Une ruine emblématique

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Incroyable mobilisation! Pour un vieux château en ruines, au milieu d’un bois, même pas visible de la route… En janvier dernier, une centaine de personnes se sont déplacées à Celles (commune de Houyet). Elles manifestaient leur opposition à la démolition annoncée du château de Noisy.

Connu aussi sous le nom de château de Miranda, Noisy appartient à la famille de Liedekerke, également propriétaire, entre autres, du château de Vêves. Les deux châteaux se font face. Dans les années 1980, un billet combiné permettait de les visiter ensemble. Vêves, avec ses tourelles pointues de conte de fées, était déjà une attraction touristique. Celui de Noisy n’était déjà plus en très bon état. Mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’il est devenu. Tous les deux ressortent de ce goût historisant, très en vogue au XIXe siècle.

Une histoire accidentée

Une ruine emblématique vectoLe style Tudor de Noisy, avec ses toitures hérissées de tours, tourelles, échauguettes, pignons à gradins et cheminées ornementales, n’est pas courante par chez nous. Les Liedekerke s’en sont d’abord servis comme villégiature d’été ; puis l’ont loué pour le franc symbolique à la SNCB. Les enfants de cheminots belges et étrangers avaient la possibilité d’y vivre et d’y être scolarisés. Dans les années 1970, environ trente personnes y travaillaient, directrice, monitrices, institutrices, personnel de cuisine et de nettoyage, etc. Enfants francophones et flamands se côtoyaient au « Home de Noisy ». Ils arrivaient par la gare de Gendron, dans le fond de la vallée de la Lesse et montaient au château à pied. Ils y vivaient la vie de ces colonies d’autrefois, austère et empreinte de discipline et de rites : uniformes, siestes et messes obligatoires, visites des parents, promenades bucoliques et petites distractions. Le bail s’est terminé dans les années 1980. Abandonné depuis 1991, un incendie (vraisemblablement volontaire) se déclare au château en 1995. Depuis lors, il n’a cessé de se dégrader.

La tour centrale, avec son horloge (naturellement arrêtée), dans ce paysage de ruine, laisse une impression forte. Elle invite à penser, non pas la ruine du temps, mais « le temps en ruines », comme le titre du bel essai de l’anthropologue français Marc Augé. La propriété est vaste, difficile à clôturer et à surveiller – les propriétaires ont bien un garde-chasse, mais celui-ci a autre chose à faire que de courir derrière les visiteurs. Avec la mode de l’urbex (exploration urbaine), des centaines de curieux se sont succédé pour visiter les ruines. Leurs photos et vidéos postées sur la Toile ne furent pas pour peu dans la célébrité des lieux. Ils ne sont hélas pas les seuls, car de nos jours, dès qu’un lieu est à l’abandon, même très isolé, il est très vite la proie des vandales qui viennent calmer le désastre de leur libido en cassant tout ce qui peut l’être 1 . Et comme Noisy est à l’abandon depuis plus de vingt ans, les casseurs ont eu tout le temps d’achever le travail déjà largement entamé par la mérule et les intempéries.

Ces visites intempestives ont eu le don d’énerver passablement les propriétaires qui mettent aujourd’hui en avant le prétexte de la « sécurité » pour appuyer leur demande de démolition. En effet, fort délabrés,
les lieux présentent un danger pour ceux qui y pénètrent. Mal entretenus et mal protégés. La responsabilité civile du propriétaire pourrait être engagée en cas d’accident. Ces accidents sont toutefois rarissimes, on peut même s’étonner qu’il n’y en ait pas plus, vu la vogue de l’exploration urbaine. Quand il y en a dans des lieux à l’abandon, ils sont dans la plupart des cas le résultat d’activités qui, généralement, ont fait l’objet d’une demande préalable. Ainsi, les anciennes carrières à l’abandon sont parfois utilisées par des clubs de plongeurs. Il y a eu plusieurs accidents mortels, par exemple à Scoufflény (Ecaussinnes) et l’autorisation d’utilisation a été retirée. Ce qui n’empêche pas les jeunes du coin, lorsqu’il fait chaud, d’utiliser la carrière comme piscine à ciel ouvert, jouant à l’occasion à cache-cache avec la police de Braine-le-Comte…

Autre exemple d’accident : les parties d’air-soft ou de paint-ball. Bien que les organisateurs de ces activités prennent en général toutes les mesures de sécurité qui s’imposent, les participants ne sont jamais à l’abri d’une mauvaise chute. Un Néerlandais de 46 ans trouva ainsi la mort en juin 2012 lors d’une partie d’air-soft (la pratique en est interdite aux Pays-Bas) dans l’ancienne brasserie Eylenbosch à Schepdael : le quadragénaire fit une chute mortelle de dix mètres à travers un plancher. Les accidents concernant les « explorateurs urbains » sont, eux, plutôt exceptionnels. Très prudents, ceux-ci observent la plupart du temps quelques mesures de sécurité élémentaires – s’équiper du matériel ad hoc, ne pas pratiquer l’exploration seul, ni par temps de pluie, dans certains lieux exposés, ruines « ouvertes », égouts, etc. – et évitent de prendre des risques inconsidérés – après tout, ils sont là pour prendre des photos et pour s’imprégner de l’atmosphère des lieux à l’abandon, pas pour jouer à Tarzan en sautant d’un plancher à l’autre.

Beaucoup de bruit pour Noisy

Le château de Noisy n’est pas classé au patrimoine. La question de son intérêt patrimonial fait débat. Il y a peu de chance que ses qualités architecturales intéressent les spécialistes. À en juger par la mobilisation des derniers jours, ses qualités sont autres. Il y a d’abord un intérêt esthétique et paysager indéniable. Le patrimoine et le paysage, c’est précisément ce qui fait le charme de la région. Furfooz et la vallée de la Lesse est à un jet de pierre ; le village de Celles, avec son ermitage Saint-Hadelin, son char allemand de 1944 et son château féodal, est un des « plus beaux villages de Wallonie » et perdrait un peu de son âme avec Noisy. Et puis il y a la nostalgie, pour tous ceux qui ont connu le château, y ont été en colonie de vacances et ainsi de suite. La pétition a récolté des milliers de signatures en quelques jours et une manifestation s’est rapidement improvisée. C’est à coups de klaxon que les manifestants de janvier ont voulu faire entendre leur voix, devant le château de Vêves. À entendre le bourgmestre de Houyet interrogé par les télévisions nationales à l’occasion de la manifestation, ça ne semble pas gagné. L’autorisation doit être donnée par la Commune. Comme elle risque bien de la donner, il est à espérer qu’il y aura des recours.

Démolir un château qui a de la valeur et de l’intérêt pour des milliers de personnes, pour la simple raison qu’il représente un fardeau pour son propriétaire (qui n’a pu ou voulu l’entretenir comme il le fallait), qu’il est visité (certes illégalement) et qu’il pourrait, très hypothétiquement, être le lieu d’un accident ? La raison en semble absurde, d’autant qu’il n’y a aucun projet de réaffectation de l’espace. On démolit juste pour écarter les visiteurs indésirables… En la matière, la Région wallonne n’a pas donné le bon exemple, avec son plan d’« assainissement esthétique » des anciens sites industriels. Dans la plupart des cas, il s’agit de raser des bâtiments industriels, parfois d’une valeur inestimable (comme à Clabecq), pour des raisons « esthétiques ». Exactement à l’inverse des amoureux de Noisy
– le gouvernement wallon et les collectivités locales sont d’autant moins sensibles à la poésie des ruines qu’ils sont aux ordres des « investisseurs ». Et les « investisseurs », eux non plus, n’aiment pas les ruines mais apprécient beaucoup les terrains dépollués aux frais du contribuable. Et devinez quel sens de l’« esthétique » est privilégié, celui des « investisseurs » ou celui des amoureux du patrimoine ?

Ces dernières années, la disparition des ruines s’est accélérée, surtout en Flandre où la pression immobilière est forte et où, contrairement à la Wallonie, il s’agit de réaffecter les espaces. Mais pas toujours. À Groenedael, en bordure de la Région bruxelloise, l’ancien hippodrome 2 a été démoli, un peu pour les mêmes raisons que celles avancées à Noisy : les lieux étaient squattés et vu leur situation, au milieu de la Forêt de Soignes, on y organisait des raves parties illégales… Tout cela agaçait l’administration communale de Hoeilaart qui pourtant ne réclamait pas sa démolition – c’est la Région flamande qui s’en est chargée. Plus d’hippodrome, plus de problème. À noter que contrairement à Noisy, l’intérêt patrimonial était assez faible et que les forestiers ont mis en avant la possible « reconquête » de cet espace qui avait été « volé » sur la forêt de Soignes – sauf que, les fondations de la grande tribune n’ayant pas été enlevées, mais seulement recouvertes, on se demande comment il sera possible d’y faire pousser des arbres…

Qu’on aime ou pas les ruines, le cas de Noisy est emblématique. D’abord de la formidable incurie des pouvoirs publics qui laissent les propriétaires abandonner leurs biens qui se dégradent. Droit de préemption ou expropriation sont rarement utilisés, le droit de propriété étant quasi sacral en Belgique. Les propriétaires peuvent ainsi laisser pourrir leurs biens surnuméraires, jusqu’à ce qu’ils soient tellement insalubres qu’on en demande leur démolition. À la limite, M. le Comte de Noisy pourrait demander que les travaux de démolition soient réalisés aux frais de la collectivité pour « raisons d’utilité publique ». Ensuite, Noisy est emblématique des obsessions liées à l’aménagement du territoire où les ruines, pourtant indispensable respiration du paysage, n’ont plus leur place. Car contrairement à ce que cette triste habitude à penser de manière strictement utilitaire nous pousse à croire, les ruines ont quelque chose de rassurant. Dans la mesure où elle disparaît comme chose, la demeure en ruines nous ouvre à une dimension du temps, celle de la longue durée, qui nous aide, quelque peu, à mieux supporter notre destinée, vouée à l’éphémère.

 

Notes:

  1.   Quelques kilomètres plus au nord, dans la vallée du Bocq, l’ancienne usine des Eaux de Spontin n’est à l’abandon que depuis trois ans mais est déjà ravagée. Lors du dernier réveillon de Nouvel An, une rave y fut organisée qui nécessita l’intervention de la police. L’an dernier, c’est l’ancienne base militaire de Baronville, près de Beauraing, qui vécut un tel chambard.
  2.  Cf. C4, n°214-215, mai-juin 2012

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