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Qu’est-ce que tu vas faire avec tous ces restes ? Toutes ces choses qui font cette ligne, ce tronc ? Qu’est-ce que tu vas faire avec toutes ces courbes ? Je vais te rendre saoul, saoul d’amour de ma bosse, ma bosse, ma bosse, ma bosse et mes délicieux petits morceaux de fille. Regarde ça. Je rends ces frères fous tous les jours, ils me traitent vraiment bien, ils m’achètent toutes ces choses, Dolce & Gabbana, Fendi, Donna Karan, ils partagent tout et mettent leur argent sur ces choses que je porte et qui me font m’envoler. Ils disent qu’ils aiment mon cul en Seven Jeans et True Religion, moi je dis non mais ils continuent à donner alors je continue à prendre même si je refuse d’être prise. On peut continuer à se rencontrer. Et je peux encore montrer des choses. Mon amour. Ma bosse. Ces lignes rondes de fille. Mes bosses. Mes bosses qui vous tiennent. Aux garçons elle leur fait tout dépenser, dépenser tout leur argent sur elle, tout leur temps sur elle. Donc je te répète que je vais te rendre saoul d’amour pour mes bosses et qu’est-ce que je vais faire avec tout ce cul ? Tout ce cul dans mes jeans ? Je vais te faire crier. Crier, crier. Crier à cause de mes bosses. Mes délicieuses courbes. Et je vais te le répéter encore.

Le garçon a rencontré cette fille dans une disco et elle lui a dit, hey, viens on y va, je pourrais être ton bébé et tu pourrais être mon miel, on dépensera du temps et ça ne coûtera rien. On va mixer ton lait avec ma bouffée de cacao, du lait, du lait au chocolat. Le mec qui dit ça est noir. La fille est blanche. La bouffée de cacao est de la coke. Cocoa. Elle dit combien tous les garçons la trouvent sexy, qu’ils veulent tous avoir du sexe, qu’ils restent près d’elle, qu’ils dansent près d’elle, tentant d’effleurer ses bosses, de plonger leurs regards dans ses bosses et de les sentir. Ils peuvent les regarder, mais ils ne peuvent pas les toucher. S’ils les regardent ça va, s’ils les touchent elle va faire un drame. Et eux n’en veulent pas de drame. Non, pas de drame. Pas de drame. Alors ne viens pas poser tes mains dessus, je veux juste danser et faire bouger ces formes. Ces bosses. Ces jolies bosses de femelle, celles de devant, celles de derrière. Et tu vas dépenser. Tu vas dépenser ton temps et tu vas dépenser ton argent sur ces bosses. Qu’est-ce qu’elle va foutre de tout ce cul et de tous ces seins coincés dans ces jeans ? Elle va te faire crier, crier, crier. Et elle va te faire bosser, bosser, bosser. 1

De courbes et d’ondes, de lignes souples et de plis mouvants, d’herbes hautes et de choses qui s’évaporent, de mousses lisses, des creux, des parties hautes et humides, des zones d’ombres, des  crissements, et toute cette vermine ouatée, des rais de soleil qui s’évanouissent entre les bras des plantes, les fumeurs de haschich sont au paradis. Le paradis est un jardin clos, à son origine. À son origine, c’est un jardin défini par une clôture, le jardin dans lequel on place les bêtes sauvages. Et le paradis ne s’emploie que de manière exotique et en parlant des jardins des rois et des nobles perses. Le paradis est un spectacle ou un lieu d’où le voir. Le paradis est la terrasse la plus haute dans les théâtres, celle des places les moins chères, c’est là d’où tous les pauvres peuvent admirer le spectacle. Le corps en est le reflet. Le paysage est un décor et le décor est aimé comme l’être, comme celui qui te ressemble ou mieux l’être aimé fonde le paysage et les collines alentours laissent couler des rivières de sueur et de sperme. Le paradis est une image, ce truc délicieux qu’on peut presque toucher. Les fumeurs de haschich sont au paradis.

En 1098, Hassan Ibn Sabbah, le vieux de la montagne, prend possession de la forteresse d’Alamut afin d’y édifier les bases d’une congrégation musulmane fidèle à Mahomet, un Ismaélisme des fondements. Sur base de
mythologies locales, même si l’existence de Hassan Ibn Sabbah et de ces terribles Fedayin est parfaitement avérée, mais il est historiquement impossible que Marco Polo ait pu y assister, puisque la forteresse du vieux de la montagne sera démantelée en 1256, celui-ci, Marco Polo donc, raconte dans sa description du monde : « Il habitait une très noble vallée entre deux très hautes montagnes ; il y avait fait faire le plus vaste et superbe jardin qui jamais fut vu. Il y a abondance de toutes les bonnes plantes, fleurs et fruits du monde, et des arbres qu’il a pu trouver. Il fit faire les plus belles maisons et les plus beaux palais qui oncques fut-ce vus, car ils étaient tout dorés et décorés de toutes les belles choses du monde, et les tentures étaient toutes de soie. Il leur avait fait faire maintes charmantes fontaines, répondant aux diverses façades des palais, et toutes avaient dedans de petites conduites où courait, en l’une vin, en d’autres lait, en d’autres miel et en d’autres l’eau la plus claire. Là habitait les dames et damoiselles les plus belles du monde, lesquelles savaient très bien sonner de tous instruments, chanter mélodieusement, danser autour de ces fontaines mieux que toutes autres femmes, et par dessus tout, bien instruites à faire aux hommes toutes caresses et privautés imaginables. Leur rôle était d’offrir tous délices et plaisirs aux jeunes hommes qu’on mettait là. Il y avait une multitude de nippes, literie et victuailles, et de toutes choses désirables. De nul vilaine chose ne devait être parlé, et point n’était permis de passer le temps autrement qu’à jeux, amours et ébats. Ainsi ces damoiselles magnifiquement parées de soie et d’ors allaient s’ébattant à toutes heures dans les jardins et les palais ; car les femmes qui les servaient demeuraient enfermées et oncques n’étaient vues en plein air. »  2

On connaît tous cette histoire. L’étymologie raconte qu’une déviation ou, mieux, une incompréhension, aurait donné assassin comme héritage de haschischin, fumeur de haschich. Certains disent que cette incompréhension viendrait plutôt du fait que les croisés, de ceux qui auraient véritablement rencontré le maître des Nazarite ismaélien, auraient mal interprété le substantif persan « Assas », qui signifie fondement et son substantif « Assassi », fondamental. D’autant que Hassan aurait aimé appeler ses adeptes Assassiyoun. Mot doux attribué à ces fedayin qui prenaient en mystiques les dragées d’herbes et selon un rite parfait se couvraient de la réalité de leur foi, rendaient réel leurs rêveries, attribuaient aux illusions des qualités terrestres. En 1938 ce qui a fait le mythe d’Alamut c’est le roman éponyme de Vladimir Bartol. C’est pas dingue comme bouquin, je vous préviens, c’est un peu « L’infirmière chez le Cheick » de Barbara Cartland version grosse prod. Enfin grosse prod, c’est pas Star Wars, non plus, dans les scènes de batailles on voit bien que c’est plein de plans rapprochés parce qu’en fait il n’y a pas assez de figurants. D’ailleurs je comprend pas, c’est un bouquin ! Normalement ça coûte pas plus cher de montrer des milliers de gens en tuniques accrochées aux harnais de leurs chevaux rutilants galopants les uns sur les autres et se rencontrant dans des fracas de métaux brillant au soleil, des fontaines de sang, retombant sur les hommes haletant dans un contre jour rugissant sa malédiction et le héros agenouillé mordant le drapeau ennemi assisté de ses plus fidèles camarades d’armes. Je sais pas. Si peut-être c’est plus cher. Néanmoins, seul roman de cet auteur slovène, il a au moins le mérite d’avoir poussé la légende jusqu’à nous. Et comme il est dit dans L’homme qui tua Liberty Valance 3 : « When the legend become facts, print the legend ! »

« Est-ce que je sais moi ce que me réserve le destin ? Buzruk Umid sait-il quand il
va mourir ? Et pourtant ces évènements doivent être inscrits depuis des millénaires dans l’organisation de l’univers. Protagoras disait que l’homme est la mesure de toute chose. Ce qu’il perçoit existe, ce qu’il ne perçoit pas n’existe pas. Dans les jardins nos trois garçons, leur corps, leur âme et tous leurs sens vont jouir du paradis. Le paradis existe donc pour eux. Toi Burzuk Umid tu t’indignes de la supercherie dans laquelle j’ai attiré les fedayin. Ce faisant, tu oublies que nous sommes nous même victimes des illusions de nos sens. Dans ce domaine, je ne serai en rien pire que cet être supposé au-dessus de nous qui, comme l’affirment les différentes religions, nous a créés », fait dire Mr Bartol à Hassan Ibn Sabbah 4 .

On retiendra de Hassan Ibn Sabbah, astrologue et gourou, architecte et meneur de guerres, diplomate et poète, ces vers dont ont hérité les écrivains de la Beat, dont ils ont, pour partie, repris l’héritage à leur compte. Rien n’est vrai, tout est permis.

Ayant réussi à convaincre ses Fedayin de l’existence matérielle, presque terrestre, mais pas exactement, des jardins, Le Vieux de la Montagne pouvait les envoyer commettre quelques actes criminels, tuer, piller, semer la terreur. Certains disent, mais c’est difficile de s’en convaincre totalement, qu’Oussama Ben Laden aurait été adepte de ce courant ismaélien et que c’est ainsi, convainquant ses fidèles jusqu’à la déraison, qu’il aurait assit son pouvoir. On ne saura jamais si le Ben Laden tardif d’après 2001 est autre chose qu’une bande vidéo. On sait par contre de source sûre qu’il a armé et entraîné ses troupes contre le pouvoir démocratiquement élu d’Afghanistan avec l’aide des services secrets étasuniens. On trouve sur des blogs des phrases telles que : « On prétend que parmi les descendants d’Hassan Al-Sabbah, il y a l’Aga Khan, qui vit à Bombay, et son oncle, Sadruddin, permanent a l’ONU. » Je ne vais donc pas aller plus loin…

Je ne suis pas particulièrement versé dans les complexes des pensées philosophiques, en tout cas pas au sens académique du terme, mais je suis à mes heures fumeur de haschich et ce truc sur la réalité construite comme une gigantesque illusion, ça, ça oui ça me fait bander ! Ça me fait bander parce que ça suppose que nous tous, toi, moi, lui là, oui toi, viens ici s’il te plaît, nous tous sommes en mesure de réaliser notre réalité, notre histoire, d’en fabriquer les motifs et les ambiances et que bien sûr on ne vient pas de nulle part et que bien sûr nous ne sommes pas vierges de ce que nous avons traversé, lu, vu, bu, pris, aimé, pas vierges du froid qui nous a gelé les côtes, du goût du sang dans la bouche à la bagarre de fin de bal, ni vierges de la naissance de ton petit frère ou du chien qui aboie ou de cette magistrale partie de cul que tu as eue et de celle que tu as seulement rêvée. On est fait de ce qu’on a traversé oui, mais ce n’est pas pour autant qu’on ne peut en écrire l’histoire. Ça veut dire en structurer les fondements. Les illusions en sont. Les rêveries et le planer haut en font partie. Jouir, jouir, jouir. Jouir au sens de gicler, au sens de vibrer, de fondre, de s’abimer, de se perdre. Jouir au sens de posséder. Posséder ce qu’on est, posséder la réalité de nos sens et de nos illusions, posséder notre histoire. Ça veut dire être. Être des assassins.

Ferguson, c’est le nom de la fille qui chante, là, au début de ce texte. Ferguson, c’est aussi là ou ça brûle.

Notes:

  1.  Interprétation très littérale des paroles de My Hump, Black Eye Peas, 2005, traduction de l’auteur.
  2.  Marco Polo, La description du monde, pp. 48 et 49, Librairie C. Klincksieck, 1956
  3.  Lorsque la légende dépasse la réalité, imprime la légende» in, L’Homme qui tua Liberty Valance (The Man Who Shot Liberty Valance), John Ford, 1962
  4.  in Alamut, Vladimir Bartol, 1938. Ed. Libella, Paris, 2012 p.317

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