Stas Academy

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Le Cactus inébranlable, qui m’a fait l’honneur de publier mes derniers « affreux risques et euphorisants » intitulés Le Pas sage à l’acte (comme ça c’est dit), sort aussi le Tome B des pAnsées de Jean-Philippe GOOSENS, Duo de la fadaise. L’effet de surprise provoqué par le Tome 1 (Le ridicule ne tuba) ne se répète évidemment pas mais on est quand même sidérés par bon nombre d’inventions coruscantes. Comme l’écrit Fred Jannin dans sa préface, on s’envole vers « les cimes agrées, les crêtes ineries, les pôles macartnées, les sommets setmaugham et les calottes sonkwites ». Les hallucinantes notes en bas de page, dans lesquelles l’auteur dialogue avec un lecteur imaginaire au fil de tout le bouquin, sont d’une irrésistible drôlerie. « Parce si le gazoduc sert à transporter du gaz, que l’oléoduc conduit le pétrole et l’aqueduc l’eau courante, le trouduc, lui, brasse de l’air et n’amène que des emmerdes ! Mais moi les trouducs, je les méprise, tu comprends ? Les trouducs, je les piétine, les trouducs je les hais, les trouducs je les vomis, je te les désintègre, les trouducs, je les fukushimise ! » (Ce dernier mot m’a fait me poiler.) Les culs gercés que les calembours foireux rebutent s’abstiendront de plonger dans ces pages qui regorgent d’énormités. D’ailleurs, je ne résiste pas à en épingler quelques-unes : Accusé à tort d’association de mâles fêtards. • Les routes, c’est vous payez, mais c’est nous qu’on gère. (Ministère de la mobilité). • Promenons-nous dans l’émoi tant que l’élu n’y est pas. • Grand banquet annuel des femmes de ménage, en entrée foie gras au torchon et puis raclette… • Je planche sur un concept de course cycliste pour le 14 février : Bonn – St Vaast – Lantin ! Ça doit être contagieux car Éric DEJAEGER et moi avons planché sur le bon usage décalé de notre langue subtile en répondant à une suggestion de Maurice Grevisse, qui affirme (dans Le Français correct) que « certains verbes intransitifs ou pris intransitivement se conjuguent avec AVOIR quand ils expriment l’action et avec ÊTRE quand ils expriment l’état résultant de l’action accomplie ». L’illustre grammairien fournit une liste de cinquante-cinq verbes qui nous ont permis de nous défouler à l’envi dans Grovisse de forme (Mi(ni)crobe # 44). Ne prenons que le premier : ABORDER. Cela donne : J’ai abordé mon navire. Je suis abordée d’injures par le Capitaine Haddock. Je lui ai abordé mes faveurs. Je suis abordé par ma mère dès que je me mets au lit. (Œdipe.) J’ai abordé mon piano. (Pour qu’il cesse de pleuvoir.) Je suis abordé de nouilles autour du cul. Vous voyez le genre d’insanités ! Difficile de faire pire… Si : Je suis divorcé de déménager. (Of course !) – J’ai divorcé et ne saurais quoi faire d’un onzième. Et nous n’avons forcément point honte ! « Exister, c’est insister », comme nous l’a si bien enseigné le Jean-Philippe.

Charmant hommage rendu par Carmelo Virone à Michel ANTAKI dans sa préface pour Les éjaculations précoces d’EL NOYAU (Yellow Now (À côté) / D’une certaine gaieté). Cet adorable petit volume rassemble l’intégralité des cartes postales concoctées au fil du temps par notre indéfectible Âmi, dont certaines demeurent inoubliables : Si je travaille en noir, c’est pour m’acheter des produits blancs. • On ne dit plus avant-garde, on dit ethnique de pointe. • Ne prenez pas vos messies pour des longs termes… • Mon étaubiographie et mon cocoriculum vitæ. • Combien met-on de rêves dans un trou de mémoire ? • Pour un verre de lait, on n’épouse pas une vache. Décidément, vous allez croire que je ne m’intéresse qu’au discours gnomique. Que non pas ! Je prise autant les lipogrammes. (Qui l’eût cru ?) J’ai donc apprécié à sa juste valeur la réécriture sans e du célèbre poème d’Apollinaire par Jean-Louis BAILLY, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai (
contraintEs, Éditions Louise Bottu 40250 Mugron). Certes, Perec via La Disparition a porté ce genre d’exercice à sa perfection. Qui ne se souvient de « Brise marine » de Mallarmé devenu « Bris marin » par Mallarmus, « Booz assoupi » de Victor Hugo, « Sois soumis, mon chagrin », « Accords » & « Nos chats » attribués à « un fils adoptif du Commandant Aupick » ou encore des « Vocalisations » d’Arthur Rimbaud : A noir (Un blanc), I roux, U safran, O azur… ? Apollinaris von Kostrowitzky est ici traduit de fort amusante façon. « Caressant sa gazelle mâle » devient, par exemple Palpant ton viril impala. Les deux strophes thématiques donnent ceci : Lait astral ô flambant frangin / Du flux d’yaourt à Chanaan / Ou du corps blanc d’un frais trottin / Crawlant morts suivrons-nous d’ahan / Ton cours pour un amas voisin. • Moi qui sais un lai pour Dido / Ou l’aria d’un an d’antan / Un chant du sclavon aux crocos / Tant d’airs d’amour du mal aimant / Ou la chanson pour Calypso. J’ai apprécié à sa juste valeur. Merci à Nicolas de m’avoir offert Du Bulgom et des hommes d’Amandine DHÉE (Éditions La Contre allée, collection La Sentinelle) dont le ton décalé et l’humour corrosif sont assez jubilatoires. « Vieilles dames armées, super héros souterrains, conseillers municipaux inspirés, … autant de personnages avec lesquels l’Amandine passe au crible les comportements humains en milieu urbain à la façon d’un documentaire animalier. » C’est plutôt bien.

Stéphane MAHIEU frappe deux fois dans le même temps. D’abord aux Ateliers du Tayrac de l’ami Frémion avec Les Voyages discontinus (collection Lettres vives, n° 10), un recueil de dix-huit nouvelles qui « explorent mille manières de se soustraire à la convention nommée réel ». Quelques titres pourront vous apprendre à quoi vous attendre : L’Institut de botanique imaginaire • Esthétique subjective de la météorologie • Le Musée des uchronies • Le Cercle des architectes spirites • Les grandes marées du carton-pâte, … etc. « En ces îles d’encre et de rêve le navigateur trouvera de quoi s’avitailler en faux-semblants, chausse-trapes, tiroirs dérobés et fruits frais, à moins qu’il ne profite tout simplement d’une escale pour glisser, effet imprévu du clinamen, quelque terre inconnue sur la carte. » C’est de la haute ’Pataphysique, faut-il le préciser. J’ai lu dans le désordre, au gré de mon humeur. Ainsi, le premier texte dans lequel je me suis plongé fut « Le grand animal de Maastricht », qui relate(rait) les conséquences de la mise à jour du crâne énorme d’un animal préhistorique par un ouvrier employé dans les carrières de la montagne Saint-Pierre en 1780… Ça vaut le détour. Le même Mahieu nous gratifie également de La Bibliothèque invisible, Catalogue des livres imaginaires (Éditions du Sandre), qui traite d’un certain nombre de livres qui n’existent absolument pas mais dont on trouve le titre, le nom d’auteur et la description dans des romans, des pièces de théâtre, des pamphlets, voire des bandes dessinées. Qui ne se souvient du « Catalogue de la Librairie de Saint-Victor » qui constitue le chapitre VII de Pantagruel ? D’autres gardent un excellent souvenir des « Cent bons livres » du journaliste, liste élaborée par Loyson Bridet (alias Marcel Schwob) dans Mœurs des diurnales, bouquin poilant s’il en est. Exemples : La Dégénérescence Glaireuse Génito-Urinaire chez les Intellectuels Supérieurs • DESPELOUSES & DESBOSQUETS, Le Naturalisme en France (Lectures faites au Coleum de l’Université de Titicaca). • Napoléon mangeait-il des œufs pochés ou mollets ? (soixante et dix-huitième édition). • Pages Choisies pour Ceux qui n’ont pas le Temps… Si les Causeries brouettiques du Marquis de Camarasa existent bel et bien, il n’en va guère de même pour les ouvrages recensés dans le Catalogue d’une remarquable et nombreuse collection de livres brouettiques de la bibliothèque de feu M. Robert H***, établi par Christian Dufour. Les fans des Agathopèdes n’ignorent
évidemment rien du Catalogue d’une très riche mais peu nombreuse collection de livres provenant de la bibliothèque de feu M. le comte J.-N.-A. de Fortsas, canular célèbre s’il en est et les admirateurs de Perec se souviennent comme il s’en est donné à cœur joie dans Cantatrix sopranica L. et autres récits scientifiques. On le voit, prétendre à l’exhaustivité semble impensable en ce domaine. Mais l’ouvrage de Mahieu défriche bien le terrain et a fichtrement sa place dans toute « librairie » hétérodoxe qui se respecte. (Je suis assez fier d’en avoir illustré frénétiquement  la couverture.)

Merci Roland Topor, s’incline Salim Jay, ce en quoi nous l’approuvons (Fayard / Récit). En exergue, cet extrait de Pense-bêtes : « Pilonner les livres est aussi barbare que les brûler, mais provoque moins d’indignation. Les feuilles vierges obtenues grâce aux pages imprimées recyclées fourmillent de fantômes. Des mots ressurgissent, des terminaisons de verbe achèvent de se décomposer, des bribes de ponctuation affleurent. L’autodafé lave quand même plus propre. » Ce livre-ci ne mérite pas le pilon car il nous ressuscite notre Irremplaçable comme vraiment nous l’aimions, écrivain aussi, pas que dessinateur. Roland avait une saine vision de l’activité artistique. Je l’entends encore m’expliquer en rigolant : « On bricole ici, on gribouille là, petite connerie après petite connerie et, au bout du compte, on s’aperçoit qu’on a fait une œuvre. » Ça se déguste avec un réel plaisir. Autre émotion d’importance, celle procurée par Que reste-t-il de ce beau poème que tu m’as lu derrière un meuble ? d’Alain RIVIÈRE & Jean-Yves JOUANNAIS (Yellow Now (Côté arts) – Anima Ludens). Étonnante série d’images rassemblées par un certain Félicien Marbœuf) que ces portraits d’écrivains aux paupières closes (Baudelaire, Rimbaud, …) ou photographiés (imaginairement) sur leur lit de mort, jouxtant une seconde collection présentant divers papiers marqués par le temps impitoyable et ne laissant plus voir que « macules diverses, déchirures, gribouillages, empreintes, traces et signes indéchiffrables ». Fugit irreparabile tempus. Ou Tempus edax rerum, si vous préférez. Xavier CANONNE nous fait un somptueux cadeau avec son Marcel Marën, Le passager clandestin (Pandora Publishers /Ronny Van de Velde), un gros livre de plus de quatre cents pages qui glorifie une des figures majeures du surréalisme en Belgique. Excellent poète et nouvelliste, collagiste et assemblagiste de génie, polémiste, éditeur préciosissime, photographe inspiré, cinéaste insolent, Marcel semble avoir tout fait et même le reste. « On songe évidemment à un Monsieur Teste qui aurait de la morale », comme l’a écrit Tom Gutt. Depuis le jour où, âgé de quinze ans à peine, il découvrit en 1935 la peinture de Magritte (qu’il rencontrera deux ans plus tard puis Scutenaire et Nougé), Mariën n’a plus jamais cessé de « vivre en surréalisme » jusqu’à son décès en 1993. Le remarquable ouvrage dont je vous parle présente, outre le texte hyper documenté, deux appréciables intérêts. Primo, on peut y découvrir nombre d’œuvres et photos rares (même assez souvent inédites) ; secundo, l’intégrale des publications de l’auteur et de l’éditeur sont « visibles » (toutes les couvertures étant reproduites), outil de travail de première importance. Permettez-moi de finir comme j’ai commencé, citant quelques aphorismes de l’ami Marcel : Et le pape prit ses encycliques et ses claques. • Je ne suis pas le premier venu, disait Yahweh. • L’automobile et la guillotine sont d’excellents moyens de prévenir le cancer. • L’Éternité c’est de l’argent. • L’oiseau­­ lyre ni écrire. • Qui aime bien, chatouille bien. Voilà ! Comme vous avez pu le constater, je me suis bien abstenu de parler de football, le sport m’enquiquinant à l’envi (sauf les courses cyclistes). Vacancez bien.

André STAS, R.

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