Je suis un corps étranger en moi ou la rupture du cordon médical

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Je ne comprend pas ce qu’il me dit. Il me parle pourtant, je crois.  Mais je n’entend pas ses appels, j’ignore ses plaintes.

J’ai besoin d’un interprète. Il va m’expliquer ce que je dois faire de ce corps qui me fait mal, qui me malmène, qui pèse si lourd en moi que je ne sais plus quoi en faire. Je suis impatiente de ne plus le sentir.

Alors je vais voir l’interprète. Je lui explique ma douleur, précisément, pour qu’enfin il trouve de quoi la faire cesser.

Je reviens avec des cachets antalgiques. Voilà. C’est ce que je voulais, non?

En fait… non. Tout le monde avale ça, et rien n’est réglé pour autant. J’aurais voulu lui dire que je ne suis pas comme tout le monde, que cette douleur est la mienne, qu’elle est particulière, qu’il me faut un traitement particulier. Mais je n’ai pas eu le temps. Je crois même que je n’y ai pas pensé. En vrai on ne m’a pas laissé la place, à moi. Je n’existe pas vraiment, ou si peu. Pour eux, pour les spécialistes. Je ne suis qu’une de plus qui vient leur raconter la même petite histoire de bobo.

Je ne suis même pas un cas intéressant: ils n’ont pas à jouer les sauveurs, cette douleur ne me fera pas mourir, rien de bien méchant. Et puis la vie, ça fait un peu mal, mais on finira bien par s’y faire.

Je sens mon corps se tendre en moi, se tordre, se raidir, mais je ne comprend toujours pas ce que je lui ai fait pour qu’il se débatte ainsi. Je reprends un cachet. Ça va le calmer. Au moins un temps. J’attends. En guerre froide contre mon corps. Je ne comprend pas son langage. Je l’aurai à l’usure. J’attends.

Ça n’agit plus. La chimie démissionne. J’enrage de n’avoir aucune prise.  De n’être même pas chez moi dans ma peau.

Je me demande «pourquoi moi?» Je me réponds «parce que tout le monde». J’ai la répartie facile, mais ça ne mène pas loin. Je sens cette douleur qui irradie à l’intérieur, je vais devenir folle peut-être. J’essaye toutes les positions, je gémis et on dirait que ce n’est pas moi. Un râle sort de ma gorge quand la douleur s’élance de nouveau. JE VEUX COMPRENDRE pourquoi je ne comprends pas. Jusqu’ici personne ne m’a expliqué mon corps. Les cours de bio ne m’ont rien appris sur moi-même. Pas plus que sur la grenouille, la dissection n’est qu’un viol de plus. Je n’ai  qu’un corps ouvert soumis à des scalpels qui croient avoir tout compris. Je n’ai rien vu d’autres que des gamins qui jouent à déjouer leur  sensibilité. Qui mettent au défi les même pas cap’, qui ravalent leurs doutes et leur dégoût en paradant une fierté que je vomis à présent.
Je n’ai rien appris d’autre que des schémas où on s’applique à dessiner les membranes des cellules, puis le noyau, des traits bien droits à la règle et des mots qu’on n’emploiera jamais plus pour parler de notre corps. Les interprètes seuls en usent, ils savent de quoi ils parlent, eux! Je n’ai rien appris qui me sois utile aujourd’hui pour m’aider moi-même. Au contraire j’ai la corde au cou. Ils ont fait mine de m’apprendre la théorie, mais je n’ai qu’en faire. Ce n’est pas d’elle dont j’ai besoin.
Un étranger hurle en moi et trépigne de ne pas être entendu pour autant. Lui ai-je déjà tendu l’oreille ? Je ne lui témoigne d’attention que lorsque je suis acculée, j’ai trop attendu car il m’échappe, se débat, il me mord férocement quand je lui dis de se calmer. Mon corps et moi sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre.
Je ne le sens que quand il me fait mal. Le soin que je daigne lui porter me fait souffrir à mon tour. Parce que ce n’est pas un soin. C’est un garrot. Il m’enserre plus qu’il ne me sauve. C’est un bâillon. Il fait taire la souffrance. Elle ne doit pas exister. Elle ne dit rien. Encore un cachet.
Je me sens si vulnérable que je n’ai d’autre choix que de me tourner vers ces experts, qui finissent de me réduire en miettes de moi-même tellement ils parcellisent mon corps. Tellement ils le dissèquent, tellement leur regard sur moi
est obtus,  leur statut  prétentieux, et tant ils cherchent à me réduire à un corps pathologique qui a tout intérêt se laisser «traiter».
Ecartez les jambes. Regardez fixement là-dedans. Ouvrez grand la bouche. Ne bougez pas. Avalez. Pendant 15 jours. Votre carte vitale. C’est 23 euros. Le traitement qu’ils nous administrent est un combat de la science contre tout ce qui vit et qui survit malgré elle. C’est comme ça que mon corps est devenu mon premier ennemi. Ils m’ont rendue incapable de le sentir autrement que dans la douleur. Quand il remue ça me fait peur. Tais-toi! Alors je l’étouffe avec ce qu’il me reste de force.
J’étouffe. Mon corps c’est moi! Soudain j’éclate je pleure. Et même je crie pour de bon, c’est comme si la digue que j’avais pour me prémunir de mes propres assauts cédait et qu’une grande vague m’emportait je ne lutte pas j’ai l’impression d’un soulagement violent et profond je me sens vibrer de sentir mon corps comme un ensemble qui vit, qui bat, qui cherche en permanence à rétablir un équilibre toujours instable parce que vivant, envers et contre tout ce que je lui fais subir je respire bruyamment mais je respire je morve partout je sanglote je hoquette. Je je… mais je respire. Un calme s’installe à l’intérieur de moi. Je sens que la douleur se calme un peu.
Je réalise à quel point je me suis toujours sentie dépendante. D’un savoir sur mon corps qui me parle à la troisième personne. Dépendante d’une médecine qui a réponse à tout mais qui ne me demande rien, à moi.
Qui use de procédés n’interrogeant en rien mes perceptions. Embarrassée, elle les écrase du pied. Elle applique des protocoles. A la lettre. Dictés par les mêmes sangsues qui médicamentent, nourrissent et légifèrent. Qui nous empoisonnent pour notre bien. Ceux-là mêmes qui ont dévêtu, rasé et réduit en cendres toutes les femmes qui osaient guérir sans statut ni droit, fortes d’un savoir appris du temps passé à remédier et à tenter des plantes et des pratiques.
Je suis rendue aujourd’hui à un état d’isolement et de dépendance qu’il me faut rompre avec la première ressource que j’ai.
J’ouvre les yeux sur mon corps. La douleur s’efface peu à peu.
Non je ne veux pas être une morte-vivante sur laquelle les blouses blanches s’agitent et opèrent, prétendent et diagnostiquent, tamponnent, cachetonnent, mesurent, supputent, examinent, dépècent, possèdent et dépossèdent.  Je ne veux pas les laisser exercer sur mon corps une contrainte telle que je ne m’y sens plus habiter.
Le corps médical ne me fera pas étrangère à ce que je suis. Enfin je me tends la main à moi-même. Je me réconforte, m’apaise, me berce et me caresse doucement. Et je ronronne à mon propre contact.  Ça commence comme ça je crois.

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