Aucun rapport, ou presque

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Les hasards du calendrier combinés à une incapacité chronique à gérer correctement un agenda peuvent parfois donner des compositions originales. Ça ne doit même pas être à moitié vrai mais, en ce beau vendredi d’octobre, j’essaye de le croire, en assumant le programme hyper chargé que je me suis maladroitement fixé pour la journée. Par mégarde, je me suis engagé à suivre un colloque syndical en matinée et à assister à des rencontres de créatifs du secteur médiatique dans l’après-midi. Et en plus, ce soleil décidément wallifornien me pousse à l’indolence. On va encore rigoler.

Le matin

Le viaduc de Beez permet à l’autoroute Bruxelles-Luxembourg d’enjamber la Meuse, et cette prouesse le rend suffisamment célèbre pour avoir une page wikipedia. Au pied de cette énorme quantité de béton et d’acier de 579 mètres de long, forcément, une sorte de no man’s land. Et pourtant, le bus 50 stoppe juste à cet endroit. Qu’est-ce qu’un arrêt de la TEC peut bien foutre dans un coin aussi désolant ? La réponse se trouve juste en face, sur la gauche. Deux bâtiments ont été posés là, collés aux coteaux. Le premier, bardé de zinc, sert de QG à la FGTB Métal de Wallonie. Le second abrite l’espace solidarité où doit se tenir un colloque organisé par le Centre d’Education Populaire André Genot (CEPAG).

« Mal aimés, mal payés, maltraités… Comment de victimes, les chômeurs sont devenus coupables ? » Quand un pote, formateur syndical, m’a demandé si je voulais venir à un colloque ainsi intitulé, j’ai répondu « Ok », sans me demander ce que je pouvais vraiment en espérer. Et maintenant, alors qu’on attend dans le hall et que je sirote mon cinquième café de la journée, à 9h du matin, j’essaie d’affronter nonchalamment la question – tout en tentant de me souvenir où j’ai bien pu déjà voir cette personne qui discute assez joyeusement avec Thierry Bodson, le leader syndical.

La centaine de participants présente s’installe bruyamment dans la salle de conférence. Je me rends compte que mes craintes, celles de devoir assister une fois de plus à une longue séance de récit analytique à propos du Grand Désastre (celui qui a laminé la gauche européenne), pourraient être fondées. Ce genre de réunion me fout le bourdon. Je comprends que parler, ça fait du bien, mais là, on tourne un peu en rond. Comprendre (plus ou moins) comment on a pu atterrir dans la merde ne suffit pas toujours à savoir ce qu’il faut faire pour s’en sortir. Il doit exister une espèce de passage secret entre ces deux types de connaissance et j’ai des doutes quant à la possibilité de le découvrir ici et maintenant, en ce qui concerne l’épineuse question du chômage.
J’en ai marre de fouiller les fichiers mal rangés de ma mémoire et me tourne vers mon pote pour lui demander qui est donc cette femme assise maintenant au premier rang et qui s’est largement entretenue avec le Secrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB juste avant. Réponse : Eliane Tillieux, ponte locale PS. Mais oui, je l’avais déjà vue, à la télé. Enfin, sur internet, mais c’est la même chose. J’ai une question subsidiaire : quelle fonction occupe-t-elle en ce moment ? Réponse : ministre de l’emploi de la Région Wallone.

Qu’est-ce qu’un arrêt de la TEC peut bien foutre dans un coin aussi désolant ?

Voilà, je n’ai pas fait le déplacement pour rien, j’aurais au moins vu quelque chose d’un peu exceptionnel. Pour rappel, réforme de l’État oblige, dès janvier 2015, le contrôle des chômeurs deviendra une compétence régionale. Je vais donc assister à trois heures de dénonciation des méfaits de l’activation des chômeurs en présence de celle qui aura bientôt la responsabilité de mettre en œuvre le volet répressif de cette politique.

Je me laisse aller brièvement à la méditation : comment est-ce que ça va fonctionner exactement, cette histoire d’Action Commune Socialiste contre le gouvernement d’ultra-droite ? Qu’on se parle
entre syndicat, mutuelle et parti, rien de bien nouveau. Mais l’avènement de la Suédoise pourrait changer la donne. Est-ce que ça ne risque pas de tourner à la Sainte Alliance, avec pacte de non-agression ? Difficile à dire. Quelques semaines plus tard, Thierry Bodson répondra partiellement à ces questions en déclarant publiquement que la FGTB se réservait le droit de critiquer aussi le gouvernement régional. J’en déduirai que si Eliane Tillieux veut venir aux prochains rendez-vous du cycle de réflexion consacré à l’emploi et au chômage (« objectif plein emploi », le 27 mars et « un seul mot d’ordre : l’activation », le 16 juin), elle est maintenant clairement prévenue : il y a des limites à ne pas franchir. En même temps, si celle-ci n’ont pas déjà été franchies par la politique de feu le gouvernement Di Rupo, on peut supposer qu’elles se caractérisent par une immense largesse…

Le modérateur met enfin un terme à mes divagations et impose le silence en remerciant tout le monde d’être venu, et pas vraiment pour rigoler, en plus. Dans les deux prochaines années, on aura droit à un carnage : environ 45 000 personnes se feront jeter du chômage. Il cite encore un ou deux chiffres catastrophiques avant de passer la parole à Thierry Bodson (qui est aussi administrateur général du CEPAG) qui nous parle du lien étroit entre l’incapacité de l’Union Européenne à mener une politique industrielle et économique digne de ce nom et son impuissance à faire face au chômage de masse. Au moment de conclure, le leader syndical rappelle, assez justement, que le contrôle des disponibilités a pour principale vocation d’exclure. Or il y aurait, selon lui, une alternative en la matière puisque les cellules de reconversion permettraient d’atteindre jusqu’à 70% de réinsertion (même dans un environnement « compliqué »). Ce qui l’amène à penser que le plan Marshall ne va pas assez loin et qu’il faudrait confier à une cellule d’anticipation économique wallonne la tâche d’esquisser les contours d’une offre de formation et d’enseignement adéquat.

Malheureusement, la ministre de l’emploi était déjà partie quand le second intervenant a déclaré que « l’approche libérale du marché du travail rejoint le soviétisme : il faut forcer les gens à travailler et c’est le travail de l’État »

Est-ce qu’il ne faudrait pas douter un peu avant de se jeter à corps perdu dans ce néo-keynesianisme cognitif ? Ça semble tellement cousu de fil blanc et pourtant il y a comme quelque chose qui ne cadre pas quand on imagine la Wallifornie comme un territoire où l’intelligence serait planifiée et, en définitive, largement indexée à « la loi des Marchés » – Amen. Oula, je m’égare ! N’empêche qu’on a vraiment bien fait de sortir un C4 qui avait pour une le célèbre panneau autoroutier « mise en chantier des cerveaux de demain » : il est toujours en plein cœur de l’actualité politique régionale.

Retour au direct. La parole a été cédée au rédac’ chef d’Alternative Economique. La ministre quitte la salle mais sincèrement, je crois qu’il n’y a aucun rapport. Non seulement elle doit être au courant de ce qui s’est dit et de ce qui va se dire, mais en plus, elle doit avoir pas mal de boulot au bureau – vu les matières dont elle s’occupe. Je me demande quand même si elle n’a pas commis une petite « erreur de communication » en choisissant de sortir par la porte qui se trouve au fond de la salle (quand il y en avait une juste derrière l’estrade, à quelques mètres du premier rang où elle se trouvait) : elle doit s’excuser auprès d’une bonne dizaine de personnes en remontant la salle, la discrétion a totalement abandonné sa sortie.

Malheureusement, la ministre de l’emploi  était déjà partie quand le second intervenant a déclaré que « l’approche libérale du marché du travail rejoint le soviétisme : il faut forcer les gens à travailler et c’est le travail de l’État ». Une vingtaine de minutes durant, il dresse le tableau des horreurs et autres drames engendrés par des politiques européennes qualifiées de « politiquement
invendables ». Une « économiste atterrée » prend ensuite le relais pour continuer de creuser le même sillon en détaillant les contraintes que l’Union fait peser sur les États en matière de réforme structurelle du marché du travail. Elle finit en expliquant comment les institutions de protection sociale doivent désormais servir à « réparer » les déficits d’employabilité. Prozac pour tout le monde.

Ou plutôt pause-café. Un formateur syndical à la tchatche bien aiguisée veut nous démontrer, preuve à l’appui, que la clope électronique est un must pour tous ceux qui aiment fumer et faire du sport en même temps : il finit de nous convaincre en accomplissant un bref jogging autour de la table en tétant son e-cigarette. J’ai donc le sourire aux lèvres quand le représentant de « Solidarité contre l’exclusion » prend la parole pour dresser un bref bilan de la plateforme « Stop Chasse aux Chômeurs ». Il n’essaye pas de nier que cette campagne peinerait à se targuer d’un bilan globalement positif mais tente quand même timidement d’avancer deux gains significatifs qu’elle aurait permis d’obtenir : « la possibilité de mobiliser l’argument féministe » et le passage dans le langage politique commun du fait que le plan d’accompagnement est en réalité une chasse au chômeur.

Je me demande si l’un des pires effets du plan d’accompagnement des chômeurs n’est pas là, dans ce syndrôme de l’entraîneur-de-foot-dont-l’équipe-vient-de-prendre-une-dérouillée-historique ? Le gars arrive en conférence de presse, la mine défaite et explique que oui, cette raclée restera dans les annales mais qu’en même temps, il a vu des bonnes choses de la part des siens, qu’à aucun moment ils n’ont baissé les bras et qu’après tout, le score s’explique par une série d’épisodes qui ont mal tourné. Quand, en fait, ce qu’un supporter voudrait entendre du coach : « Ok, maintenant, il va nous falloir penser cette défaite. »

Mais la parole passe au président de la commission des Travailleurs Sans Emploi du CEPAG. Depuis le début, il trône au milieu de la table des intervenants, en guest star. Tout ce qui a été dit jusqu’à maintenant ne sert qu’à supporter et légitimer la liste des revendications qu’il va nous détailler. D’une voix décidée et un brin colérique, il demande qu’on mette la priorité sur un accompagnement de qualité (sur base volontaire) et sur la création d’emplois de qualité pour tous, qu’on revalorise l’enseignement technique et professionnel, qu’on aménage des accès aux zonings industriels pour ceux qui n’ont pas de voiture, qu’on mette le paquet sur l’accueil de la petite enfance (pour les mères au chômage) et qu’on crée un syndicat pour les SDF…

L’idée de devoir peut-être écrire quelque chose à propos de cette liste de revendications me plonge dans l’embarras. Ça ne dure qu’une poignée de secondes puisque cette gêne se dissipe quand le président des TSE du CEPAG, lancé dans un commentaire enflammé sur la situation politique, me ramène dans ma zone de confort en déclarant sur un ton péremptoire : « Hitler a démembré le droit du travail comme va le faire le gouvernement actuel. »

Fin connaisseur de la loi de Godwin, le modérateur comprend que c’est le moment de passer la parole à la salle, pour le traditionnel jeu de questions/réponses. Une dame qui bosse dans le coaching au Forem prend la parole pour signaler qu’il y a aujourd’hui pas mal de couples divorcés avec des enfants qui ne sont pas encore en âge scolaire. Il faut donc tenir compte des gardes alternées : l’accueil des mômes quand on est au chômage, c’est pas qu’un problème de nana, c’en est un aussi pour les mecs. La salle semble d’accord avec cela. Personnellement, un dispositif qui oblige celles et ceux qui veulent garder leur môme en bas-âge à le confier à des dames, parfois contraintes de se reconvertir en gardienne à domicile (un sous-statut invraisemblable), pour s’activer sur le marché de l’emploi comme d’autres courent sur un tapis roulant dans une salle de fitness, je crois que c’est un système empreint d’une profonde bêtise. Mais bon, jai cette fâcheuse tendance à voir le mal partout et le verre à moitié vide.

Le temps passe, il me faut regagner la gare de Namur pour ne pas mettre à mal le programme que je me suis fixé cette après-midi. Avant de partir, j’effectue un dernier arrêt par le wc, j’y croise un gars visiblement blasé qui me lâche un laconique : « Pfff, c’est toujours chiant, ce genre de truc, entre convaincus… » Comme un dégonflé, je me réfugie derrière l’horaire à respecter pour décider de ne pas engager la conversation avec lui. Je commence à me dire qu’il faudrait que je raconte toute cette histoire à l’occasion…

L’après-midi

J’avais également prévu d’assister aux rencontres pro du WebFest, « le premier festival belge consacré aux webséries, aux œuvres transmédia et à l’art numérique », qui débutait à 14h, à Liège. Alors que je monte quatre à quatre les escaliers de la Cité Miroir, le doute m’assaille à nouveau : pourquoi suis-je là ? Quel rapport la rédaction de C4 entretient-elle au juste avec les professionnels du transmédia ? Et pourquoi les couloirs de ce bâtiment sont-ils aussi démagogiques ? Cette éphémère crise existentielle se dissipe quand la dame de l’accueil, constatant que je représente D’Une Certaine Gaieté, me demande comment va Antaki. Home sweet home.

J’entre discrètement dans la salle alors que la séance a déjà commencé, m’inspirant de la technique impeccable d’Eliane Tillieux, étudiée ce matin. Je me glisse vers la place que m’a gardée Hélène Molinari, occupée à écrire des trucs sur son laptop – sans doute pour mieux se camoufler dans le milieu hyperconnecté où je viens d’atterrir. Comme une hallucination, j’ai cru apercevoir le chaotique Pierre Merjekovsky [1] au second rang. Non, je ne suis pas en plein jet lag, c’est bien lui : le programme m’apprend qu’il est en compétition, avec un projet intitulé Osez le socialique.

Sur la scène, deux gars présentent leur web-série qui s’intitule Typique. Ça raconte l’histoire d’un étudiant de l’ULB et de ses potes. On dirait une sitcom sur lequel on aurait collé un sticker « créativité inside » sous prétexte que c’est diffusé sur un channel Youtube et que le héros a un compte Twitter. Le duo de concepteurs est bientôt rejoint par une responsable de la cellule web-création de la RTBF Interactive (qui produit la seconde saison). Le trio parle couramment le wallifornien de l’innovation : ils ont pas mal brainstormé pour aboutir à un objet qui fonctionne aussi bien au niveau de l’identification que du contenu. Ils émettent l’hypothèse selon laquelle la forte viralité de Typique vient de là et que ça produit une communauté très engagée qualitativement. Et ça, c’est hyper-important quand vous pensez transmédia.

Maintenant qu’on est bien teasé, le présentateur de l’aprèm’ propose qu’on regarde un extrait. L’ordi se plante en beauté à trois reprises. Rebondissant intelligemment, l’énergique maître de cérémonie propose de prendre une question sur Facebook/Twitter via #LWF14 où ça ne chauffe pas beaucoup. Il trouve une question, ouf. On écoute la réponse. L’ordi n’arrive toujours pas à démarrer la vidéo. Le MC demande alors à la salle s’il y a un follow up. Des gens comprennent ce qu’il veut dire par là et lèvent leur main. On passe la parole à un gars qui explique être le mec qui a posé la première question sur Twitter. Plus aucun doute n’est permis, il y a quelque chose de profondément révolutionnaire dans les réseaux sociaux…

On a encore le temps d’entendre parler du placement de produit comme nouveau business modèle, mais aussi comme source potentielle de créativité, avant d’assister à la seconde présentation de ces rencontres pro. Deux représentants d’un spin-off transmédia déboulent sur la scène. Ils viennent nous parler d’un projet qu’ils ont conçu pour enrichir la diffusion de la saison 2 de la série Real Humans sur la chaîne de télé Arte. Ils ont créé le site internet de la firme imaginaire Astugi Robotics, conceptrice des Hubot (les humanoïdes protagonistes de la série télé). Les mecs
ont copié les sites de commerce en ligne et sont allés jusqu’à écrire les conditions générales de ventes. Ils géraient aussi un compte twitter les soirs de diffusion des épisodes, mais c’était un petit peu touchy dans la gestion de la timeline.

c’était un petit peu touchy dans
la gestion de
la timeline.

Au moment du jeu des questions/réponses, forcément, ce fouteur de merde de Merejkovsky leur demande à quoi ça peut servir au juste de fictionnaliser des supermarchés en ligne ? Bonne question. Les mecs de Ex-Nihilo lui répondent calmement qu’ils voulaient surtout trouver un ton, expérimenter sur les grammaires différentes. Et c’est vrai qu’on ne peut pas dire que ce soit les derniers en matière de créations langagières…

Je commence à fatiguer. Ce matin, ne pas juger sévèrement le départ anticipé de madame la ministre, c’était une attitude pragmatique – parce que là, je vais moi aussi tenter de quitter discrètement la séance. Les agendas surchargés, ça doit user terriblement. En descendant les escaliers, j’ai le temps de saluer Patrick Severin, venu défendre Salauds de pauvres (qui gagnera Le prix de la meilleure œuvre transmedia belge). Je lui dis qu’il me faut malheureusement déjà partir parce que j’ai plein de boulot qui m’attend encore au bureau…

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