Les « Valeureux » à la conquête de l’économie liégeoise

Download PDF

Il y a un an, C4 publiait un article sur les monnaies alternatives en région liégeoise. Depuis 2011, l’idée de créer une monnaie locale appelée le « Valeureux » rassemblait différentes associations autour du festival Tempo Color. Un groupe de travail avait été créé. Qu’est devenu ce projet et à quelles difficultés ses protagonistes ont-ils été confrontés ?

Après de longues discussions, parfois passionnées mais également techniques, l’équipe des « Valeureux » s’est enfin mise d’accord sur l’architecture de la monnaie du même nom, qui devrait être mise en circulation le 5 mai 2014. Selon l’économiste belge Bernard Lietaer, ancien responsable du passage à l’euro au sein de la Banque nationale de Belgique et aujourd’hui spécialiste des monnaies complémentaires, on dénombre pas moins de 5 000 monnaies locales (ML) à travers le monde 1. Elles ont toutes la caractéristique de permettre d’acheter des biens ou des services proposés, sur un territoire délimité, auprès d’un réseau de prestataires déterminés. Mais la comparaison s’arrête là. En effet, il existe différentes manières de recréer de la monnaie en fonction des objectifs poursuivis par ses créateurs et ses utilisateurs.

Monnaies locales

Certaines ML, comme le « Valeureux » en gestation, sont dites « complémentaires » à la monnaie officielle parce qu’elles ne cherchent pas à la remplacer, mais bien à fonctionner en parallèle. Elles sont indexées sur l’euro (ou une autre monnaie principale). Il existe aussi des ML déconnectées des monnaies traditionnelles, qui ne suivent pas le cours de la monnaie officielle, mais elles nécessitent en général un réseau bien plus large, sont plus difficiles à mettre en place, et sont souvent induites par une crise monétaire massive. « Dans le cadre occidental, les gens ont confiance dans l’euro plus qu’en une nouvelle monnaie, même si on peut envisager en cas de crash de l’euro que ce type de ML puisse fonctionner sans la parité et sauver l’économie locale, comme ça a pu être le cas en Argentine », explique Alexandre, ancien étudiant en économie et actif dans le groupe de réflexion depuis ses débuts. Ainsi, il faudra attendre une vraie crise monétaire pour jeter vos vieux euros. En attendant, créer une monnaie alternative ne semble pas dénué de sens.

Les avantages liés à l’utilisation de ce type de monnaie sont, en effet, multiples: tout d’abord, contrairement aux monnaies officielles, elles sont dans ce qu’on appelle « l’économie réelle locale ». Elles permettent de renouer avec la fonction de la monnaie, qui est d’échanger des biens et des services sans devoir recourir au troc. Selon Patrick Viveret, philosophe et essayiste altermondialiste, « 97% des transactions en monnaies « officielles » circulent dans les sphères spéculatives et seulement 3% dans l’économie réelle » 2 . Cela veut dire que les euros que nous avons dans le fond de nos poches et que nous pouvons retirer à la banque ne représentent en réalité qu’une infime partie d’une masse monétaire fictive basée sur le crédit. La crise des subprimes aux Etats-Unis a pourtant montré le danger qui guette les économies, même les plus solides. « Ce qu’on est en train de faire avec le système monétaire, c’est une monoculture. Si on ne plante plus que des pins et qu’on rend illégal n’importe quel autre arbre, je vous prédis une catastrophe! » 3

Les monnaies locales sont donc un rempart à certains effets catastrophiques
du capitalisme, en relocalisant les rapports entre producteurs, vendeurs et consommateurs. Cette dynamique éthique est au fondement du « Valeureux » et du réseau « Liège en transition », dont le groupe de réflexion sur la monnaie complémentaire fait partie. « Les trois objectifs sur lesquels nous nous sommes mis d’accord au départ étaient : le soutien à l’économie et à l’agriculture locales et la création des liens », explique Alexandre. L’accent sera mis dans un premier temps sur l’alimentation en s’adressant aux acteurs de la « Ceinture Aliment Terre Liégeoise », une coalition engagée dans la transformation du système alimentaire régional pour plus de souveraineté alimentaire.

C’est un des autres arguments en leur faveur : les ML sont en général portées par des acteurs évoluant dans l’économie sociale et créent du lien entre eux. Vous pourrez sans doute payer votre épicier bio ou un service rendu par une association en ML, mais pas le supermarché Carrefour qui restera à mille lieues des valeurs défendues par une charte assurant que les fournisseurs entrent bien dans un projet alternatif. À Liège, une liste d’une vingtaine de commerçants sert de base à la prospection. « Outre les quatre magasins bio classique du milieu bobo, dont je fais partie » plaisante Alexandre, « on pense aussi introduire le “Valeureux” dans des petits restaurants et brasseries. »

L’idée est ensuite de remonter la filière en essayant de contacter les fournisseurs de ces premiers pour les convertir à la nouvelle monnaie. Les producteurs qui fournissent les différent GAC liégeois devraient également être mis dans le coup. « Le but est de boucler la boucle et de retenir la richesse produite localement, afin qu’elle n’aille pas chez on ne sait quel spéculateur étranger » explique Lidi, amenée à travailler avec le groupe des Valeureux en s’intéressant à la finance solidaire.

ValeureuxEnfin, beaucoup des monnaies locales sont protégées de l’accaparement et de la spéculation par le principe de la « monnaie fondante ». C’est-à-dire que les billets doivent être réinvestis rapidement dans le réseau, sous peine de perdre de leur valeur par rapport à la monnaie principale. Ce système est en général garanti au moyen de vignettes à coller sur les vieux billets. Ainsi, ça ne sert à rien de thésauriser une monnaie locale en attendant qu’elle prenne de la valeur. À Liège, au stade de création, ce principe ne sera pas mis en application pour différentes raisons. Outre la faible probabilité d’un O.P.A. sur les « Valeureux » et le coût de production des billets sécurisés, « Il ne faudrait pas qu’un principe de fonctionnement trop complexe ne soit compris que par quelques-uns et décourage les autres », explique Alexandre.

Monnaie complémentaire, anti-capitaliste ou bénévole?

Le groupe liégeois a donc été animé par des débats passionnés tout au long de l’année avant de pouvoir aboutir au projet. À côté des défenseurs d’une monnaie complémentaire, certains participants du début auraient souhaité que la nouvelle monnaie ne soit pas liée à l’euro et qu’elle serve plutôt comme outil de sensibilisation. « Il y a toujours eu des sensibilités différentes au sein du groupe de travail, des militants plus ou moins alternatifs. Nous avons choisi de rester sur nos objectifs de base et le principe de monnaie complémentaire y répond bien », précise Alexandre.

Un autre débat houleux a porté sur la manière de créer cette monnaie. Une des propositions émises dans le courant du mois de mars 2013 visait plutôt une « monnaie bénévole ». Le principe, très différent de la monnaie complémentaire, est que le consommateur pourrait gagner des « Robins » en travaillant bénévolement. Mais le risque serait d’avoir trop de
créations monétaires et « il est très difficile de convaincre un commerçant d’accepter cette monnaie », argumente Alexandre. Une alternative avait été à l’époque pensée pour concilier le « Valeureux » au « Robin », mais elle fut rejetée.

5 mai, le coup d’envoi

En septembre 2013, l’idée de créer le « Valeureux » comme une monnaie complémentaire classique est adoptée par le groupe de réflexions qui peut alors avancer sur d’autres aspects plus pratiques. L’ASBL du Valeureux va être tout prochainement créée. Les réglementations en matière de monnaie complémentaire sont assez contraignantes. « On ne peut pas vraiment appeler le Valeureux une “monnaie” complémentaire parce que ce terme est réservé aux monnaies officielles. On doit aussi mettre à disposition la liste de tous les commerçants du réseau, parce que ça doit rester local », commente Pati. Dès lors, sur les billets, vous trouverez la mention « bon de soutien à l’économie locale ». Ceux-ci, d’une valeur de 0,50 centimes, 1, 5 et 10 euros pourront être retirés dans des guichets. Lors d’événements, ils pourraient remplacer les traditionnels tickets-boissons, ou encore être utilisés comme outil promotionnel par les commerçants.

Même s’il faudra sûrement du temps pour que le « Valeureux » soit dans toutes les bourses, sa création a le mérite de réinterroger le sens de la monnaie et de mettre en liens différents types d’acteurs, du consommateur au producteur. En témoignent les nombreux débats et questions soulevés par le groupe des Valeureux. Entre réflexions sur l’économie, préoccupations sociales et environnementales, des alternatives existent et voient le jour, dans la Cité ardente comme ailleurs.

 Fabian Vigne

Notes:

  1. Monnaies régionales : De nouvelles voies vers une prospérité durable, Bernard Lietaer, Margrit Kennedy, Michel Rocard, Vincent Guimard Monnaie régionale, Les Éditions Charles Léopold Mayer, 2008.
  2. Rencontre avec Patrick Viveret – Résilience et monnaies locales : ré-enchantons la démocratie ? http://bit.ly/OT0nuD
  3. Bernard Lietaer – Les monnaies sociales locales complémentaires http://bitly.com/1pgQmEI, explique Bernard Lietaer.

Aucun commentaire jusqu'à présent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.