Stas Academy

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Dans le numéro précédent, j’étais, vous disais-je, absolument captivé par ma lecture de Karoo de Steve TESICH (Points, n° 3.198), un roman publié en 1998, soit deux berges après l’infar qui emporta son auteur à 53 ans. Celui-ci, en réalité davantage scénariste (on lui doit l’adaptation du Monde selon Garp par George Roy Hill et les scénarii de Georgia d’Arthur Penn et de La Bande des quatre de Peter Yates) ou dramaturge à Broadway, avec une douzaine de pièces (dont The Speed of Darkness) qui connurent le succès tant critique que commercial, n’écrivit guère que deux romans, Rencontre d’été en 1982 (dont on attend la traduction française avec impatience) et Karoo. D’origine serbe, Stojan Tesic, avait débarqué à l’âge de l’acné à Chicago, sans connaître le moindre mot d’anglais. Cela ne l’empêcha pas de se lancer dans un doctorat, de devenir champion de cyclisme amateur puis quasi-vedette à Broadway. Puis il passa du rêve américain à la grande désillusion. Son divorce avec les States est consommé lors de la guerre en Yougoslavie ; il est écœuré par l’attitude de Washington. Ce désenchantement se reflète dans Karoo, fort inspiré par sa propre expérience de scénariste. Et la culture américaine, basée uniquement sur le fric généré par des requins sans scrupules s’affichant ignoblement avec des tendrons, prend au passage une solide baffe bien méritée dans sa sale gueule. Ce livre est cynique, impitoyable, d’un humour noir de chez noir et laisse littéralement sur le séant. Et pourtant le « héros », Saul « Doc » Karoo, un quinqua séparé, obèse pété de thunes, égoïste, cynique, menteur, lâche, matérialiste, consumériste, un sans cœur à l’esprit tordu, qui ne s’occupe pas de son ado, qui fume comme un Turc, débauché qui s’est tant saoulé la gueule que l’alcool ne lui fait plus rien, bourré – par contre – de tares émotionnelles, n’a trop rien pour plaire, incarnant en quelque sorte à merveille la déchéance des Ricains. (On comprend pourquoi ce bouquin génial n’a pas trop connu le succès là-bas… ) Et qu’est-ce qu’il fait ce gros veule ? Il est script doctor, c’est-à-dire qu’il « sauve » des scénars en les réécrivant, les aseptisant et les mutilant pour qu’ils rentrent dans le moule, qu’il s’alignent sur les canons hollywoodiens. Mais voilà qu’on le charge de remanier le film ultime du mourant Arthur Houseman, un « Monument » du cinéma américain. Mais il y a un os : il apparaît à notre homme que c’est un pur chef-d’oeuvre, auquel il serait criminel de changer un iota. Mais surtout, en regardant les rushs, il tombe sur une jeune actrice qui va totalement chambouler sa vie… Vous vous doutez bien que je ne vais pas tout vous raconter, vous pourriez dès lors en parler en faisant semblant de l’avoir lu. (Je vous connais, allez… ) Je ne suis pas parvenu à le détester le Saul, je l’ai trouvé plus attachant que ridicule en définitive, puis carrément touchant. Incapable de gérer sa propre subjectivité certes, mais quelque part superbement extravagant. Si vous ne lisez pas ce grand livre, farcissez-vous quand même le chapitre qui court de la page 477 à la 482, un grand moment de littérature ! Merci encore à ma frangine de m’avoir filé ça, elle qui vient de m’offrir Les corrections, d’Éric FRANZEN (Points, n° 1.126), un truc qui, paraît-il, passe gaillardement à la moulinette les rapports familiaux. Elle m’affirme que c’est férocement drôle…

J’ai bien dû penser que le Hasard une fois de plus savait tout, vu que je m’étais délecté, il y a quelques jours, de L’élevage des enfants, Guide professionnel pour parents amateurs, d’Emmanuel PRELLE & Emmanuel VINCENOT, bien illustré par Florence CESTAC (chez Wombat). Cinq chapitres : L’âge adorable (0-3 ans), l’âge pénible (3-6 ans), l’âge idiot (6-10 ans), l’âge bête (11-15 ans), l’âge insupportable (16-18 ans), qui abondent en conseils avisés à ceux qui ont eu la funeste idée de planter leurs graines où point il
n’eût fallu. Je me suis franchement poilé. Exemple : Préados : comment leur parler de sexualité sans les dégoûter suivi, quelques pages plus loin, de : Ados : comment leur parler de sexualité sans leur donner envie. Depuis les couches merdreuses jusqu’aux premières coucheries en passant par le Père Noël. Chez Wombat itou, ne loupez pas Au secours ! Un ours est en train de me manger ! de Mykle HANSEN, hilarant aussi. Enfin, tous ne riront pas car comme « anti-Nature writing » on peut difficilement faire mieux. Le héros, Mary Pushkin, un manager tyrannique, qui a embarqué son équipe de publicitaires pour un week-end de chasse en Alaska, est attaqué par un ours alors qu’il change une roue de son 4 x 4. Comme il est coincé sous sa bagnole, l’animal lui dévore tranquillement un pied ! Il attend les secours en monologuant, tâchant de nous démontrer la supériorité de l’homme sur le plantigrade et de la Civilisation sur la Nature. Les écolos grinceront des dents…

Qui peut donc arrêter le Cactus inébranlable ? Cela paraît impossible ! D’abord, voici un Jacques STERNBERG inédit, La sortie est au fond du couloir, son tout premier roman, refusé par tous à l’époque (Minuit, Grasset, Laffont, Gallimard, Julliard, Denoël). Il a fallu qu’Éric Dejaeger, passionné du grand Jacques, l’exhume pour que nous puissions enfin le découvrir. Je vous préviens : il ne s’agit pas d’une lecture facile et il faut parfois s’accrocher. Claude Habner tente vaille que vaille de survivre dans une métropole devenue la ville du malheur vu qu’il a lucidement décrypté tous les rouages de notre aliénation. Comment un prolo peut-il trouver non seulement un emploi mais aussi sa place dans ce monde, où « chacun a son discours à gesticuler, son produit à vendre, sa façade à restaurer, sa réclame à lancer » ? Ce récit est sombre, rageur, misérabiliste et assez oppressant mais ces déferlantes de longues phrases tordues et haletantes aux images expressionnistes règlent impitoyablement leur compte au système capitaliste et à la réification de l’individu. Outre avoir fait éditer ça, l’Éric DEJAEGER nous abreuve d’un délicieux Grand cru bien coté, rassemblant ses « irréflexions » et bon nombre de nouvelles listes délirantes, chimaybleutées à l’envi. Il se permet à peu près tout pour notre plus grande liesse. À consommer sans modération, bien évidemment. Exemples : Pour le grand soir, il faut commencer par un jour qui se lève du pied gauche. • Il faut être digne pour s’indigner. • Tomber de syllabe en carie. • Continuons à faire les cons mais à ne pas l’être ! • Dicton d’alcoolo : « L’enfer, c’est les eaux. » Le Jean-Philippe QUERTON, un autre chimaybleuté d’exception, n’est pas en reste avec ses Squelettes au haras, des « mots moqueurs » assortis de quelques « contes à la con ». C’est au pied du mur qu’elle s’avéra lubrique. • Je ne réussirai jamais. Pas assez pute pour ça ! • Depuis qu’on ne fume plus dans les bistrots, les brèves de comptoir sont devenues des brèves de trottoir. • En cette période de campagne électorale, la tête de certains candidats sur les affiches me fait penser à cette phrase de Picabia : Les gens sérieux ont une petite odeur de charogne. • Qui paie ses dettes boit de l’eau de Vichy. Enfin, y a un inconnu au bataillon, Georges ELLIAUTOU, qui tente d’échapper à la sottise en s’essayant aussi aux aphorismes (qu’il appelle des vétilles) avec Sans me soucier de descendre du singe. Il flingue les curés, les militaires, la tyrannie, le pouvoir, donc il est dans le bon… Pas d’exemples, cette fois. Trop à dire encore ici.

Comme je pouvais m’y attendre Topor dessinateur de presse, paru dans Les cahiers dessinés, est une pure merveille. Pendant huit lustres, notre homme « frappa » dans les journaux et revues du monde entier (la liste est vertigineuse). Jacques Vallet (fondateur du Fou parle) préface tendrement l’ouvrage tandis qu’Alexandre Devaux, spécialiste de l’œuvre graphique
de Roland apporte judicieusement son éclairage d’historien de l’art pas coincé. Quelques interviews (Willem, Poussin, Picha) complètent les textes. Pour ceux qui douteraient encore du génie de Topor, il saute ici aux yeux à toutes les pages. La presse était pour lui un vecteur de créativité aussi opportun qu’une galerie, un musée, un livre, une affiche, un film, un décor de scène, un objet. Nul doute que même les amateurs éclairés de son œuvre protéiforme feront quelques stupéfiantes découvertes car ces dessins furent publiés de façon éphémère et, forcément, il est impossible à quiconque de les avoir tous connus en leur temps… Les mêmes Cahiers dessinés viennent aussi de sortir un Siné dessins d’humour et J’ai vu passer le bobsleigh de nuit du grand GÉBÉ qui hurla toute sa vie contre les salauds et les cons. Quand je les aurai tenus en mes mains, je vous en parlerai. Les Jocondes à moustaches de Marc DÉCIMO (aux Presses du réel) ne m’ont pas déçu non plus. Sans doute, la notoriété de la Joconde doit beaucoup à « l’illustre Sapeck » in Incohérent qui, le premier, l’a chargée et plus encore à Vincent Peruggia qui la vola en 1911. Mais après l’L.H.O.O.Q. de Duchamp (en 1919), les choses s’accélèrent : pas moins de 180 Jocondes à moustaches (pré- et post-duchampiennes) ont vu le jour depuis 1870 ! Les avoir rassemblées est une initiative 100% louable et « poilante ». L’assez vertigineux roman de Nicole CALIGARIS intitulé Ubu roi (Belfond, collection Remake) revisite l’enflure égocentrique à gidouille la transposant dans l’univers de la Phynance. Ce livre « transpose la volonté de puissance et la fascination du pouvoir dans les sociétés capitalistiques d’un monde globalisé tous azimuts. Et l’entreprise comme machine à broyer y apparaît dans un délire pathologique à la fois invraisemblable et étrangement familier. » Faites fête aussi à l’ouvrage de Paul GAYOT, Du Collège au Collège par l’Occultation (Cymbalum Pataphysicum, 11, rue de Courtaumont – F 51500 Sermiers) qui vous éclairera sur les activités collégiales en leur période souterraine, soit entre 1975 et 2000.

Quelques mignardises pour terminer : 1011 liaisons d’un jour, de Benoît CALIFICE (La fureur de lire, distribué gratuitement), de touchantes tranches de vie sur la ligne mythique de bus reliant Liège à Athus en passant par Bastogne. C’est plutôt bien. Comment survivre à une énorme gueule de bois, de Stéphane ROSE (J’ai lu, n°10.344) un bouquin bien plus efficace qu’un Aspro effervescent ou autre Dafalgan forte. Pour les concernés. De Quentin LECLERC & Michel PIMPANT, Les boloss des belles lettres (La littérature pour tous les waloufs) (J’ai lu, n°10.725), des réécritures foldingues d’un tas d’œuvres célèbres qui vous permettront d’actualiser votre vocabulaire caillera. C’est drôle même s’il faut parfois faire un effort (on n’a plus quinze ans !) Enfin, j’ai adoré Petits propos pessimistes pour plaisanter presque partout, de Jacques PERRY-SALKOW & Frédéric SCHMITTER (Éditions des Équateurs, 2, chemin des Ruguets – F 76119 Sainte-Marguerite-sur-Mer), formidablement illustrés par Benjamin MONTI. À chacun son addiction. Ces auteurs-ci s’adonnent au tautogramme, un jeu littéraire consistant à composer une phrase dont tous les mots commencent par la même lettre. Perec et Eco s’y sont quelque peu frottés avec maestria (après César et son Veni, vidi, vici écrit à son ami Maltius pour immortaliser sa victoire en flèche contre le rusé Pharnace, qui menaçait de reconquérir les provinces romaines de l’Asie Mineure). L’ouvrage est dédicacé À Alphonse Allais, aux auteurs absurdes, aux amuseurs atrabilaires, aux abonnés absinthe, ça donne le ton. « Les rabat-joie y trouveront leur compte, mais aussi les misanthropes, les mauvais coucheurs, le Schtroumpf Grognon, et même les optimistes. » Ainsi, un fœtus est une « forme flasque fainéantant fastueusement » et l’
Apocalypse donne l’« avantage aux alarmistes ayant accès aux abris antiatomiques ». Achevons par le Début du désatre : « Dieu décida du dessus, du dessous, dessina de délicieux domaines, disposa deux débiles dedans, dit Devenez des dizaines. »

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