Fernande danse avec son fantôme Deuxième cliché

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Moolinex_steursL’esprit de Max furète. Il se pose ailleurs. Sur la certitude qu’il a de croiser peu de monde le long des étangs en cette fin de matinée gelée. De croiser quand même quelqu’un, quelqu’une, quelques-uns que le givre aura projetés par-delà les murs des maisons.

Et Fernande. Parie une pellicule que Fernande sera là.

Il le sait. Dix ans déjà. Quand le lac est dur et glissant. Quand le blanc, ce faux absent de couleurs, reflète des lueurs opalines sur les branches verglacées. Fernande sort. Emmitouflée. Long manteau de laine anthracite qui lui tombe aux chevilles. Vêtement du temps où Jean était là de temps en temps. Du temps où elle se faisait belle. Où elle chaussait ses escarpins rouges pour aller danser le samedi soir au Jimmy’s Club.

Elle l’avait rencontré là, son Jean. Un gars de l’autre ville qui faisait danser la lumière au milieu de la piste.

Dès qu’elle l’avait vu, Fernande avait relevé la tête, bombé la poitrine. Était passée par les toilettes. Avait accentué le trait de khôl qui ourlait ses yeux déjà grands.

Elle l’avait raconté à Max.

Au bord de la piste, elle avait appuyé les regards. Haut perchée sur les talons de ses chaussures rouges, elle avait assoupli sa cambrure, gainé sa taille.

Au troisième samedi, Jean lui avait griffonné son numéro de téléphone sur un carton de bière. Elle était devenue aussi rouge que ses escarpins, mais elle avait dit à Max que ça ne s’était pas vu. Il faisait trop noir !
Elle avait patienté des jours immenses, puis elle l’avait appelé. Lui, Jean. La voix masculine était descendue en vrilles vibratoires au creux de sa gorge pour s’entortiller dans son ventre. Sa main qui tenait le combiné était devenue rivière. Inutile de préciser qu’il lui faisait beaucoup d’effet.

Elle le lui avait dit, ça aussi, le jour où Jean était parti.

C’est que Max connaissait Fernande depuis le jeu de l’oie et la case « Paradis », la communale et les mercredis après-midi.

Aucun doute, Max verrait Fernande ce matin froid d’avant l’hiver. Il la verrait glisser sur le lac gelé. Les bras en arabesques creuses enlaceraient son cadavre. Le cadavre éthéré d’un Jean disparu. D’un Jean qui lui avait souri une dernière fois avant de s’engouffrer dans un train. Ce train qui l’avait emmené loin d’elle. Qui l’avait mené guetter l’armée rebelle d’un peuple en gros bouillon dans un désert dont il ignorait le moindre chuchotement.

Ce jour de départ de troupes, Max avait pris une photo. Une photo d’amoureux sur quai de gare. Un cliché vu partout, ce qui revient à dire nulle part. Un cliché de Fernande tendue sur la pointe des pieds, appuyée sur un Jean en costume militaire. Yeux dans les yeux. Points de suspension au rythme impitoyable de l’horloge des pas perdus. Au moment du clic, ils se fondaient l’un dans l’autre. Une photo floue que Max avait entassée parmi les autres dans un coin de sa garçonnière.

La matinée de ce 3 novembre n’aurait rien d’une commémoration. Max en savait quelque chose, lui qui avait si souvent capturé ces étranges retrouvailles sur fond de glace. Le sourire de Fernande… Ses lèvres entrouvertes… Le souvenir d’une jeunesse qui faisait valser son corps. Max voulait juste immortaliser, une fois encore, son air d’amoureuse. Cet air qu’il aurait tellement aimé avoir pour lui. Mais cette pensée est stupide, n’est-ce pas ? Elle et lui étaient comme un frère et une sœur. Comment aurait-elle pu voir en lui un homme à aimer ? Cette pensée faillit le faire exploser de tristesse.

Alors, en cette fin de matinée, il marche d’un pas à ne pas traîner. Du pas décidé de celui qui se planquera incognito derrière le grand hêtre. De celui qui attendra Fernande, encore et toujours.

Il ajuste
son écharpe, se frotte énergiquement les paumes de mains l’une contre l’autre. Les porte à sa bouche. Souffle les 36°C de son corps dans l’air glacial. Le nuage de buée renforce aussitôt la sensation piquante de froid. Il frotte la lentille de son objectif avec du givre épais qui surmonte son index. La poussière collée s’efface, laissant des stries ici et là. Il n’a pas le temps de les essuyer. Fernande s’élance. Gracile. Max clique cette danse macabre pour âmes défuntes. Corps souple de dame, de dame qui attend obstinément que le temps lui rende son Jean.

Les bottines lacées au plus près de ses chevilles semblent l’emporter au-dessus du sol. Ses gestes sont aériens. Max n’a jamais rien vu de si beau. Ses bras jamais ne tombent. Elle danse et glisse sur l’espace qui efface l’absence. Et elle sourit. Elle sourit Fernande, toute grisée par ce tourbillon. Elle a à nouveau vingt ans. Elle ressent l’haleine de Jean dans son cou. Chlorophylle d’une tablette de chewing-gum vert.

L’image est dans la boîte. Qu’importe les traces de poussière, les traces de suie, les traces de doigts. Elles s’imprimeront sur l’image de Fernande. Sur l’image contrastée de son corps en mouvement.

Max relève son col, fourre ses mains dans les poches. Il laisse Fernande à ses souvenirs et regagne sa garçonnière. Il ne se servira pas du PC cinq en un aujourd’hui. Ce qu’il veut, lui, c’est retrouver la familiarité des odeurs de l’agent mouillant, du révélateur, du fixateur. Et se laisser porter par le surgissement de l’image.

Max est encore scotché à ces clichés quand la sonnette retentit.

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