Des hommes dans des « métiers de femmes » le secteur de la petite enfance

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Si on trouve assez aisément des gender studies questionnant la faible présence de femmes dans certains métiers perçus comme « masculins », la recherche devient plus difficile dès lors qu’on souhaite aborder la question sous l’angle opposé. Pourtant, il s’agit là d’une réalité bien tangible.
Comment les (rares) hommes exerçant des emplois dits « de femmes » investissent-ils leur fonction ? Existe-t-il des différences par rapport à leurs collègues féminines et, si oui, lesquelles ? Quelle perception en ont leurs proches, leurs collègues, ceux et celles avec qui ils sont en relation dans le cadre de leur fonction ? Des questions auxquelles nous tenterons de répondre à travers l’étude un cas concret : le secteur de la petite enfance.

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Nombreux sont encore de nos jours les métiers où les femmes sont massivement représentées. Nous nous attacherons ici essentiellement à ceux de puéricultrice/puériculteur et d’institutrice/instituteur préscolaires. En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), le nombre d’hommes occupant un poste d’instituteur préscolaire s’élève à 3%, et ce principalement grâce à l’engagement de personnel  lié au développement de la psychomotricité. Quant à la fonction de puéricultrice/puériculteur, impossible de trouver des chiffres sur le nombre d’hommes qui l’occuperait. Ces emplois sont donc classés dans la catégorie des « métiers atypiques du point de vue du genre », car les hommes y sont représentés à moins de 33% 1.

Ces professions, souvent liées au care et exercées principalement par des femmes, ne sont pas considérées à proprement parler comme des métiers professionnalisants où des compétences et des qualifications sont demandées. Ils sont plutôt perçus comme des « sous-métiers » pour lesquels les prérequis nécessaires seraient « les qualités innées des femmes », un (sous-)statut qu’on peut constater à travers la dévalorisation qui leur est réservée sur les plans professionnel, social et économique.

Pour en savoir plus sur la présence d’hommes dans ces professions en FWB, nous avons rencontré  Pauline Schoenmaeckers, diplômée en 2014 en Sciences de l’éducation, qui a réalisé un mémoire s’interrogeant sur : « La question du genre dans les métiers de l’Éducation et de l’Accueil des Jeunes Enfants (EAJE) ». Elle s’est intéressée plus précisément, ainsi qu’elle nous l’explique, aux « choix d’études, à l’engagement et au maintien dans la formation initiale et dans le métier de puériculteur et d’instituteur préscolaire en Fédération Wallonie-Bruxelles ». L’approche se veut exploratoire, au vu d’un sujet assez novateur. Le travail mené se base sur une recherche de type qualitative constituée de  dix entretiens, dont cinq de puériculteurs et cinq d’instituteurs préscolaires.

Un sujet novateur

Si les études de genre sont saturées par la thématique de la présence de femmes dans des métiers d’hommes, la perspective inverse est très peu explorée. Elle nous explique : « Cette question est très peu traitée [en règle générale] et pas du tout en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette thématique est davantage abordée dans des pays où le métier de puériculteur est mis sur un pied d’égalité[2]avec celui d’instituteur préscolaire et où les formations sont plus poussées », c’est-à-dire dans les pays anglophones et scandinaves. Pour procéder à son travail, elle s’est donc inspirée de la littérature qui concerne les femmes dans des métiers d’homme, cherchant à voir si certains facteurs identifiables pour elles se retrouvaient
également chez les hommes.

Parmi ces facteurs, elle retrouve « les préjugés, les stéréotypes de genre, la discrimination, la perception de conflit identitaire de genre, la satisfaction à la formation et au travail, la confiance en soi, le sentiment d’efficacité personnelle, le soutien social perçu, l’aménagement de l’environnement de travail »[3]. Et aussi, le curriculum caché, qui fait référence à l’ensemble de « valeurs, savoirs, compétences, représentations, rôles, qui s’acquierent durant la scolarisation et qui ne sont pas prévus par les programmes officiels ». Le curriculum caché est présent dans la formation préparant à ces métiers, un phénomène davantage perceptible dans la formation des puériculteurs que des instituteurs préscolaires : « Nous voyons par exemple dans le discours des enseignant-e-s, ou encore dans les documents de formation, qu’ils sont écrits systématiquement au féminin, ce qui indique une exclusion implicite des hommes. » Un dernier facteur, à savoir la médiatisation de la pédophilie avec l’affaire Dutroux, « a fortement marqué les professionnels de l’époque », nous dit-elle.

La présence des hommes légitime

La présence des hommes dans ces métiers est légitimée par les études de genre car, d’une part, elle permettrait de dissocier ces métiers de la sphère exclusivement féminine, en mettant plutôt en avant des compétences à acquérir lors de formations longues et de qualité. Bref, cela permettrait une reconnaissance et une valorisation de la profession d’un point de vue socio-professionnel et pécuniaire. D’autre part, la présence masculine permettrait également de briser les stéréotypes sociétaux selon lesquels ce sont évidemment les femmes qui s’occupent des enfants. Cela permettrait « d’arriver à donner une autre image aux enfants afin que, de génération en génération, ils imaginent plus facilement les hommes dans ces métiers et que les petits garçons, une fois adultes, s’y dirigent plus facilement, avec l’idée que les hommes et les femmes apportent des choses différentes à l’enfant ».

Quant aux personnes interviewées, elles motivent leur présence dans ces métiers par « leur droit à l’exercer et à s’occuper d’enfants ».  De plus, comme nous l’explique Pauline  Schoenmaeckers : « Ils voient cette approche comme complémentaire,  à travers ce qu’ils peuvent amener de différent par rapport aux femmes. Il y a toujours cette ambivalence : les hommes et les femmes sont mis sur un pied d’égalité pour que le métier soit accessible à tous, et en même temps, les hommes essayent de se démarquer en affirmant qu’ils apportent des choses différentes. » Certains mettent aussi en évidence l’image positive du père qu’ils peuvent contribuer à nourrir, en particulier pour des enfants en situation familiale difficile.

Difficultés, avantages et réactions

Quand des hommes s’adonnent à des métiers atypiques du point de vue du genre, ils ne sont pas épargnés par les obstacles. L’auteure du mémoire nous expose ceux rencontrés par les dix hommes interviewés : « La grande menace, qu’elle se situe dans la formation ou dans le métier, réside dans la crainte d’être accusé de pédophilie ; certains d’entre-eux, encore aujourd’hui, font preuve de prudence dans le contact physique avec les enfants, dans le but de se protéger. »

Et de poursuivre : « Il y a toujours un certain scepticisme sur la capacité d’un homme à s’occuper d’enfants. Cela amène constamment les professionnels à vouloir “faire leurs preuves”, à montrer qu’eux aussi possèdent les compétences nécessaires pour être enfin acceptés dans la profession. »

Parallèlement, une sorte de discrimination positive facilitant l’engagement d’hommes est mise en avant par certaines structures. Au niveau des équipes, ils sont souvent « chouchoutés ». Même si certains d’entre eux soulignent que ce n’est pas toujours facile de travailler exclusivement avec des femmes : « Selon leurs dires, elles ont tendance à parler les
unes sur les autres, ce qui représente une des sources de conflit au sein de l’équipe. »

Quand on occupe une place inhabituelle dans la société, les réactions ne tardent pas à se manifester. Si certains parents des interviewés ont réagi de manière favorable au choix opéré par leur fils, ce n’est pas systématique. Pauline  Schoenmaeckers précise : « Il y en a qui ne leur ont plus adressé la parole. » D’autres ont été victimes d’insultes, dans le registre : « Tu es une grosse tapette, un gros pédé. » Des amitiés ont pris fin : « Certains ont vu leurs amis leur tourner le dos car ils avaient peur qu’ils deviennent trop féminins, d’une certaine manière. »

Dans le cadre de la formation initiale, tant au niveau du corps enseignant que des étudiant-e-s, la réaction passe par le questionnement : « Pourquoi tu choisis de faire un métier qui ne t’est pas a priori destiné ? »

Quant aux parents d’enfants pris en charge par des hommes, les réticences des débuts semblent s’évanouir assez vite après un temps de familiarisation. Par ailleurs, les pères se tournent beaucoup plus facilement vers eux que vers leur collègues féminines, lesquelles, à l’inverse, ont tendance à se diriger davantage vers les mères. Et les enfants ? « Dans la mesure où c’est inhabituel, ils sont attirés par leur présence ; du coup, ça se passe très bien. Et vu que les enfants en parlent positivement à leurs parents, ces derniers finissent par les accepter plus facilement. »

La division du travail

La division des tâches entre les hommes et les femmes dans ces deux métiers réside surtout au niveau du travail qui se développe en-dehors de la classe : « Lors de la fête à l’école, on va coller aux homme l’étiquette d’animateurs, on va leur demander d’aller chercher et d’installer du matériel. En gros, on appelle l’homme quand il faut mettre un clou, mais on va appeler la collègue s’il faut faire la vaisselle. »

Le principe de complémentarité des genres est donc mis en évidence dans la gestion de la classe, dans l’organisation de la vie de la crèche/de l’école et dans l’organisation de l’équipe. Par contre, dans l’organisation de la vie du service et de la classe, on fait face au  principe de substituabilité des genres.

Néanmoins, en nous penchant davantage sur ce mémoire, nous constatons que cette division du travail peut aussi être perçue à travers les activités que la gente masculine préfère soumettre aux enfants. Nous remarquons une tendance selon laquelle les activités préférées des professionnels masculins sont les projets d’expérimentation, la psychomotricité, l’éveil scientifique, laissant ainsi à leurs collègues féminines tout ce qui relève du chant et de la danse. Même si ceux-ci s’en défendent, affirmant qu’ils ne savent pas si ces préférences dépendent de leur sexe ou de leur personnalité, il est difficile d’ignorer que ces activités ont toutes une connotation genrée dans notre société.

Or, on ne peut que se questionner sur les messages que ces agents de l’éducation vont véhiculer aux enfants à travers les jeux/activités, les attitudes, les relations et les tâches accomplies dans une équipe de travail mixte. Il y a lieu d’être vigilant car ces messages transmis – même inconsciemment –  nous ramènent à un schéma binaire et complémentaire homme/ femme susceptible d’avoir pour effet une reproduction genrée des préférences, des goûts et des choix, des comportements. Le risque consiste à rester enfermé dans la reproduction d’une éducation stéréotypée du point de vue du genre.

Ce questionnement rend manifeste la nécessité d’une professionalité « neutre » pour les métiers de l’EAJE, en en faisant « un métier tant destiné aux hommes qu’aux femmes ». En même temps, il s’agit de dépasser le principe de complémentarité de genre, qui consisterait à accepter les hommes dans ces métiers pour leurs « compétences stéréotypées », sans remettre en question les stéréotypes de genre. Le principe de substituabilité de genre est un objectif à
atteindre dans le  secteur. Pour y arriver, certains évoquent la mise en place d’une gender pedagogy lors de la formation initiale qui serait poursuivie au sein des services de l’EAJE. Cela amènerait les professionnel-le-s (présent-e-s et futur-e-s) de la petite enfance à une réflexion critique sur les rôles stéréotypés assignés par la société dans le cadre de leur métier et de leur équipe,  et à une remise en cause de leur reproduction.

Notes:

  1.  Cette catégorie reprend également les métiers où les femmes sont présentes à moins de 33%.

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