Voici venir les Barbes à Maman !

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Le collectif La Barbe est né en 2008, notamment en réaction contre le sexisme, tranquille et sans complexe, qui s’est exprimé lors de la candidature de Ségolène Royal à la présidentielle française. Au fil de leurs actions ironiques, les Barbues ont attiré l’attention des médias, obtenu un grand nombre de soutiens, notamment via les réseaux sociaux, suscité ici et là divers assauts spontanés contre l’azimut patriarcal et fait de nouvelles adeptes partout en France où se sont créés des collectifs régionaux, mais aussi internationaux à Copenhague ou à Londres, en Australie ou au Mexique.

«La Barbe est un catalyseur de l’empowerment des femmes qui y concourent. En montant sur une scène sans invitation, en se saisissant d’un micro qui ne leur est pas tendu, en lisant publiquement un texte qui dénonce une injustice flagrante, elles changent également le rapport à leur prise de parole et à leur pouvoir sur le réel dans leur propre vie. » 1 Un livre, La Barbe – cinq ans d’activisme féministe, paru en mars 2014, retrace cinq ans d’histoire, d’actions et de stratégies collectives. Étant entendu que La Barbe a su donner à son activisme une esthétique, un ton et une identité qui la rendent puissamment cocasse au-delà de sa pertinence et donne envie d’en être ! Ici, la lectrice perspicace sentira déjà poindre sous mes lignes comme un espoir de donner l’impulsion à la création d’une Barbe à Liège. Son intuition ne tardera pas à être confirmée.

Une esthétique de l’action

En ces temps d’omni-spectacle et d’ultra-communication, toute action politique se doit d’interroger son impact en termes d’image. A fortiori lorsqu’il est question des luttes de genres : trans pédé gouines femmes, même combat et même devoir de vitrine ! Pour remporter l’adhésion populaire, en effet, et partant, espérer la solidarité, il s’agit de se donner l’air fréquentable ! Or offrir la vision explicite de la vraie guerre qui se joue est mal vu et le radicalisme fait peur. Mieux vaut alors l’humour, la mise à distance et la retenue que la rage – même si c’est évidemment de rage qu’il s’agit !

« Dans notre posture, notre discours et notre communication après l’action, nous optons pour une esthétique très IIIème République. Nous félicitons nos grands hommes avec de petits panneaux ressemblant aux écrans de texte du cinéma muet. Ainsi, nous montrons à quel point le sexisme est ringard et tellement connoté XIXème siècle. » L’effet miroir que provoquent ces femmes affublées de l’un des artefacts de la masculinité, qui est aussi un des attributs du pouvoir – est un aspect crucial de la Barbe. Abuser de la pompe, user de la moquerie et semer à plaisir la confusion. « En effet, jouer de la confusion des genres, c’est oser la reconquête de nos identités profondes et complexes. »

Il y a donc une véritable scénographie des actions de la Barbe, qui se fonde sur la redondance, la répétition et la superposition. Cette mise en scène fait écho au phénomène d’auto-congratulation, de cooptation et de reproduction des élites qui sont à l’œuvre dans les milieux dénoncés. Le tract en est un point clef : 1 500 signes pour dénoncer le caractère sexiste de la manifestation barbée. Le style doit être ampoulé, vieillot et imbu de soi sur le mode ironique afin de nommer, compter et féliciter les hommes pour leur résistance à toute velléité d’infiltrations féminines en leurs rangs. « Messieurs, messieurs et messieurs : bravo ! »

La rage en chiffres

93% des retransmissions sportives à la télévision concernent le sport masculin, 98% des effectifs au Grand Orient sont masculins, 81% des ONG sont présidés par des hommes, 97% des PDG sont des hommes, 100% des procureurs généraux sont des
hommes, 85% des experts dans la presse sont des hommes, 87% des experts invités à la télévision sont des hommes et 67% des experts invités à la radio (un temps de parole moyen de 25 minutes est laissé aux uns et un temps moyen de 1,35 minute est laissé aux unes !), 85% des textes joués sont écrits par des hommes, 85% des centres dramatiques nationaux sont dirigés par des hommes, 81,5% des postes dirigeants de l’administration culturelle sont occupés par des hommes, 86% des établissements d’enseignement artistique sont dirigés par des hommes, 95% des concerts sont dirigés par des hommes, 97% des films sélectionnés à Cannes depuis l’origine du festival ont été réalisés par des hommes, 91% des prix Goncourt ont été attribués à des hommes et 89% des prix Nobel de littérature, 95% des œuvres exposés au Musée national d’Art moderne (Centre Georges Pompidou) sont signées par des hommes, 92% des prix attribués au Festival international de la BD d’Angoulême ont été attribués à des hommes, etc, etc… ad libitum !

Sur la carte du pas-tendre des combats féministes, l’ironie vieille France des femmes à barbe attire donc beaucoup plus de sympathie que les remous radicaux du pornoterrorrisme d’une Diana Torres, par exemple, ou que les guerrillères aux seins nus appelées Femen. Leur constat pourtant est le même : « Il y en a marre de la domination des hommes ! »

Dans sa préface au livre des Barbues, Christine Delphy parle d’une « galaxie de pouvoirs interconnectés » qui contribue, dans tous les domaines déterminants de la société, à faire de nous – les femmes – la majorité des pauvres !

Ça ne les dérange pas, ces hommes – blancs hétérosexuels valides du même âge moyen et du même niveau socioculturel élevé – de se considérer comme la norme du neutre, écrit-elle en substance, et de décider pour tout le monde comme s’ils étaient le peuple. Qu’ils soient 15 hommes sur 15 députés à proposer une loi rendant tout avortement illégal en Uruguay, ou qu’ils s’agissent des 37 hommes, chefs des 37 entreprises les mieux cotées au Cac 40…

On ne voit pas, nous – les pauvres – qu’à l’heure où nous quittons précipitamment le travail pour rentrer à la maison s’occuper des enfants, des courses et du ménage, les hommes vont au café ensemble et que « c’est là, dans ce cadre informel, que se prennent les vraies décisions, qu’il s’agisse d’une université, d’une entreprise, d’une ONG, d’un théâtre ». On ne peut que constater le résultat : les chiffres cités sont renversants puisque 80, 90 voire 100% d’hommes à la tête des instances clefs dans des domaines aussi variés que les arts et la culture, les entreprises et l’économie, l’enseignement supérieur, la justice, les médias, les ONG et l’humanitaire, la politique, les sciences, les sports.

La seule chose que nous voyons, nous – les autres – c’est que, dans les réunions formelles auxquelles nous assistons, les seuls critères effectivement invoqués, sont ceux de la compétence. Nous sommes absolument convaincues du fonctionnement juste, objectif et loyal par lequel les meilleurs candidats ont été sélectionnés, sur base de leurs incontestables mérites et en aucun cas cooptés – entre un verre de vin et une blague de cul – par leurs pairs. Parce que, bien sûr, cette idée serait insupportable.

Ça s’appelle « la conscience opprimée », l’expression est de Nicole-Claude Mathieu 2 , et c’est un phénomène connu, par lequel les opprimées sont en quelque sorte frappées de déni en face de leur propre oppression – j’imagine que pour les femmes qui aiment et désirent les hommes, qui en ont un à la maison, duquel elles ont peut-être un fils, l’idée doit être insupportable, en effet, que la complicité masculine se fonde sur la misogynie.

Du coup, assez peu d’entre nous – les subalternes –
nous activons à combattre l’inégalité. On en voit bien parfois une, excédée, qui monte au front en solo, puis qui se grille et qui se rassoit dans cette colère honteuse, que l’on jugera hystérique, intransigeante ou paranoïaque. Et qui est sans doute une mal baisée…

C’est parce que nous sommes des individues désarmées qu’il nous faut du collectif, mesdames ! Engageons-nous, et sortons barbues quelque part à Liège dès ce mois d’octobre ! 3

Notes:

  1.  Toutes les citations reprises dans l’article proviennent du livre La Barbe – cinq ans d’activisme féministe, paru aux Editions iXe en mars 2014.
  2.  Nicole-Claude Mathieu : « L’opprimée n’a de “sa” (?) société qu’une connaissance partielle, fragmentaire ; et c’est une conscience contrainte, médiatisée, et limitée qui va s’appliquer à des champs tout aussi limités. Ce qui lui interdira généralement l’accès au concept même d’oppression
  3.  Contact : labarbe@certaine-gaite.org

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