Londres le jour où j’ai habité dans un collège de médecine chinoise

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Si tu es chanceuse, l’agence va te proposer d’habiter dans un hôpital à l’abandon. Tu auras (presque) tout le confort d’une vraie maison. » C’est ce qu’un ami londonien m’a lancé au visage l’autre jour.

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Lorsque j’ai posé mes valises dans la capitale anglaise, il y a bientôt deux ans, je n’aurais jamais imaginé que la perspective de loger dans un centre hospitalier deviendrait un jour séduisante. Je venais de quitter mon Québec natal et un appartement confortable pour rejoindre mon amoureux dans la ville qui – j’allais l’apprendre – abrite le plus de millionnaires au monde, rien de moins.

Et sans en être tout à fait consciente, ma conception du mot confort s’apprêtait à être fortement ébranlée.

Je suis lucide : j’étais loin de me projeter dans une ravissante maison victorienne qui aurait conservé ses boiseries et ses corniches d’époque et où les fleurs du jardin embaumeraient délicatement la cuisine. J’envisageais plutôt un modeste appartement ou une colocation classique, où inévitablement ma pinte de lait disparaitrait à l’occasion.

Après un coup d’œil furtif dans les petites annonces, mon sang n’a fait qu’un tour en réalisant que le prix affiché pour la location d’une chambre était celui… à la semaine. C’est bien connu : avec son statut de capitale mondiale, Londres et le prix de ses logements sont frappés de folie, forçant les jeunes à s’éloigner du centre et à gaspiller quotidiennement des heures dans les transports en commun.

Depuis quelques années, des agences de gardiennage de bâtiments se multiplient à grande vitesse dans la capitale, où beaucoup de propriétés sont à l’abandon (dans l’attente de rénovations ou d’une nouvelle vocation, entre autres). Afin d’éviter que ces bâtiments vacants soient squattés, de plus en plus de propriétaires sont à la recherche d’occupants par l’entremise de ces agences pour assurer la sécurité des lieux.

Ainsi, le propriétaire d’un immeuble inoccupé n’a pas à débourser pour l’achat d’un système de sécurité hors de prix tandis qu’un « gardien » peut se loger – parfois en plein centre de Londres – pour une fraction du prix. En biologie, on appelle ça le mutualisme puisque tous les deux tirent profit de cette relation.

En parallèle, l’agence de gardiennage empoche l’argent des deux côtés pour gérer les petits problèmes qui pourraient survenir. En économie, on appelle ça un modèle d’affaires parfait.

Un jeu de hasard

Le système du gardiennage de bâtiments apparaît comme la façon parfaite pour économiser quelques centaines de livres sterling chaque mois. Un appartement moderne en plein centre de Londres pour un loyer décent, le rêve !

Curieusement, cependant, les nombreux intervenants qui sont cités dans la plupart des études qu’ils vantent n’ont jamais expérimenté eux-mêmes le système. Quand une agence mentionne une propriété inoccupée, elle ne fait pas nécessairement référence à une maison ou à un appartement digne de ce nom.

Certains de mes amis ont eu la chance de se voir proposer des appartements en plein cœur de Hackney, l’un des quartiers les plus branchés de la ville. Un autre a déjà vécu seul pendant quelques mois au deuxième étage de l’ancienne ambassade américaine au pays de sa Majesté. Moins chanceux, mon copain a habité dans un ancien centre psychiatrique qui avait dû être déménagé à la dernière minute, à en juger par les pilules qui jonchaient le plancher, ou par les dossiers de plusieurs patients toujours rangés dans les classeurs. Comme protection des données personnelles, on a déjà vu mieux.

De mon côté, j’ai atterri au troisième étage d’un ancien centre de médecine chinoise, situé juste au-
dessus d’un théâtre expérimental, en plein cœur de la ville. Si l’idée de se loger dans un lieu où des maîtres chinois pratiquaient jadis l’acupuncture ou enseignaient les rudiments des arts martiaux et de la méditation bouddhiste peut sembler exotique, la réalité  quant à elle est assez prosaïque.

Just a perfect place

D’emblée, habiter dans un ancien centre de formation représentait un inconfort majeur : à la différence d’une maison (ou d’un hôpital), on n’y trouvait ni cuisine, ni de salle de bain digne de ce nom. Le jour de mon emménagement, un four à micro-ondes défraichi et une plaque de cuisson électronique étaient superposés sur un comptoir étroit.

Sur le même étage, il y avait une douche de type gymnase sans éclairage et qui, paradoxalement, n’avait pas le droit d’être utilisée entre 10h et 21h (parce que les fuites d’eau récurrentes perturbaient le processus créatif des acteurs qui travaillaient au rez-de-chaussée).

Pendant plusieurs mois, j’ai habité dans le « bureau principal » au troisième étage. Le plafond, dont la majeure partie s’était écroulée quelques semaines plus tôt, venait à peine d’être réparé. Dans l’escalier, il y avait une grande poubelle pour recueillir les fuites d’eau. En interrogeant l’agence, je suis tombée des nues : on m’a expliqué que ça fuitait à l’intérieur parce qu’il pleuvait à l’extérieur. Logique.

J’y suis retournée récemment, le temps d’un souper entre amis, et j’ai été soufflée par le niveau de décibels que j’ai dû tolérer pendant toutes ces semaines. Vivre au centre de Londres est une situation enviable, mais lorsqu’il s’agit d’une zone non résidentielle, le tableau s’assombrit.

Dans un secteur entouré de tours à bureaux, les travaux de rénovation sont surtout réalisés la nuit pour ne pas alourdir le trafic et déranger les salariés qui travaillent, évidemment, de jour. Comme un malheur ne vient jamais seul, la fenêtre de ma chambre donnait sur le University College Hospital, l’un des plus gros centres hospitaliers de la capitale. La nuit, mes insomnies étaient ponctuées par le hurlement des sirènes d’ambulance.

Puis, un soir de février, je me suis résolue à partir. Une panne générale privait tout le bâtiment d’électricité depuis six jours, sans que l’agence n’ait trouvé le temps de contacter un électricien. Assise sur mon lit dans l’obscurité et emmitouflée dans mon manteau, j’ai regardé par la fenêtre l’immense hôpital de l’autre côté de la rue.

La situation était irréelle : devant moi, la ville moderne s’activait dans tous les sens. Immobile, j’ai pensé tout bas que ça serait probablement moins pire d’habiter dans un hôpital.

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Dans un article publié dans The Telegraph en avril dernier, le journaliste Alex Proud a dressé un portrait peu flatteur de la ville : comme les artistes et les jeunes n’ont souvent d’autre choix que de déménager loin du centre ou en banlieue, Londres serait, à ses dires, de plus en plus fade et ennuyante.
Un mois auparavant, le gouvernement britannique annonçait qu’on pouvait désormais désormais convertir en habitation un espace commercial sans avoir besoin d’une autorisation de travaux. Comme l’achat d’un local commercial est moins dispendieux, il y a fort à parier que plusieurs jeunes Britanniques y verront l’occasion de se réapproprier leur ville.

Claudia Vachon

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