Chronique d’une embauche annoncée

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Cette histoire aurait pu rester dans le cercle privé des amis de Manu – dont j’ai la très grande chance d’être ! Et donc, ce matin-là, je reçois via Skype ce petit message : « Un truc bizarre vient de m’arriver, j’aurais besoin d’en causer et j’aime beaucoup tes analyses et ton état d’esprit, est-ce que je peux t’appeler ? » J’ai dit : « Ok ! » Et voilà comment ce réel qui dépasse la fiction a d’un seul coup basculé dans la sphère publique. Nous en avons causé et nous sommes arrivés, lui et moi, à l’évidence que le personnel est politique, plus que jamais !

Quelle était ta situation au moment des faits ?

Ça faisait quelques années que je créais ma propre activité professionnelle comme graphiste, via SMart en gestion d’Activité. En un mot, je fonctionnais comme un « faux » indépendant, mais je sentais que ça arrivait un peu en bout de course et j’avais décidé de chercher un poste de salarié, afin de m’assurer des rentrées d’argent régulières. Officiellement, je restais cependant chômeur à temps plein. Et directement concerné par les mesures qui vont exclure 50.000 personnes du chômage au début de l’année prochaine 1.

Cette épée de Damoclès me poussait au cul et je me disais qu’avec un job sous contrat, je passerais plus de temps à faire mon vrai métier qu’à chercher des clients et à participer – souvent en vain ! – à des appels d’offre… C’est ainsi que, depuis juillet 2013, j’étais prêt à réintégrer le circuit du travail comme tout le monde l’entend.

Et donc parmi toutes les candidatures que tu poses, tu réponds à l’annonce de Proxistore. C’était quoi cette boîte ?

Une boîte de pub. Enfin, une sorte de régie publicitaire qui diffuse des annonces locales en fonction de la géolocalisation des internautes. Ils cherchaient un webdesigner à temps plein, leur boîte était en pleine croissance. Avant, ils faisaient appel à des graphistes extérieurs, des gens comme moi en fait, freelances ou assimilés !

Et donc, tu te retrouves sélectionné à ce que le directeur nomme un « casting » ?

Le premier rendez-vous était un test concret dans leurs bureaux et ça tenait en effet un peu du casting. L’exercice consistait à re-designer complètement leur outil de simulation en ligne ; on avait une semaine de préparation à domicile et trois heures sur place. Petite anecdote : la boîte se présentait comme offrant une ambiance de travail casual et le directeur s’excusa même de se présenter à nous en costume, en expliquant sa tenue par un rendez-vous avec des investisseurs qu’il allait avoir dans la journée.

Tu fais ce test, tu en sors satisfait et.. ? La suite ?

Je fais partie des deux candidats dont le travail les a convaincus et qu’une bonne vieille interview doit départager pour le poste. Quelques jours plus tard, me voilà en face du directeur et du responsable technique de la boîte. C’est informel, tranquille, ils me tutoient d’entrée de jeu. Je me sens suffisamment à l’aise pour répondre à certaines questions d’une manière franche et directe, comme lorsqu’ils me demandent de critiquer la présentation de leur site actuel. De son côté, il se permet de commenter ma dégaine soi-disant saint-gilloise (ndlr : commune bruxelloise associée à toute une faune de cools bobos artistico-branchée) et remarquant que je suis fumeur, me signale qu’à ses yeux c’est pathétique. Au terme de cette entrevue, j’ai l’impression que les choses se sont plutôt bien passées même si je trouve le gars un brin arrogant.

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Si je comprends bien, tu as une bonne intuition sur l’issue de l’embauche ?

En effet, et c’est bingo ! Deux jours plus tard, je reçois la nouvelle par téléphone, confirmée ensuite par mail, que j’ai le job ! Nous reprenons rendez-vous pour signer le contrat et négocier les conditions.

Me voilà lundi dans leur bureau, lavé, habillé de propre, pas rasé mais souriant. J’obtiens mes « prétentions salariales ». On discute des machines, des logiciels dont je vais avoir besoin. Il me décrit les avantages type tickets repas et autre abonnement gsm. Je me décide à présenter mes papiers Activa que j’avais instinctivement hésité à sortir vu son côté « self made man » qui a réussi.

Tu avais déjà pensé au côté préjudiciable que pourrait éventuellement avoir cet estampillage « chômeur longue durée à réinsérer » ?

Jamais, non ! C’est la première fois que ça me traversait la tête. Mais cette carte, je ne l’ai mise sur la table qu’à partir du moment où j’étais cent pour cent certain d’être embauché. Il est vrai que ce jour-là, nous n’avons rien signé ; les papiers étaient en préparation mais c’était clairement « tope là ! » une affaire adjugée.

Et nous voici arrivés au cœur de l’affaire…

c4_modifEn effet ! Le mercredi matin, je reçois un coup de fil et badaboum : il a changé d’avis et voudrait m’en expliquer les raisons ! C’est drôle parce qu’avant le dernier entretien, j’avais eu cette intuition bizarre que si je n’allais pas chez le coiffeur, j’allais louper le coche. Ce n’est pas une histoire de compétences, m’explique-t-il, il trouve que je suis un garçon intelligent, que j’ai un bon sourire, mais d’un autre côté, il sent en moi quelqu’un en grande détresse ! Il trouve que j’ai une forte odeur de clope et de café. Je ne comprends pas tout de suite, pour moi, ça sent plutôt bon, le café, mais ce qu’il voulait dire en réalité, c’est que j’avais une odeur de bistrot ! Et donc, il n’y peut rien, ça le dérange fortement, ça lui vient du bide, il a fait son examen de conscience, il s’est demandé s’il pouvait refuser d’engager quelqu’un à cause de son odeur, il est tiraillé, il m’explique qu’il a fini par googler mon adresse, en se disant que peut-être, ça venait de l’endroit où j’habitais… et qu’il a vu que j’habitais au-dessus d’un bar, dans un quartier populo, ce sont ses mots. Et à ce moment-là, moi, je comprends qu’il en a tiré des conclusions sur ma vie.

Tu t’es senti comment ? Ça t’a fait quoi ?

Sur le moment, je ne me suis pas senti insulté, mais j’étais stupéfait, complètement stupéfait, bouche ouverte, en l’écoutant me parler de ses parents ouvriers qui vivaient dans ce même quartier et que lui, il s’était fait tout seul, à la force du poignet. Bref, j’entends l’histoire d’un mec qui s’est extrait de sa gangue sociale et à qui je rappelle de mauvais souvenirs. Et donc bizarrement, la communication passait plutôt bien entre nous, indépendamment du message, je lui ai même dit que je respectais sa franchise. Au bout d’un temps, iI a semblé faire un peu machine arrière, mais tout en enfonçant le clou. C’était très bizarre. Par exemple, il m’a proposé qu’on aille boire un verre en terrasse, enfin un café, a-t-il précisé ; « on pourrait se revoir une dernière fois pour vérifier et, je ne sais pas, moi, lave-toi quatre fois les cheveux ! » Il a émis l’hypothèse que peut-être je portais les fringues que j’ai et que je vivais dans l’endroit où j’habite non pas par choix mais par obligation, parce que j’avais besoin d’argent, que j’étais en difficultés
financières… Ce qui m’a fait penser à cette carte Activa, qui avait pu induire un portrait de moi comme chômeur de longue durée, en mal d’insertion socio-professionnelle. Tout à coup, c’était comme si nous avions cessé d’être deux personnes face à face liées par un intérêt commun, pour devenir deux représentants de classes concurrentes. Lui du côté des battants qui réussissent et moi un cliché de looser pauvre et malade, abusant comme il se doit de la boisson. Et nous étions tous les deux réellement tourmentés par le miroir social que nous nous tendions l’un à l’autre, lui cherchait une légitimité pour son jugement et moi je me demandais quelle était la part objective des conclusions qu’il avait tirées de mon apparence sur mon identité. Je me suis quand même retrouvé à interroger mes amis, à mettre le nez dans mes vêtements pour vérifier leur odeur.

Et puis, en même temps, j’étais censé faire quoi ? Réorganiser mes cellules en vue d’un message chimique plus doux à sa narine  ? !

Quelles sont les conclusions ou les enseignements que tu tires de ta mésaventure ?

Premièrement, que le travail n’est pas uniquement une affaire de compétences : les compétences, tu as beau les avoir, ce n’est pas suffisant ! On oublie trop souvent de le dire, c’est aussi une relation humaine, un rapport entre personnes qui sont amenées à se côtoyer. Quasiment, travailler à temps plein avec quelqu’un, c’est vivre avec lui ! Et ce sont des mondes, bien souvent, des cultures, des classes qui sont mis en présence ! Deuxièmement, je me suis rendu compte que j’avais d’abord accepté sans broncher tous ces commentaires sur moi, en les attribuant à une certaine franchise, certes un peu brutale, de personne à personne. Et donc, je les avais encaissés. Je suis moi-même quelqu’un qui parle plutôt sans détour. Puis, à la réflexion, j’ai compris que c’était inacceptable dans le contexte social et professionnel où nous nous trouvions, avec de tels enjeux et de telles conséquences. La seule solution qui aurait pu me permettre de trouver ma place au sein de son entreprise, aurait été d’être préalablement conforme aux critères de réussite qu’il attend de la part des gens qui bossent dans son entreprise. Je veux dire qu’en résumé, j’aurais pu avoir ce job, si je n’avais pas été chômeur !

Notes:

  1.  La FGTB maintient ce chiffre, malgré les dénégations de la ministre de l’Emploi et de l’ONEM. Sur les exclusions des chômeurs au 1er janvier 2015, voir C4 n°219 (pp 6-7) et n°220 (pp.6-7)

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