Promenons-nous dans les bois

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Au milieu des années 90, au Royaume-Uni, le nombre de personnes qui disparaissent des statistiques de l’action sociale – alors que leurs conditions auraient dû les amener à y figurer – devient tellement significatif que certains observateurs, pour la plupart des sociologues, tentent de nommer le phénomène. Ils avancent alors le terme de « sherwoodisation ».

Ce concept se présente comme un fourre-tout où on placerait une population dont on a perdu la trace et dont on ne sait pas trop bien qui la compose, où on la localise ni même ce qu’elle fait vraiment. Si ce n’est qu’elle a décroché des institutions d’aide sociale.

Un principe, simple, doit s’imposer : si tu veux bénéficier d’une aide sociale, alors tu t’actives sinon, tu décroches

Évidemment, le choix du nom de cette forêt convoque immédiatement tout un univers mythologique. Sherwood, c’est le repère de Robin des Bois, alias le Prince des voleurs et du légendaire ouvrier rebelle, Ned Ludd, qui aurait détruit une machine à tisser parce qu’il l’estimait coupable de générer le chômage dans l’Angleterre du 19ème siècle. Reprendre allégoriquement l’appellation permet de désigner le territoire où tous les exclus générés par un durcissement du welfare state tentent de survivre. Et on l’imagine forcément interlope, comme un repère de hors-la-loi, avec ses obscurs réseaux un brin anarchiques, son économie souterraine et, si ça se trouve, ses bandes urbaines. Impossible de dessiner le parcours-type d’une personne qui aurait pris le chemin de la célèbre forêt  : les processus qui y amènent dépendent de causes multiples et variées. On suppose que la sherwoodisation frapperait principalement les jeunes, le décrochage scolaire étant souvent identifié comme un déclencheur. Il induirait un second type de décrochage, social celui-là. Arrêter l’école, c’est fragiliser, voire briser, les liens avec des pairs qui, eux, poursuivent un cheminement d’apprentissage. Une rupture décisive peut alors se créer : « le jeune » ne parviendrait plus à justifier complètement son intégration dans la société. Partant, il tentera de se constituer un habitat convenable en investissant un territoire marginal. Ainsi, gagne-t-on la forêt de Sherwood.

Certes, les contours du territoire dont il est question semblent flous, imprécis. Mais celui-ci n’en reste pas moins bien réel. « Le jeune » abandonne, il ne tente plus de rester accroché au filet de sécurité que lui tend la société. Il prend le chemin d’une sorte d’alternative : il entre dans le royaume de la débrouille, intégrant un réseau qu’il aura su constituer, soit avec avec ses pairs, soit grâce à des associations. Parfois, il reste seul et ne compte que sur lui-même.

Bien sûr, la sherwoodisation ne concerne pas que « le jeune ». Il arriverait également que des personnes décrochent de la société du travail alors qu’elles étaient jusque-là bien intégrées à la « cité ». Et, selon les observateurs, ça pourrait arriver à tout moment, dès lors que l’individu perd le contrôle de sa situation ou de son environnement. Licenciement, burn-out, problèmes d’assuétudes, divorce… En gros, il y aurait un bon paquet de raisons différentes, personnelles ou professionnelles, capables d’engendrer une rupture sociale. Attention toutefois à ne pas systématiser les liens de causalité : un même problème n’impliquera pas forcément les mêmes effets d’exclusion.

On l’aura compris, la plupart du temps, celui qui rejoint Sherwood le fait à l’insu de son plein gré©. Cependant, certains effectuent le trajet de façon totalement volontaire. Ras-le-bol de cette société de consommation et de l’apologie de l’individualisme : hop, on fait son baluchon, on crame sa bagnole, son portefeuille, et on va vivre dans la forêt. Et cette fois, on parle de la vraie, celle qui sent bon l’humus avec les sapins, les champignons et les sangliers ! Récemment, un jeune belge de vingt-deux ans,
inspiré par l’histoire de Chris Mc Candless, raconté par Sean Penn dans le film Into the Wild, décide de tout quitter pour aller (sur)vivre dans la forêt ardennaise. Il sera retrouvé quelques jours plus tard par la police, alertée par ses amis et ses parents 1 .

Au-delà de ce cas exceptionnel, la sherwoodisation volontaire peut avoir partie liée avec un certain radicalisme éthico-politique. Le phénomène pourrait avoir son importance à l’avenir, et nous espérons pouvoir y revenir dans un prochain numéro.

Freeter et NEET
candidats à Sherwood  ?

Les experts n’aimant pas donner l’impression qu’ils parlent d’une réalité fuyant encore entre leurs doigts, d’aucuns ont tenté d’établir quelques profils-types d’habitants de la forêt de Sherwood. Le terme de freeter est ainsi apparu au Japon à la fin des années quatre-vingt. Il naît d’une contraction de l’anglais « free » et de l’allemand « arbeiter » pour définir « [les] jeunes peu qualifiés [qui] n’ont pas d’autre choix que de vivre de petits boulots mal payés, trop pauvres pour s’établir et créer une famille » 2 . Le nombre de freeters nippons pourrait être alors évalué à quelques deux millions de personnes. Un freeter est souvent caractérisé comme un perdant, un jeune qui n’a pas su s’adapter à la société, au rythme du travail, et qui est obligé de vivoter via des intérims dans des boulots précaires ou grâce à l’aide de sa famille. C’est bien souvent une victime du décrochage scolaire.

Comme si on pouvait faire reposer le problème du chômage de masse sur le comportement personnel de quelques « inadaptés » en gardant son honnêteté intellectuelle

Non loin du freeter, les chercheurs japonais ont trouvé le NEET – acronyme pour Not in Education, Employement or Training. Le second possède des caractéristiques identiques au premier, sauf qu’il refuse de chercher un job. De cette manière, il est dans une situation encore plus précaire. On est ici face à une jeunesse désenchantée par le système du travail actuel qui réclame plus de liberté pour échapper aux contraintes imposées par le modèle de société dans lequel elle vit. Le NEET est l’archétype du jeune qu’on taxera volontiers de fainéant ou de profiteur, quand le freeter, c’est plutôt celui qui cherche mal, qui est trop exigeant. Tous deux composent cette population dans la fleur de l’âge, en manque de motivation, ignorant tout ou presque de la vie et pour qui « il faudrait une bonne guerre » !

Et pourtant, à y regarder de plus près, le freeter, par exemple, occupe une fonction aujourd’hui nécessaire dans l’organisation de la production. Il joue le rôle de ce « travailleur jetable après usage », est le type d’employé rêvé pour de nombreuses grandes entreprises : flexible, en CDD, sous-qualifié donc « légitimement » sous-payé. Mais est-il vraiment correct d’inclure les freeters et les NEET parmi les habitants de la « forêt » ? Malgré une précarité indéniable, ils font toujours partie de la cité à proprement parler, contribuant toujours au système. Par contre, il est clair qu’ils représentent une population à risque, et qu’il ne leur manque pas grand chose pour basculer. De fait, ils vivent déjà dans la précarité, et le lien qui les tient à la société est fragile. Si un freeter n’arrivait plus à tracer ces incessants zigzags entre petits boulots sans lendemain, il pourrait rapidement devoir trouver la direction de Sherwood.

L’Etat social actif, alias Jean-Sans-Terre

Bien sûr, la forêt qui donne son nom au concept de sherwoodisation se trouve sur le territoire de la perfide Albion, mais cela n’explique pas pourquoi il y a été
élaboré il y a une vingtaine d’années. A l’époque, le Royaume-Unis traverse cette grande période de transformation politique menée par le gouvernement travailliste de Tony Blair. Cette importante entreprise de « modernisation » vise à réformer profondément le welfare state pour intégrer un workfare state. Un principe, simple, doit s’imposer : si tu veux bénéficier d’une aide sociale, alors tu t’actives sinon, tu décroches.

Si on prenait au pied de la lettre l’allégorie proposée par les sociologues britanniques pour tenter de qualifier le décrochage social et la précarité, on pourrait alors penser au Prince Jean pour illustrer ce qu’on a appelé en Belgique l’Etat social actif. Sur nos terres, cette machinerie politique a notamment été construite sous l’impulsion du socialiste flamand Frank Vandenbroucke. Celui-ci se trouve justement à Cambridge dans le milieu des années 90, en pleine « modernisation » blairiste. Après avoir été poussé à démissioner de son poste de Ministre des Affaires étrangères suite à l’affaire Agusta 3 , il est parti pour l’Angleterre soutenir une thèse dans la célèbre université. Et il le fait auprès de Lord Anthony Giddens, celui-là même qui offre, avec sa « 3ème voie », le cadre théorique inhérent à l’action de Tony Blair – celui-là même investi par Bill Clinton et par Gerard Schroeder, grand « modernisateur » du marché du travail allemand tant admiré.

La sherwoodisation est liée à l’activation, cette recette miracle mise au point « à gauche » pour sauver la sécu en mettant fin à « l’assistanat ». Il s’agissait d’imposer aux populations des politiques de « responsabilisation » des allocataires sociaux. Ou, en d’autres termes, de sauver un modèle social et de trouver une alternative au néo-libéralisme triomphant… mais en réalisant le volet éthico-politique du programme de ce dernier. Est-ce que ça a marché ? Peut-être faudrait-il commencer à en douter…
Les effets des ces politiques sont là pour ça. Bernard Van Asbrouck, conseiller général au Forem, explique les conséquences de l’application de ces principes : « L’individu “activé”, “mobilisé”, “encadré” vers l’emploi reçoit de par le discours collectif une étiquette sociale qu’il va soit intégrer et, par là, se vivre comme citoyen de seconde zone, un “looser” en quelque sorte, soit refuser et alors il va refuser le système qui le définit comme tel. » 4

Ceux qui refusent cette responsabilisation aussi forcée que ridicule (comme si on pouvait faire reposer le problème du chômage de masse sur le comportement personnel de quelques « inadaptés » en gardant son honnêteté intellectuelle) sont éjectés. Mais, parfois, accepter avec résignation son statut de minable ne suffira pas à éviter la sherwoodisation. L’individu sans emploi est désormais coupable, jusqu’à ce qu’il ait fait la preuve du contraire. Coupable de ne pas être un travailleur efficace, de ne pas participer correctement à la construction d’un marché du travail suffisamment compétitif, coupable de dépendre de la générosité des « gens qui se lèvent tôt », coupable d’être un assisté, un profiteur, un parasite.

La culpabilisation impliquée par l’activation dégrade l’estime de soi des allocataires sociaux. Beaucoup finissent par accepter l’idée que leur précarité est, en quelque sorte, la juste punition que leur a valu le fait d’être des assistés. Par ailleurs, l’injonction permanente de compétitivité que l’Etat social actif adresse incessamment à ceux qui en sont les « bénéficiaires » contribue également à l’isolement. Si on veut trouver du travail, il faut savoir se battre, se vendre, être meilleur que les autres. Dans ce cadre d’exacerbation des logiques individualistes, les personnes sont esseulées et ont du mal à trouver la protection de la communauté. Et pas la peine d’
espérer rouspéter… Comme le dit Bernard Van Asbrouck, le message de l’Etat social actif c’est : « Sois acteur et tais-toi. »

En Belgique, pendant des décennies, une sécurité sociale performante a largement atténué les risques de voir un nombre important de gens vivant dans la précarité s’invisibiliser à travers un processus de sherwoodisation. Le plan d’accompagnement des chômeurs (2004) avait déjà passablement changé la donne. Mais, de ce point de vue, la date du 1er janvier 2015 risque bien de rentrer dans l’histoire politique et sociale du Royaume. Ce jour-là aura lieu ce que les syndicats annoncent comme un « bain de sang social » : l’exclusion programmée de 55.000 chômeurs. Dans les quelques années qui suivent, le chiffre pourrait atteindre la barre des 100.000. Et parmi ceux-ci, 30 à 40% seulement auront droit aux aides du CPAS. Pour les autres : trekt uw plant !
La forêt de Sherwood semble aujourd’hui l’une des rares au monde à être en expansion. Et cela à même le sol belge.

Robin des Bois, Peter Pan ou Spartacus

On tient notre Prince Jean. Mais qui jouera le rôle de Richard Cœur-de-Lion ? Celui qui porte les espoirs pour lesquels se bat Robin ? Tout le problème est là : il n’y a pas de Bon Roi Richard – dont on pourrait attendre le retour. De ce point de vue, l’allégorie ne semble pas du tout fonctionner. Devrait-on plutôt tenter de se rapporter à la légende de Peter Pan et des Enfants perdus ? Ceux qui disparaissent des radars de contrôle de l’Etat Social Actif auraient-ils gagné une sorte de pays imaginaire en suivant un garçon qui ne veut pas grandir ? Même en tenant compte de la menace du Capitaine Crochet, on peine à penser que ce cadre narratif-là puisse vraiment nous servir pour penser la situation.

Et si on tentait le récit semi-légendaire de la révolte guidée par Spartacus ? La révolte des esclaves contre ce géant sans pitié qu’est la République de Rome colle peut-être plus à la situation. Le Vésuve pourrait jouer le rôle de Sherwood dans le décor. Comme la forêt britannique, le volcan italien abritait toutes les personnes ne voulant plus subir le joug des Romains. Ils venaient grossir les rangs de l’armée servile. Contrairement à Robin des Bois et Peter Pan, le gladiateur rebelle a bel et bien existé. Et, surtout, son histoire ne débouche pas vraiment sur un happy end mais plutôt sur un massacre assez sanglant. Il trouvera la mort (au combat) et 6000 de ses partisans finiront crucifiés sur le voie appienne. Quand même !

Même si on sait toute l’importance que la figure de Spartacus a pu avoir dans l’histoire des mouvements prolétariens, la probabilité de voir le processus de sherwoodisation déboucher sur une révolte de type militaire avec massacres des insurgés à la clé nous semble extrêmement improbable. Voire nulle. Franchement, nous n’en sommes pas encore là !

Si on admet que trouver un cadre narratif adéquat aiderait à penser le problème du décrochage social à « bas bruit », force est de constater que celui-ci pourrait bien ne pas se trouver tout fait dans le catalogue des fictions existantes. Il faudrait inventer du récit ou, à tout le moins, des personnages originaux, pour repeupler d’anciennes légendes. Surtout du côté des héros, parce que pour les méchants, ça reste beaucoup plus simple à comprendre. La sherwoodisation est un effet direct de l’intégration de l’Etat Social Actif que toute une population d’allocataires a fini par quitter, volontairement ou non. Pour traiter autre chose que le symptôme, il faudrait au moins remettre en cause l’activation. Or, on risque bien de s’entêter à l’identifier comme le remède miracle.

De ce point de vue, la date du 1er janvier 2015 ressemble davantage à une grande accélération direction le mur qu’à un tournant décisif.

Notes:

  1. Un autre jeune étasunien qui avait tenté une expérience similaire s’était quant à lui suicidé deux jours à peine après avoir quitté son domicile.
  2.  Les citations concernant les Freeters et le NEET sont issues de Tokyo Freeters, un documentaire de Marc Petitjean (2010 – 48 minutes).
  3. Fameuse affaire de corruption mettant en cause dans les années nonante plusieurs hauts dirigeants issus des partis socialistes belges.
  4. Bernard Van Asbrouck, Journée d’étude sur l’activation  : être activé, voie passive ? – Asbl Flora, Bruxelles, 25 octobre 2012.

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