les londoniens prennent le large

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« Si tu n’as pas envie de partager ton espace, avoir un appartement à Londres relève pratiquement de l’impensable », précise d’entrée de jeu Hannah Berry.

im4Après avoir vécu dans un squat en plein cœur du quartier de Hackney – l’un des plus branchés de la capitale – la jeune femme de vingt-quatre ans hésitait à louer un logement. « Finalement, j’ai décidé d’acheter ce bateau sur lequel j’habite depuis quinze mois », ajoute-t-elle dans un sourire.

Sur le coin de sa petite table, les rayons de soleil inondent une tasse de thé encore fumant. De la fenêtre, le visiteur peut entrevoir la verdure du cimetière de Kensal Green, situé de l’autre côté du Grand Union Canal. À quelques mètres de là, un pont enjambe le canal.

En marchant le long de la berge, le bruit incessant de la ville fait rapidement place à celui du frottement des ailes d’un canard qui flotte doucement sur l’eau. À cet endroit, tranquille et vert, Londres est transformée, méconnaissable.

Rien d’étonnant à ce que les Londoniens soient de plus en plus nombreux à délaisser les appartements et les maisons de la capitale pour succomber au charme d’une vie à bord de ces fameux narrowboats.

Un rapport publié à la fin novembre par la Commission Environnementale de Londres dessine les grandes lignes : avec le prix des loyers et des maisons qui ne cesse d’augmenter, l’idée de vivre sur un bateau devient une alternative de plus en plus alléchante et… abordable.

Pour preuve, le marché immobilier de la capitale britannique – attisé par les nombreux investisseurs étrangers et la forte demande – atteint de nouveaux sommets. Pire encore, si l’on se fie aux spécialistes (et au rapport « Home Truths 2013/14: the housing market in England »), le prix des résidences pourrait augmenter de 40% dans les six prochaines années. De quoi donner envie de prendre le large.

im5« Les canaux de Londres sont l’un des trésors cachés de la capitale et ils sont de plus en plus convoités par les citoyens », témoigne Jenny Jones, députée au Parti vert, qui a dirigé les travaux de la Commission Environnementale.

Son rapport met en lumière le besoin criant de nouvelles installations – pour l’approvisionnement en eau ou l’élimination des déchets, entre autres – sur les voies navigables de la ville afin de faire face à la tendance.

« Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les gens pourraient choisir de vivre sur une péniche. Par contre, ce n’est pas une vie facile et les bateliers doivent être conscients de leurs responsabilités », signale la politicienne, qui est elle-même propriétaire d’un bateau.

Alice Robertson-McIsaac et Nick Spencer, deux jeunes amoureux qui ont justement acheté leur péniche au début de l’été, ont dû rapidement assimiler les charges impliquées par une vie sur l’eau.

« Les gens ont l’impression que c’est un mode de vie très romantique, mais c’est souvent loin d’être le cas », lance Alice en riant.

La liste des corvées est longue : il y a toujours un bidon d’eau à remplir, un moteur à vérifier, un engin à réparer, du charbon et du propane à acheter ou, pire encore, un réservoir des toilettes à vider…

Avant de se laisser « séduire » par une vie sur les canaux de la capitale, le jeune couple a essayé de louer une maison avec quelques amis. Sans succès.

Nick est lucide : « Le marché immobilier est un cauchemar : beaucoup de
Britanniques déménagent à Londres pour trouver un emploi, mais souvent, ils n’ont même pas les moyens d’y habiter
 ».

À quelques kilomètres à l’Est de Kensal Green – à peine une demi-heure en péniche – se trouve Little Venice, moins verte, plus touristique. C’est le lieu de rencontre entre le Grand Union Canal et le Regent’s Canal, le plus grand de la capitale. Ici, depuis plusieurs années, des petites communautés de bateliers s’organisent aux abords des commerces.

Un chat noir bondit agilement du toit d’une embarcation à l’autre. Amusé par le spectacle, Ed Thomas, un homme dans la quarantaine, sirote une tasse de café sur la berge. Il me pointe son bateau, celui sur lequel il vit depuis cinq ans.

« C’est l’une des meilleures idées que j’ai eue dans ma vie, raconte-il. Quand tu habites sur une péniche, tu as immédiatement le sentiment d’appartenir à une communauté, ce qui est plutôt rare dans une grande ville comme Londres. »

Au même moment, une vieille dame qui promène ses chiens le long du canal le salue. Ed sourit, mais l’expression de son visage s’assombrit peu à peu.
Dans le détour d’un soupir, il partage ses craintes que les canaux de Londres soient victimes de leur propre succès et que leur popularité entraîne inévitablement une hausse des prix des installations et des licences.

Derrière lui, à l’entrée du Regent’s Canal, un pèlerin déplace sa péniche, ce qui est la règle pour tous ceux qui ne possèdent pas de licence d’amarrage permanent.

L’embarcation, propulsée lentement par un moteur à peine audible, vient rompre la tranquillité d’un couple de cygnes quasi immobiles.

Natalie Bennett, coordonnatrice pour Canal & River Trust, l’organisme qui gère une partie des demandes d’amarrage dans les eaux de la capitale britannique, explique : « Seuls quelques rares bateliers possèdent un permis d’amarrage permanent tandis que les autres doivent faire profil bas et déplacer leur bateau tous les quatorze jours ».

Pour éviter les files d’attente interminables, sur le site internet de l’organisme, un système d’enchères – similaire à celui d’eBay – permet aux plus offrants de se procurer une licence permanente, dont le prix est fixé pour trois années.

« Les prix peuvent grimper très rapidement, selon l’emplacement du point d’amarrage », ajoute la coordonnatrice.

En s’éloignant de Little Venice et des circuits touristiques traditionnels, le Regent’s Canal, qui contourne le centre de la ville, étonne par une succession de paysages, tantôt citadins, tantôt bucoliques et bordés de saules pleureurs.

Difficile de s’imaginer que l’on traverse l’une des métropoles les plus mouvementées au monde. Un peu plus loin, bien avant de se jeter dans la Tamise, Regent’s Canal débouche sur Camden Lock, une vieille écluse en plein cœur du quartier de Camden Town, réputé pour sa vie nocturne et son marché à ciel ouvert.

À quelques pas, la ville s’anime à nouveau.

Claudia Vachon

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