Des loups et puis des chiens

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Des loups, puis des chiens. Ce que nous étions, ce que nous sommes devenus.
Avec le temps, notre poil s’est mis à grisonner, notre nuque s’est épaissie.

Si au moins nous étions restés des chiens de race.
Mais nous nous sommes abâtardis.
Nous avons perdu le souffle de la meute.
Le plaisir de la chasse.
On est en automne maintenant.

Je repousse les feuilles mortes à l’aide d’une soufflerie et je fais décrire à la machine de grands mouvements en éventail. Une fois arrivé au fond du jardin, je me tourne vers la maison. Façade arrière d’une villa à deux niveaux. J’aperçois ma femme à la cuisine, ma femme gravement malade. Elle a une infection à la gorge et d’après le docteur, ce n’est pas une simple angine. Deux jardins plus loin, le voisin utilise une soufflerie similaire.

Des loups, puis des chiens.
Ce n’est pas arrivé d’un coup.
Encore qu’on aurait pu s’y attendre.
C’était ça ou finir pendus sur la place publique.
Dépecés dans nos longs manteaux noirs.
L’obscurité vient plus tôt avec l’automne.
Je gare l’Audi sur le parking du Delhaize.

L’heure de pointe. Des voitures partout autour de moi. Des caddies encombrés d’achats divers. Des enfants à la mine essoufflée, des pères de famille accrochés à leur GSM. On remplit les coffres, on fait claquer les portières. Une camionnette est garée à l’écart près de l’entrée des fournisseurs. Un homme vêtu d’une parka rôde autour des voitures. La circulation est fluide sur le boulevard. Le lion domine la nuit dans la lumière rouge et blanche des néons.

Je progresse dans les allées.
Je ne viens jamais ici ou pas souvent.
Je laisse ma femme s’occuper de ce genre de choses.
Mais aujourd’hui il me faut certaines provisions.
Une femme me tend un plateau de fromages et me propose d’en choisir un.
Je fais non de la tête.
Mais je lui souris quand même.
C’est comme un masque que je porte.
Même quand la caissière me fait remarquer que j’aurais pu avoir deux bouteilles pour le prix d’une seule, je continue de sourire.

– Vous ne voulez pas retourner en chercher une ? elle demande.
– Je ne sais pas, je lui dis.
Mes dents de loup grincent à l’intérieur.
– En tout cas, il faut vous décider. Les gens derrière
attendent.
– Ce sera bien comme ça.

Un silence. Je pense à ce qui se serait passé vingt-sept ans plus tôt.

Je retourne à la voiture. Avec les provisions et la bouteille de vin.

Mes mains posées à plat sur le volant.

Ce n’est pas moi qui conduisais à l’époque. Il y avait un autre loup derrière le volant. Et un autre loup encore arrivait à l’avance sur le parking à bord d’une Mercedes grise. On était tous reliés par des ondes radio. Le Géant dirigeait la manoeuvre depuis l’arrière de la Golf où nous nous tenions ensemble. Il connaissait l’emplacement exact de chacun. Il savait où se trouvait le reste de la meute. Pas seulement le loup chargé du guet, mais les autres loups, les invisibles, des loups efflanqués, presque des chiens, qui rôdaient en cercle autour du magasin, prêts à intervenir si nécessaire.

Le Géant dans son manteau noir.
Ouvrant la marche sur le parking.
Je pousse la porte de la maison.

Ma femme tousse. Ma femme est malade. Son infection ne guérit pas. Son infection va la tuer. Elle a trop fumé à une époque. Les fêtes et discothèques où l’on claquait tout notre argent. Ma femme dans un nuage de fumée. Avec d’autres femmes qui nous traînaient autour. Les nuits étaient belles, la lune était haute. Près des lavabos, il nous arrivait de jouir en grognant, le pantalon baissé sur les jambes.

Dans la pénombre du salon, j’attends près du téléphone. Nous sommes venus nous installer ici après que j’ai revendu le garage. La villa est située dans un nouveau lotissement, il y a des panneaux solaires sur le toit et des endroits prévus pour ranger les poubelles. Le seul bien que je conserve du côté de la capitale est un
box où l’on cachait autrefois les voitures. J’y retourne quand me vient l’envie de bricoler un peu. C’est là que j’ai laissé mes outils, mais, en réalité, je ne fais rien de très utile, les voitures sont plus compliquées aujourd’hui, trop d’électronique, et bien souvent, je me contente de décrasser les moteurs et de changer les joints de culasse.

Le téléphone ne sonne pas.

Ma femme est à l’étage, je lui ai dit de rester à l’étage et de se reposer.

Je regarde le dos de mes mains. Parfois, la nuit, quand je ne dors pas, je me promène dans la maison. Il peut être deux heures du matin. Le jardin est calme, les voisins sont endormis. Comme nous avons appris à courber l’échine, je pense. Comme nous avons appris à rentrer les dents. Et c’est alors que ça arrive. Quand je passe devant le miroir en pied du corridor. Je regarde mon reflet dans l’obscurité et je vois que ça revient. Ma silhouette se redresse, mes yeux brillent d’une lueur jaune, de la bile me remonte dans la bouche. Je retrouve ma vieille allégresse. Je pourrais presque rire à voix haute, mais je ne le fais pas, je ne voudrais réveiller personne. Quelqu’un frapperait à la porte à cet instant que je me jetterais à sa gorge.

Le téléphone sonne avec deux minutes de retard.
Freddy a une voix enrouée.

– C’est moi, dit-il.
– Je sais, je réponds.

Avec les années, il a attrapé l’accent du sud de la France.
Il sera là demain midi. Le temps de remonter de Nice.
Je raccroche et je vais me coucher.
Sachant très bien que je me relèverai quelques heures plus tard.
Ne parvenant pas à dormir. En sueur dans l’épaisseur de la nuit.
Le Géant. Autant le dire, nous l’avons tué.
Nous l’avons mis à mort comme l’animal blessé qu’il était.
Nous nous y sommes mis à plusieurs. Il a fallu le tenir car il se débattait.
Puis quelqu’un lui a mis une balle dans la nuque et nous sommes devenus des chiens.
On se rencontre avec Freddy au bord du canal Bruxelles-Charleroi.

C’est toujours de là que nous partons. Nous garons les voitures sous un pont de chemin de fer. Freddy se tient debout près d’une Opel Astra. Un peu plus loin sur le halage, un gosse d’une dizaine d’années jette des pierres dans l’eau. Je m’avance vers Freddy et lui serre la main. Freddy a le crâne dégarni, des yeux en forme de soucoupe. Pendant toutes ces années, il a travaillé dans un restaurant réputé pour ses fruits de mer. C’est le seul qui vient encore. Je vais dire quelque chose quand j’entends un bruit derrière moi. Le gosse qui balançait des cailloux dans le canal s’est approché.

– Mon petit-fils, fait Freddy.
Je regarde le gosse sans rien dire. Il a un air ensommeillé et je soupçonne qu’il a dû passer la nuit sur la banquette arrière de la voiture pendant que Freddy était au volant.
– Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? je demande.
– Rien, il est en vacances. Il prend du bon temps avec son grand-père.
Je regarde Freddy. Ses yeux sont froids. C’est comme un rôle qu’il joue.
Tout de même, il aurait pu prévenir.
Le gosse me dévisage.
– Viens dire bonjour, fait Freddy.
Le gosse s’avance. À peine intimidé. Il me tend sa petite main.
– Comment tu t’appelles ? il demande.
– Ricky, je dis.
– T’as pas l’air content, Ricky, me dit le gosse.
– Pas trop, je lui réponds.

Après le repas, on prend la voiture de Freddy et on roule le long du canal. Le gosse est assis à l’arrière. Chaque fois que je lève les yeux dans le rétroviseur, je le vois qui me regarde fixement. L’après-midi est bien avancée. Sur l’autre rive, on devine le bois de la Houssière. Nous avons mangé dans un restaurant de la région. Le gosse était affamé. Il a dévoré son dessert, puis Freddy lui a dit d’aller jouer dehors. Le gosse n’a pas fait d’histoires. Une fois que nous avons été seuls, Freddy m’a expliqué que c’était la dernière fois qu’il remontait jusqu’ici. Il ne voyait pas le sens que ça avait encore. Puis il a demandé des nouvelles de ma femme. Je lui ai dit que les choses n’allaient pas très bien. Que sa gorge continuait à la faire
souffrir. Freddy me regardait avec des yeux morts. Sans sympathie ni émotion. Se penchant un peu vers moi pour donner le change. À l’époque, son regard ne s’animait que lorsque nous déboulions dans les magasins. À deux reprises, il avait attrapé un enfant par la peau du cou pour lui faire sauter la tête d’un tir de fusil à pompe.

Le soleil descend sur l’horizon. Nous sommes le 9 novembre. Une semaine après la fête des morts. La voiture laisse derrière elle le bois de la Houssière. Ils ont fait venir des pelleteuses et des chiens, mais ils n’ont jamais rien trouvé d’autre que ce que nous avons bien voulu y laisser. Pourtant, ils ont inspecté les moindres cavités du terrain. Ils ont dessiné des plans et effectué des recoupements. Ils ont fait appel à des sourciers, un médium a cru voir le profil du Géant sur l’écorce d’un chêne et par conséquent ils ont abattu l’arbre et soulevé ses racines pour découvrir un amas grouillant de cloportes.

Nous roulons en direction d’une autre forêt, à une vingtaine de kilomètres de là.
Un endroit que nous avons dû choisir dans l’urgence.
Le Géant grognait à l’arrière.
Du sang poisseux lui coulait dans le dos.
Il ne voulait pas qu’on lui enlève la cagoule.
Il continuait à grogner et nous nous regardions
en silence.
Penchés au-dessus du capot, la carte routière dépliée
devant nous.
Le Géant allongé à l’arrière.
Pas besoin d’ondes radio pour comprendre la situation.
L’un de nous a fait un geste de la main.
Un simple geste.
Et comme nous étions loups, frères entre nous,
Nous avons acquiescé silencieusement.

Les abords de la route ont changé. Des zonings ont été construits. Des show-rooms pour voitures japonaises. Poteaux d’éclairage tous les vingt mètres. Sur les genoux, j’ai posé le sac contenant la bouteille de vin. Freddy passe les vitesses en souplesse. Il a préféré prendre sa voiture, il aime mieux conduire lui-même. À l’arrière, le gosse ne dit rien. Il se contente de me fixer dans le rétroviseur.

Nous arrivons à l’entrée du bois et nous nous arrêtons le long d’une allée de châtaigniers. C’est un bois très prisé des promeneurs. Des sentiers le sillonnent en tous sens. Nous sortons de la voiture. Le gosse est fatigué. Il n’a pas tellement envie de marcher, il ne veut pas nous accompagner. Le soleil descend derrière les arbres. Bientôt l’obscurité viendra et c’est pour cela que le gosse hésite. Les branches dessinent des ombres sur le sol. La forêt paraît inhospitalière. Freddy lui demande s’il a peur et le gosse, après une hésitation, répond que non. Alors nous nous mettons en marche. Le gosse entre nous. Nos pas crissent sur les feuilles mortes. Nous quittons l’allée et prenons un sentier de traverse. Au milieu du bois, une chapelle est dédiée à saint Roch. Le bâtiment est partiellement en ruine, des graffitis couvrent ses murs blanchis à la chaux.

Le gosse se plaint que je lui écrase la main.
Freddy me jette un regard.
Ses yeux brillent d’un éclat jaune.
Il ne viendra plus l’année prochaine, je pense soudain.
Et je serai le dernier à me rendre ici.
Nous continuons à avancer.
Nos pas plus rapides sur la terre meuble.
Nous étions des loups et la terreur nous accompagnait.
Un policier avait tiré sur l’arrière de la Golf alors que nous sortions du parking. Le seul qui avait osé faire feu. Les gendarmes étaient couchés à plat ventre sous les combis.
Le Géant avait été touché par un tir mal ajusté.
Il ne pouvait en être autrement.
Ce n’était pas la main d’un homme qui l’avait abattu.
Mais une balle enrobée d’argent.
C’est ce que j’ai toujours pensé.

La chapelle apparaît après un tournant. Le gosse renifle et dit qu’il ne veut plus avancer. Freddy le tire par la main. Nous quittons le sentier et progressons dans les sous-bois. Les feuilles forment un tapis épais. Une litière où se coucher. Entre deux branches, je vois le soleil disparaître à l’horizon. Nous marchons jusqu’au grand hêtre situé dans le prolongement de la chapelle. C’est là que nous avions creusé. À une
cinquantaine de mètres du bâtiment pour ne pas empiéter sur les fondations. L’un de nous connaissait la région. La Golf avait remonté la route vaguement carrossable que les gens du coin empruntent les jours de procession. Il devait être une heure du matin. Nous étions habillés de noir, nos mains étaient tâchées de sang. Un cortège funèbre. La voiture puait la défaite et la mort. Plus tard, on ferait brûler le véhicule et on déposerait sa carcasse sous le nez des flics pour qu’ils n’aillent pas chercher plus loin.

La bouteille est débouchée. Le hêtre étend sa ramure au-dessus de nous.
Le gosse ne gémit plus. Il a compris la gravité du moment.
Je tends la bouteille de vin à Freddy qui en avale une longue rasade.
À mon tour, je porte la bouteille à mes lèvres. Le vin est âpre, mais il nous faut boire ainsi, il nous faut faire couler le sang dans nos estomacs fatigués.
Je tends la bouteille à l’enfant.

– Bois un coup, je dis.
Freddy approuve. Le gosse se saisit de la bouteille et la porte maladroitement à hauteur de sa bouche. Il se sent honoré du privilège que nous lui accordons, aussi boit-il avec application, jusqu’à ce que Freddy lui fasse baisser la bouteille, et alors le gosse nous regarde tour à tour. Il cligne des yeux dans le soir tombant, ses joues se colorent de rouge.
– C’est bon ? je demande.
Le gosse fait oui de la tête.
– Maintenant, tu vas nous rendre un grand service.
J’explique au gosse ce que j’attends de lui.
– Qu’est-ce qu’il y a là en-dessous ? il demande.
– Un loup, je réponds. Le plus grand des loups.
– Oh, fait le gosse.
– Et il a très soif, dis-je encore. Il a très soif, car tout en bas la terre est sèche.
– Oh, répète-t-il.

Le gosse a peur. Il n’ira pas seul. Alors je l’accompagne au pied de l’arbre et, avec lui, je verse le reste du vin sur le sol. Le liquide coule sur les feuilles mortes, pénètre par des interstices dans des couches plus profondes d’humus. Je maintiens la main de l’enfant sur le col de la bouteille jusqu’à ce que la dernière goutte soit versée et, pendant ce temps, l’enfant jette des regards furtifs autour de lui, se demandant s’il n’y a pas d’autres loups qui rôdent dans les parages, particulièrement dans les poches du sous-bois où la nuit a déjà établi son campement.

Derrière, Freddy tourne de temps à autre la tête pour faire le guet, mais il n’y a personne qui vient, absolument personne, les gens sont rentrés chez eux, nous sommes seuls dans la forêt, la nuit est presque tombée, la terre empeste le vin et l’humidité, et c’est moi qui abats le Géant, moi qui lui colle le fusil sur la nuque tandis que les autres maintiennent son corps contre le plancher de la voiture.

La cérémonie s’achève comme elle a commencé.
Dans la pénombre et le froid de l’automne.
Nous nous éloignons à grands pas.
J’ai balancé la bouteille contre le mur de la chapelle.

Plus tard, le gosse dort sur la banquette arrière. Assommé par le vin et la fatigue de la journée. Nous sommes revenus sur le parking du restaurant. Freddy a garé sa voiture à côté de la mienne. Il est impatient de repartir.

– C’est une longue route, me dit-il. Dans un sens comme dans l’autre.
Derrière les fenêtres éclairées du restaurant, des gens se penchent sur leur assiette.
Quelqu’un fume sous le porche de l’entrée.
– Tu reviendras, je lui dis.
– Je ne crois pas, dit Freddy.
Nous nous fixons en silence pendant un long moment.
Nos yeux luisent dans l’obscurité.
– Foutu bâtard, je lui souffle.
Freddy ne dit rien, puis éclate de rire.
– Et toi donc, me dit-il.
J’éclate de rire à mon tour.
Nous rions de plus en plus fort.

Le gosse se réveille. D’abord, il ne comprend pas, puis il se met à rire avec nous, et bientôt la voiture est tellement remplie de rires que je dis à Freddy qu’il faut baisser les vitres pour laisser entrer un peu d’air.

Et nous rions encore, nous rions à ne plus pouvoir nous arrêter.
Dans le restaurant, les gens relèvent la tête de leur assiette.
Pris d’une inquiétude
subite.
Nous sommes des chiens, mais nous pouvons encore hurler à la lune.
Pendant un court instant, cette pensée suffit à me rassurer.

Sébastien Févry

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