Personne te le rendra

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Extrait du livre « Personne te le rendra » de Remy Tith et Guillaume Boutrolle, publié en 2013 aux Editions Best Cellar.

Si les quatre boîtes de conserve se cachent depuis maintenant vingt ans dans le petit bois derrière les ruches bitumineuses, c’est certainement pas pour qu’on traîne mirette ailleurs. Ton œil va trop vite ô toi récent coureur d’étalages équitables. Elles ont grandi en rayon comme tout le bon monde, étiquettes éclatantes portées fièrement sur les brillants plastrons. Elles se sont jetées acier et âme dans la glorification de leur contenu, elles ont gagné cette prestance dans le sang noir versé des maraîchers, forgeant la saveur nouvelle. C’était la gloire d’un temps où ces chars d’assaut alimentaires étaient les facteurs du changement, l’étendard victorieux de la Denrée contre cette enflure de Durée.

Si les vioques te mataient en train de pinailler devant tes quatre blafards poireaux, ils te trancheraient bien vite la nouille à coup d’ouvre-boîte pour t’éviter de trop te la toucher. Aveugle que tu fais, c’est un vrai marteau joyeux sur les moeurs ce cadeau d’entrailles mises à nu, après une bataille métallique à la gloire de l’appétit. Lentilles au jus, coeurs de palmiers, harengs salés, raviolis bombus, tous furent combattus, triés, pourfendus, noyés avec vigueur pour venir étinceler sous les néons, combattre l’épée du temps, les épais larfeuilles et ravir les cages à roulettes, t’en crois ce que tu veux.

C’est aussi peu discutable que cette fumée aberrante qui se dégage de l’autre côté de la forêt, soufflant dans la masure depuis près d’une heure. C’est ce maudit clergé des Maria Gorretti Quartet (qui ne compte plus que deux rescapés) qui dirige la grand messe. Ils ont foutu une machine fumigène assez massive pour gazer l’Olympia dans un salon piétiné par une armée de seulement 30 mercenaires tournaisiens.

Du coup il est quasiment sept heures dans la tranchée ouest à Verdun et la moutarde me fait crever le tarin. Tous les croulants sont partis siroter dans la pièce à côté du concert. C’est con, ils se déplacent pas tous les jours, alors quand une paire de chômeurs les écartent à coup de chimie électrique, c’est pas propre. Ils se seraient bien fait désosser pour ce vacarme électrochoquant d’ailleurs, si ils n’avaient pas récité des Notre Père à l’envers accoutrés en gourous des Balkans, distribuant cierges embouteillés et pétards d’encens. Le caddie a été vidé de ses reines conserves, cette fois-ci ce sont des centaines de vierges de Lourdes éventrées de leurs eaux qui ont pris le contrôle du véhicule, éclairées par un gyrophare bleu. Sacrées emplettes, de quoi régaler un ou deux Mordors.

En bas à gauche, les ondes de sable forcées par le flux poséidal hurlent leur haine du joug marin, suintant la défaite au vu des pavanantes dunes libres qui les surplombent. Tout a l’air détente comme ça, mais même sur cette putain de plage ça gigote et ça foire sans trop bouger, qui se méfie ? Pas le nouvel apache en plastique slalomant entre les conservateurs, pas les trente soiffards enfermés ni leurs deux leaders à gaz et claviers non plus, ni moins encore les abeilles de rue qui vrombissent trop affairées devant leur miel asphalté …

Mais peut-être bien que derrière ces dernières, les quatre boîtes, si longtemps immobiles, ont su adapter leur regard rouillé jusqu’à faire la vraie mise au point sur le littoral et savent ce qu’elles ne diront jamais d’ailleurs parce qu’elles n’ont pas d’ouverture. Qui saura leur découper une gueule par appétit de savoir ? Quelle terreur s’il revient tout estrassé de sauce en chantant qu’elles n’ont pas de globes oculaires.

Embrasser, furer, n’a jamais servi à autre chose qu’à définir l’idée que notre pauvre race n’a jamais réussi à attraper, un maquillage de la faim.

Mais on est tous dupes exprès et les paupières fermées sont le gage d’une autre vérité fuyante plus adaptée. Et puis il n’y a pas
que celui-là de transfert, il y a cette bise claquée, cet agressif échange d’estime peint en forme de bonjour, ce réflexe contre lequel chacun lutte dans le fond. Fendre s’emploie aussi pour désigner cette collision ancestrale des chairs, cette érosion forcenée des visages, comme celle des pare-battages, tampons glissés entre deux coques de caractères, subissant les chocs réguliers des humeurs mouvantes. Le voici le regard qui te braille d’un coup dans ce filet qui te sert de mémoire : cet humain m’est familier, suivi du grand bruit de drap déchiré entre le détour flemmard fier et le hasardeux contact, franc tel le bec paternaliste de Judas sur le front.

Les muqueuses du langage affrontent ses lacunes et bavent vers d’innombrables considérations aux degrés différents et indifférents, voici l’ego tour à tour frappant ou frappé. Les armes et le risque ne sont pas forcément où l’on croit.

Pendant ce temps le bousier continue sa vigoureuse marche dans les fougères, ses six pattes crantées fichées l’une après l’autre dans le sol humide entre les fougères. Tout comme elles, son espèce ne date pas d’hier et il estime la crédibilité du mammifère quasiment tout autant que nous estimons sa taille. Qu’ils sont beaux eux aussi ces grands bipèdes qui préfèrent l’esthétique de sa rutilante carapace à ses atouts de résistance. Ses confrères aussi entassent des quantités de merde dans le doute de l’adversité, ils ont même appris à les modeler, ces monceaux, pour pouvoir les déplacer, les dissimuler et mieux les consommer seul. Car si ils sont considérés comme un groupe, ils vivent et agissent dans un isolement autarcique des plus effrayant, pauvres d’eux. Ils se font aussi appeler les piluliers, comparons-les ou non aux vendeurs de bonheur d’angles de rue. Pourtant ce scarabée là, il n’en a rien à secouer des boules de sécurité à faire avancer et vu qu’il n’a rien à planquer, il sait pas tellement vers où il se traîne. Ça se voit clair comme une apparition qu’il est déchiré comme un drapeau de la République, le coléoptère. Il trace son parcours comme un minot bigleux relie les points d’un dessin à découvrir, sa recherche à lui, c’est pas la marmite, c’est la fissure dans le bouclier d’un de ses dégénérés congénères. L’alcool qu’il a grossièrement englouti ruisselle sur son armure en lui donnant des reflets impensables et dégouline derrière pour laisser un chemin toxique sur lequel rien ne pourra plus pousser. La fatigue ne sera tolérable que lorsqu’il aura croisé, froissé ou caressé la tôle d’un autre cuirassé de son genre. En attendant il zone ou fabule sur les traces de salive et d’excréments abandonnés par une faune obligée, parce que, qu’il le veuille ou pas, il a été branlé pour ça.

Sa sphère à lui elle roule à côté, parfois ils se croisent quand le cuveur s’égare dans l’aride, puis ils s’oublient pendant des plombes. Elle est composée de graines, de tiges et de poussière et bondit inconsciemment d’un désert à l’autre, indice de ce malaise silencieux du desperado, juste avant que la balle fatale ne fuse, droit vers un corps en face dans la rue principale du bled vide. Son sobriquet c’est le virevoltant, en dehors de la scène c’est l’amarante, un feuillu pas piqué des hannetons pour ce qui est du déploiement, mais qui finit forcément par stopper sa semence dans une flaque pour se déployer, pourvu que ce soit pas du sans-plomb. Une franche tache de gerbe éthylique du bousier, étouffé dans sa nonchalance, ça sonnerait bien dans le récit, ça flanquerait une étincelle dans le bourbier… Parce qu’il faut pas se la faire à l’envers, le parcours du dessin, même le pire des gamins il finit par saisir que, pour que le secret se révèle, il faut que le premier et le dernier point s’embrassent à l’aide d’un ultime trait, et l’insecte tourne en rond.

 

 

recommandations-1Remy Tith a d’abord été joailler, ébéniste, architecte et pizzaïolo avant de se lancer dans le journalisme de fiction, rapidement rejoint par Guillaume Boutrolle, qui fut tour à tour manutentionnaire, peintre, gérant de major et chasseur de prime. C’est à Bruxelles qu’ils rédigent les premiers psaumes de cet ouvrage. Mais avant d’aller plus loin, il faut garder à l’esprit que ce sont tous des héros, tous sont géomètres et si ceux-là devaient vous raconter l’histoire, ils vous diraient de la lire. Il vous diront de croire en dieu cet affreux pessimiste. Il vous diront qu’ils jouissent et ne vous proposeront jamais de jouir à leur place. Ils vous balancent une lecture langolienne, de l’art et du bienfait d’une boue salvatrice, d’un zoo amorphe, d’êtres cristallisés en gemme radio-passif, et de mousson.

 

 

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