Les carrés d’Hermès

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Il est 16h22 lorsque j’entre dans l’atelier. Le long bas de soie pend au bout d’une pince à linge en bois vulgaire. Je m’arrête un instant. En ouvrant le lourd battant en chêne de la porte d’entrée, la lumière vive de cette après-midi d’été s’est engouffrée dans le lieu même où je m’apprête à œuvrer. Mes yeux ont pris quelques secondes pour s’habituer à ce clair-obscur. C’est au moment précis où mes pupilles prennent le pli que j’observe la brillance du vêtement échu là et les plumes éparses qui volettent devant les persiennes. Je tire sur la corde et fais glisser la pince. Perchée sur la pointe de mes pieds bottés de caoutchouc. Un tablier ciré et blanc protège mon corps. Il y a urgence. L’animal perd beaucoup de sang. Je dois faire preuve d’un doigté habile et précis. Un doigté proche du raffinement qui dépècera l’oie, lui ôtera le foie sans aucun état d’âme. J’aime la chaleur de cet organe à peine extrait de la peau. J’aime caresser cette masse lisse et humide sur toutes les faces. La pétrir, la vivifier. Je me délecte de cette odeur d’entrailles encore palpitantes. La lumière a déjà pâli quand je livre la carcasse de l’animal à la bouche gourmande de la poubelle métallique dont j’ouvre le couvercle d’un coup pied gauche éclaboussé de sang. Sans plus tarder, j’introduis le lobe dans le bas de soie. De la main droite j’enfile le tissu soyeux sur la forme oblongue que je devine savoureuse. L’opération suppose une ferme délicatesse. Faire glisser l’étoffe tout le long. Conserver à trente-six degrés.

J’ai chaud. La sueur perle mon front en gouttes de rédemption. Mon abdomen gonfle et mon corps enfle. Je n’ai plus de sang entre les jambes, plus de douceurs qui s’écoulent au rythme du temps. J’ai bientôt cinquante ans. Edouard, les enfants et moi habitons l’ancienne tannerie au bord de la Bèze. C’est ici que les tournesols sont les plus jolis. Il y a l’arbre majestueux qui dispense son ombre sur la terrasse à l’heure de l’apéro, quand nous nous asseyons à l’ombre du monde, dans ce lieu d’oubli et de repentance. Les gens du pays ne savent pas. Ils l’ont bien entendu pourtant à la radio, vu à la télévision. Noyé dans le flot de nouvelles, dans l’instantanéité des informations, ils ont oublié. Oublié l’affaire. Oublié mon visage égaré. Nous avons acheté la bâtisse qui tombait en ruine et dont personne ne voulait. Ni ceux du village, ni ceux de Paris qui, depuis la ligne à grande vitesse, se prennent au jeu de la campagne le week-end. Il y avait toi, moi, Maxence et Paula. Nos quelques économies et nos envies d’anonymat.

***

J’avais pris un bain ce jour-là, j’avais mal au ventre. Je pensais que c’étaient mes règles. Et puis tout a claqué. Il y avait du sang, du sang et je suis restée dans le bain. Tu étais à Djibouti. Les enfants à l’école. L’eau était tiède et rouge. Je me massais les reins. La douleur était proche de l’insupportable. J’ai calé le pommeau derrière mon dos. Fontaine brûlante. Il y a eu quelques minutes de calme. L’harmonica de Jean-Louis Aubert s’éternisait en mois de février. J’ai monté le son de la radio. J’ai fermé les yeux. Et puis ça a repris. Je ne pouvais appeler personne. Je ne pouvais atteindre le téléphone. J’ai écarté les cuisses, posé les pieds sur le rebord de la baignoire. J’ai inspiré profondément. Puis j’ai soufflé longtemps, longtemps. Jusqu’ à ce qu’un vide se creuse à l’intérieur de moi. Jusqu’à sentir ce glissement visqueux et chaud qui s’échappait de mon sexe écartelé. J’ai fermé les yeux. Je pense que j’ai dormi. L’eau était froide quand je les ai rouverts. J’étais effrayée par ce sang qui m’entourait, qui léchait ma peau. Et j’ai vu une masse tendre flotter à la surface. C’était un cauchemar. Une mauvaise plaisanterie. Le petit corps trop raide était sans vie. J’ignorais qui avait pu l’immerger dans ce bain, à côté de moi. Je ne pouvais pas rester là. Je me suis rincée de la tête aux pieds. J’ai tiré le bouchon. Les liquides s’en sont allés en spirales
gargouillantes. J’ai posé le petit paquet dans le bidet et j’ai savonné les parois en faïence. J’ ai enfilé le survêtement gris et difforme qui pendait au crochet. Je suis allée dans le vestiaire. J’ai pris le carré Hermès que tu m’avais offert à Noël. Celui avec le chef apache sur un fond rose. J’ai emballé le petit colis dans ce tissu de soie et je l’ai enfoui dans le fond du congélateur que nous avions dans le garage, rue de Solférino.

Tu es rentré de voyage. Tu avais bonne mine. Tu avais vendu des missiles aux rebelles africains. Nous pourrions partir aux Seychelles fêter Noël. Tu avais ramené un robot crachant du feu à Maxence qui t’avait sauté au cou. Une robe verte avec de grandes fleurs blanches pour Paula. Elle tournait en corolle. La petite n’arrêtait plus de danser devant nous à en perdre haleine. Tu m’as dit que j’étais pâle. Tu m’as demandé si j’allais bien. J’ai dit « oui, oui » et me suis tapoté les joues. Tu m’as prise dans tes bras. Tu m’avais apporté un nouveau foulard en soie pour ma collection. De nouvelles couleurs chamarrées enfermées dans un métrage de tissu carré. Je n’ai pas levé les yeux. Je t’ai embrassé et je l’ai rangé au vestiaire, à la place de l’autre. La vie a continué. Il ne s’était rien passé.

En juin de l’année suivante, ça m’a repris. Les douleurs aigües dans le bas des reins. L’agitation frénétique sur un pied et puis l’autre. J’ai chauffé de l’eau, rempli une bouillotte. Je l’ai coincée au bas de mon dos. Je me suis installée dans le canapé en cuir. Me suis enveloppée dans une couverture en cachemire. Je claquais des dents. Cette fois encore la maison était vide. J’ai fermé les yeux. Je me suis concentrée sur mon souffle. J’ai imposé un rythme calme et long. Il y avait du bruit au-dehors. Le bruit de la rue, des klaxons, des vrombissements de moteurs, des sirènes d’ambulances. J’entendais mon coeur battre dans mes oreilles. Enfin l’expiration en creusement dans l’abdomen et la forme oblongue qui dégouline entre les cuisses. Je me suis évanouie. C’était insoutenable. Quand j’ai refait surface, le chat avait léché le corps trop bleu, trop froid qui gisait sur le carrelage en terre cuite. Je me suis levée. J’ai nettoyé le cuir du canapé avec un lait nourrissant. Je me suis lavée entre les jambes et j’ai emmailloté la petite chose dans le carré de soie. Je l’ai enfouie sous les morceaux de viande.

J’allais fêter mes quarante ans. Tu avais tout prévu. Tu m’avais demandé de sortir, d’aller faire du shopping, de musarder au musée, d’aligner les longueurs de piscine, de faire tout ce qu’il me plairait. À l’extérieur de la maison. Tu voulais être seul. Préparer la fête. Une surprise que je découvrirais bien assez tôt. J’étais rue du Dessous-des-Berges quand mon téléphone portable a sonné. C’était ton nom en gras sur l’écran. Impatiente de t’entendre, j’ai décroché en hâte. Tu avais une voix que je ne te connaissais pas. Tu étais paniqué et tendu aussi. Tu m’as demandé ce que j’avais fait des carrés Hermès que tu m’avais offerts les années passées. Je t’ai dit qu’ils pendaient au vestiaire. Tu m’as dit : « Emma, cesse de mentir. Tu ne les as jamais portés. Je les ai trouvés » Je me suis appuyée au mur, sur la façade de la Fédération Française de Randonnée Pédestre. J’avais les jambes coupées. Le souffle aussi. Je t’ai dit : “Attends, je…” Tu as exigé que je rentre tout de suite.

Quand j’ai poussé la porte, la maison avait l’odeur sucrée des pommes fondues dans le beurre. Il restait de la farine sur le plan de travail et de la vaisselle dans l’évier. Sur la large table en teck, tu avais déposé les carrés Hermès gelés. Il y en avait quatre. Je m’en rappelais deux. Les autres, j’avais oubliés. Tu m’as regardé l’air glacé. Tu ne m’avais jamais regardée comme cela. J’ai eu honte. Je me suis assise. Tu voulais savoir. Mais savoir quoi ? Je ne pouvais te donner d’autres explications que des douleurs dans le dos, un saignement, une respiration et une chose immobile au bout de moi-même. Tu as appelé ta mère. Elle garderait les enfants. Tu as placé les paquets congelés
dans deux sacs Ikéa et tu m’as dit : « Viens ». Nous sommes allés au commissariat du quartier. Et puis je suis partie entre deux policiers. Je t’ai vu pleurer. Je ne voulais pas que tu pleures. J’ai suivi les hommes sans broncher. Ils m’ont interrogée. J’avais quarante ans. Je pouvais situer deux moments. Les autres, je ne me souvenais pas. Je ne pouvais donner aucunes explications. Je n’avais fait de mal à personne. Je n’y comprenais rien. Je n’avais pas été enceinte. D’ ailleurs ils pouvaient interroger les gens de mon entourage. Je n’avais jamais été grosse. J’avais cru souffrir d’hallucinations. J’avais zappé le congélateur et la soie.

J’ai été transférée à la prison des femmes avant d’être jugée. Ils ont pris des photos, écrit des articles. Il y avait mon image dans le poste de télévision. Je n’y comprenais rien. J’ai vu le psychiâtre de la prison. Il a consigné que je n’étais pas responsable au moment des faits. Je devais suivre un traitement. Je t’ai téléphoné. Tu es venu me voir tous les jours et les enfants aussi. Cette histoire avait miné ta carrière. Maxence et Paula avaient dû changer d’école. Moi j’étais à l’ombre. J’en ai pris pour trois ans en Maison de Santé. Je n’ai pas pu expliquer. Je me suis reposée.

Quand je suis sortie de Nogent-sur-Marne, tu m’attendais dans la voiture, avec les enfants. Nous allions reconstruire ailleurs. Nous avons pris quelques objets auxquels nous tenions. Nous avons accroché un panneau « À vendre » sur la maison de Paris et nous avons roulé. La route nous a menés à cette ancienne tannerie perdue au fond du Gers. On s’est dit qu’ici, on pourrait redémarrer. On a repris l’élevage de l’ancien propriétaire mort et enterré. J’occupe mes journées dans la chair, le sang et le grain. Je ne suis plus seule. Tu nous fais connaître, tu nous trouves de nouveaux clients. On vit au milieu des prés et des herbes folles. Et personne ne sait. Le midi, tu vas faire un tiercé au Café des Sports du village. Moi je reste chez nous. Je vide les oies d’un geste si sûr qu’il m’a donné une place dans la communauté paysanne du Sud-Ouest. J’ai besoin de sortir les boyaux quand ils sont encore chauds. J’ai besoin de mettre les mains dans le sang maintenant que je ne saigne plus.

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