007, j’ai déménagé à Seraing. L’Enfer de Sclessin était là, à un jet de pierre, dans la vallée de la Meuse !

J’ai commencé à fréquenter les terrains du Standard à partir de 2011, et à suivre l’équipe féminine. Sans doute voulais-je retrouver cette proximité que j’avais connue quand, gamin, j’allais voir l’équipe du village. Ce n’est que plusieurs mois plus tard que je me décidai enfin à aller voir les hommes en « vrai ».

Ah, les moments qu’on vit dans cet Enfer ! Ils sont uniques et remuent toujours tant de choses en moi. Tous ces souvenirs renforcent toujours davantage l’attachement que je peux avoir envers ce club. Si je n’ai pas assisté aux titres de 2008 et 2009 dans l’antre de Sclessin – ce qui ne m’a pas empêché de ressentir une joie indescriptible, tu peux me croire – , j’ai vu les supporters manifester leur mécontentement, à l’issue d’une défaite à l’automne 2014. En 2015, j’ai savouré chaque minute d’un Classico à côté de Christian Piot, et admiré les filles remporter le BeNe League, le 8 mai 2015, sur notre pelouse de Sclessin… L’occasion pour moi d’enfin chanter, dans le stade : « Le Standard est champion, vive le Standard, vive le Standard ! »

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Quelques semaines après ce titre tant attendu, une nouvelle saison commençait. C’était l’été, on recevait Ostende. Je discutais avec un ami steward qui me proposa de devenir contrôleur. Les effectifs étaient en diminution. De nombreux contrôleurs prenaient la place des stewards qui « arrêtaient les frais ». J’ai accepté sans vraiment hésiter. Il faut dire qu’avant ça, j’avais l’habitude de traîner du côté du parking E, et de donner un coup de main de temps en temps aux contrôleurs qui y officiaient. A force, l’idée de porter une chasuble fluo et d’inscrire mon nom sur la liste des personnes travaillant pour le club a sans doute fait son chemin dans mon esprit. Et peut-être avais-je aussi cette envie d’exercer une forme d’autorité sans en être vraiment conscient ?

Je suis donc devenu contrôleur, membre à part entière de la grande équipe qui s’habille comme des marqueurs fluos : orange pour les stewards, vert pour les contrôleurs de parking, jaune pour les contrôleurs de tickets. Il m’a suffi d’un mail et d’un coup de téléphone pour entrer en fonction. C’était contre Molde, fin août 2015. Il pleuvait comme vache qui pisse. Quel baptême ! Et je dois t’avouer que ça me plaisait énormément de veiller au bon déroulement d’une rencontre, et à la sécurité des personnes présentes dans le stade. D’autant plus que c’était aussi dans l’intérêt du club.

Toujours est-il que du jour au lendemain, avec ma nouvelle position, j’ai dû cesser de me comporter en supporter pendant les matches. Ne va surtout pas croire que cette transition a été facile, même si cette attitude a fini par m’apparaître comme assez naturelle. Je restais supporter du Standard ! Durant les mi-temps où j’étais autorisé à enlever ma chasuble pour m’asseoir en tribune, je continuais à m’emballer et à vibrer. Lors des rencontres où je ne travaillais pas, je me fondais dans la masse rouche pour clamer ma passion. Le 20 mars dernier, j’étais à Sclessin, devant un écran géant pour hurler de bonheur quand le Standard a remporté la coupe. Après ça, j’ai mis deux semaines à retrouver ma voix.

Maintenant, quand il y a match, si je suis de service, je travaille cinq heures. Et je prends beaucoup de plaisir à voir défiler les supporters. Et si en plus, je peux saluer ou guider un VIP ou l’autre, ça ne gâche rien. Ça me rappelle d’ailleurs la fois où j’ai vu Dragutinovic sortir du parking et venir se renseigner auprès de moi, en me saluant comme si on se connaissait. Ce fut plutôt sympathique. Je le sais, nombreux sont ceux qui mettent en avant le côté sévère ou casse-bonbons des contrôleurs, coupables de leur faire perdre deux minutes pour une fouille et d’exiger de voir pour la troisième fois leur titre d’accès. Mais nous avons surtout beaucoup de sympathie pour le public. Si la sécurité et le bon déroulement d’un match restent nos priorité, nous savons nous arranger pour que tout se déroule dans la bonne humeur. Après tout, beaucoup d’entre nous sommes des supporters du Standard, même si nous devons généralement contenir notre joie. Tu dois bien t’en douter, mais les râleurs l’oublient sans doute : au bout des deux heures de vérification, je suis content que le défilé d’abonnements et de tickets se termine. Malgré ça, je veille à ce que personne ne se trompe d’endroit ou ne fraude, afin d’éviter le moindre problème. Je continue à penser que ce boulot doit être fait, dans l’intérêt de tous.

Et puis, lorsque je cesse de bosser en fin de match, j’enlève ma veste de Stabilo et j’aime aller attendre les joueurs pour les saluer. Après tout, autant profiter d’un avantage dont je ne disposais pas avant pour croiser des gars qui font frémir tout un stade, que ce soit en cas de défaite ou de victoire.

Je pourrais encore puiser dans mon expérience de contrôleur pour te raconter d’autres anecdotes. Je n’hésiterai pas à la faire à l’occasion.
Allez, on se voit au prochain match.

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Sommaire n°228 été 2016