Post-scriptum

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Il fallait qu’on corrige un minimum le tir, qu’on vous prévienne : une sorte de spectre a hanté le dossier du précédent numéro. Il y a joué un rôle sans aucun doute fondamental, mais il ne nous était pas possible de vous révéler plus tôt son identité. Le truc, voyez-vous, c’est qu’on n’avait tout simplement pas remarqué sa présence. Il occupait nos esprits, peut-être l’a-t-on senti, mais impossible de le désigner clairement.

Après la lecture des textes qui composaient la vingtaine de pages intitulées – avec une certaine gaieté – « No Future », plusieurs personnes nous ont demandé des « explications ». Certains, dubitatifs, nous avouaient ne pas très bien comprendre où nous voulions en venir, ni même ce que nous craignions tant. D’autres voulaient savoir si nous avions fait exprès de ne pas parler de cette ombre oppressante qui planait sur l’ensemble du propos. Quelques-uns s’étonnaient carrément : « mais comment avez-vous fait pour ne pas la remarquer, cette présence ? »

Et là, on a compris. Il était resté planqué dans notre angle mort, tel un spectre. J’utilise la comparaison parce que, pour nous, ce n’en était pas vraiment un. Mais, maintenant, on peut l’arrêter et vous donner son nom : tout ce « No Future », soyons francs, c’est la faute de Richard Snowden!

Je crois que même Barack Obama pourrait tomber d’accord avec nous si on décrivait cet espèce de nerd comme « le pire de tous les punks de cette planète » !

D’ailleurs, aucune démocratie occidentale digne de ce nom n’a accepté d’accorder l’asile politique à ce vaurien. La France, patrie des Droits de l’homme, a même refusé qu’un avion suspecté de transporter un pareil voyou ne survole son territoire. Et, comme pour nous signifier avec encore plus de virulence qu’il n’y avait vraiment plus rien à espérer dans ce monde visiblement à l’agonie, il a fini par recevoir la protection de Vladimir Poutine !

Richard Snowden nous a définitivement gâché l’ambiance, comme peu de gens auraient pu le faire : « There is no future, in Google’s dreamin ! »

Évidemment, depuis quelques temps, le doute avait un peu fissuré les fortes croyances du début des années 2000. La Révolution Numérique n’allait peut-être pas automatiquement consacrer le règne des usagers et des amateurs, permettant l’intégration d’une société gérée horizontalement, de pair à pair. L’invention d’internet pouvait encore être tranquillement comparée à celle de l’imprimerie, mais seulement si on se souvenait que l’apparition de cette dernière avait davantage induit,  à l’époque, une mutation des pouvoirs en place que leur pure et simple déstabilisation.

Et bien Richard Snowden, ce fieffé punk, est précisément le type qui apparaît pour nous faire l’annonce, officielle, que ça y est, le pouvoir a muté. Richard Snowden, c’est le gars qui apparaît pour que nous ne puissions plus entendre Antoinette Rouvroy nous raconter comment fonctionne ce qu’elle appelle la gouvernementalité algorithmique, et nous en sortir en nous disant que si ça se trouve, elle est juste un peu paranoïaque – dans le fond.

Nous pensions vivre une époque formidable, pris que nous étions dans un devenir hacker qui nous permettrait de produire bientôt tout et même n’importe quoi sur le mode des logiciels libres et de Wikipedia. Sauf que ce monde-là, tout enchanteur et prometteur qu’il soit, tarde à construire son environnement institutionnel, à exister. Et, pendant ce temps, un tout autre projet, lui, avance à grandes enjambées. Il est assez différent et, quand on l’analyse attentivement, ne contient pas beaucoup de traces de lendemains qui chantent.

Richard Snowden nous a forcés à voir une situation historique dans laquelle les plans de Facebook et autres collecteurs de Big Data, de la NSA, des concepteurs de drones et d’algorithmes visant le profilage, nous apparaissent désormais comme violemment réalistes. Il nous a contraints à les envisager comme une
partie intégrante de notre quotidien et nous a obligés à piger qu’on aurait tort de prendre les histoires qui circulent à leur propos pour de la science-fiction – quand il serait en fait plus sage de se grouiller d’explorer ce territoire, parce que c’est celui que nous habitons.

On avait oublié de vous dire que c’est sans doute une des raisons pour laquelle la rédaction de C4 s’est mis en tête d’écrire ce dossier « No Future » : il nous fallait essayer de nous habituer à penser sans trop d’espoir dans la « Révolution Numérique ». Ce qui ne veut pas dire qu’on n’en a plus du tout. D’ailleurs, dans ce numéro, un peu plus loin, vous verrez, on recommence à y croire…

La rédaction

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