Max Sans Tête Premier cliché

Download PDF

C4 Max copie copie copie

Le jeudi 3 novembre, Max Sans Tête a la tête ailleurs. Il n’a pas la tête dans les nuages, ni dans les étoiles. Il a encore moins la tête dans le cul… Non, Max n’a rien de tout ça. Max a la tête dans un sac plastique. Un sac ramené des courses hier, quand le jour se perd entre chien et loup. Un petit sac en plastique vert avec les lettres M.O.N.O.P.R.I.X. sérigraphiées en rose bonbon.

Max a eu froid dans la nuit du 2 au 3 novembre.

Précisons que le thermomètre clignotant au-dessus de la pharmacie de l’immeuble d’en face affichait un glaçant -9°C et que notre homme occupe une garçonnière sous des combles fort mal comblés.

Or, dans la journée morbide du 1er novembre, la chaudière avait éructé une fumée noire et épaisse, avant d’émettre un interminable râle d’agonisant, prolongé d’un silence trop dense pour n’être que passager.

Le 2 novembre, Max avait attendu le chauffagiste qui n’était pas venu.

Donc, cette nuit-là, vers 23h30, Max claque des dents sous les couvertures offertes par l’Armée du Salut. Des couvertures qui grattent. Des couvertures qui pèsent. Des couvertures qui agitent. Seule la chemise de nuit en flanelle de sa mère le protège des irritations cutanées et adoucissent ses sordides insomnies. Cette nuit encore, il ne peut pas dormir.

Le froid sombre et cruel. Le froid harassant, prégnant, imperturbable, plante ses lances. Des lances aiguisées dans son crâne piqué de cheveux emmêlés.

C’est alors qu’il a l’idée d’attraper le sac Monoprix et de s’en couvrir la tête. Son chat soulève une moustache incrédule.

-« Revoilà le Sans Tête », miaule-t-il avant de reprendre son sommeil là où il l’avait laissé.

Bref, il est aux alentours de 5 heures quand Max peut enfin fermer l’œil.

Max sait depuis fort longtemps que seule l’aube libère sa tête des pensées sans pause qui déferlent et circulent à l’heure de dormir. C’est la raison pour laquelle il a décidé de fermer les yeux le moins possible. Et de prolonger son regard par un objectif pointé, réactif. Une lentille qui mettrait en positif ses égarements quotidiens.

Tout enveloppé de lumière naissante, Max ne voit pas passer 7 heures, pas plus que 8 ou même 9 heures. De toute façon, son réveil bat une mesure irrémédiable vers le néant ; il en a pleine conscience. L’écran lumineux placé face contre mur, le faisceau jaunâtre fait office de veilleuse. Max pense que c’est mieux comme ça. Il ne voit plus l’heure et se fiche bien du temps qu’il fait.

Cependant, un vague rayon de soleil pâle se met à refléter les lettres roses du sac sur ses joues bleuies. Or, Max a horreur du mauve. Il se lève illico, allonge la poudre Ricoré d’eau tiède tout droit sortie du robinet. Il balance sa charentaise sur ce maudit chat qui est toujours dans ses pieds, et se dirige dans l’arrière-salle. C’est une salle obscure. Une chambre noire. Max y passe des heures. Il y développe d’étranges négatifs, quand il ne promène pas son grand corps décharné dans le quartier de la rue Sombre.

La lumière rouge, les émanations piquantes de vinaigre du bain d’arrêt et les pinces à linge  le rassurent. Max aime cet univers qui prolonge ses errances dans la ville. Le matin, il observe les clichés de la veille qui pendent sur le fil de corde et sourit. Puis, il retourne dans la cuisine, pose son bol sale dans le bac de l’évier et essuie ses lèvres du revers de son pull aux mailles détendues. Il enfile l’un après l’autre ses pieds bossus dans des baskets et se dirige dans le vestibule où il attrape son anorak jeté devant la porte. Il dévale les six étages de la maison. Autrefois Maison Delecourt, avocats
de père en fils.

La lourde porte cochère est encore fermée à double tours, si bien qu’il s’aperçoit, en cherchant la petite clé inviolable, qu’il a oublié sa drôle de boîte fabriquée l’été dernier, assemblant ici et là des capsules de bouteilles en fin de festival, des bouts de ficelles, des tessons ou le métal des vieilles canettes. Le mécanisme de cet étrange appareil photo est sans mystère pour Max. Tans pis, il s’en passera ce matin.

Il arrive à l’arrêt d’autobus aux alentours de 11h07. Consulte l’horaire affiché sur le poteau vert foncé. Il pense que c’est son jour de chance. Le 48 lui ouvrira ses portes mécaniques dans deux minutes. Pas le temps de s’en griller une petite. Ce qui tombe plutôt bien vu qu’il a décidé d’arrêter quand il a entendu une énième hausse du droit des accises sur ce produit diabolique. Bref, le temps d’y penser et le bus est là.

Max monte, s’assied sur la banquette single, derrière la cabine du chauffeur. La chaussée est fluide. Les plaques de verglas ont fondu sous l’effet mordant du sel de déneigement, et les voitures accidentées de l’heure de pointe sont déjà toutes entassées à la fourrière.

Quelques minutes avant 11h30, Max entre dans le Mégastore de la Butte. Ses yeux brillent d’un bonheur semblable à celui d’un enfant devant le sapin de Noël. Tout est beau, neuf, illuminé, scénographié par des projecteurs dont l’unique mission de lumière douce et jaune est d’embellir la réalité et d’emporter chacun dans l’illusion d’une vie comme à la télé.

C’est dans l’allée « Home computer » que Max dégote le kit PC ultra performant, 5 en 1, qui lui donnera le loisir de moins dormir encore.

Il fourre la main droite dans sa poche, en ressort une liasse de papiers froissés : emballages de bonbons, flyers aux dates dépassées, tickets de métro périmés, prescription pour antibiotiques qu’il ne prendra pas, traces de vie usagée. Au milieu de ce capharnaüm, quelques billets. Des vingt et des cinquante. Le montant de son allocation mensuelle d’insertion. Trois fois rien. Mieux que tout pour cet homme que la vie méprise. Il y a là de quoi payer la promotion pc/scanner/imprimante/webcam/modem. Max est content. Dans quelques heures il sera connecté ou pas… Il ne pense plus à cette maudite chaudière.

Il porte la boîte en carton bien serrée sous son bras et se rend à la caisse. Il salue la jeune femme blonde qui le regarde à peine tout en lui proposant une prolongation de garantie à 5 ans. Max n’en a que faire.

Il fourre la souche dans sa poche, salue Dorothée –c’est le petit nom de la caissière, il l’a lu sur son badge. Il sait qu’elle ne lui rendra pas son sourire.

Il reprend le 48 dans l’autre sens, s’arrête chez lui, dépose cette boîte qui déjà l’encombre. Il manque de temps. C’est qu’il doit s’en aller parcourir les rues, les chemins, les sentiers, à l’affût d’images, d’instantanés, de flagrants délits d’intimités…

Aucun commentaire jusqu'à présent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *