La Mafia gitane !

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Depuis quelques années, le quartier industriel et portuaire de Karaburma accueille un centre social et culturel autonome qui est toléré par les autorités de Belgrade. Ce « squat » n’est pas à proprement parlé un lieu d’habitation et si quelques SDF y survivent, la plus grande majorité des bureaux/entrepôts – de cette ancienne société de production de films – est entièrement dédiée à offrir des espaces de travail pour artistes. Car les gens sont fauchés ici. Rares sont ceux qui peuvent se louer un loft ou un atelier dans la capitale… Ce lieu-dit s’appelle Inex-Film.

À Inex-Film, tous les samedis, sont organisées des réunions pour redéfinir les objectifs et la ligne politique du lieu, pour distribuer les espaces vacants, pour répartir les tâches en vue des travaux nécessaires à la réfection et à l’entretien des bâtiments et – bien entendu, sujet importantissime – pour préparer la fête de la fin du mois…

Dans notre équipe, nous sommes quatre à bénéficier d’un petit local que nous aménageons en laboratoire de développement de films et de photographies argentiques. Mais, ce samedi, comme mes trois collègues, Sanja, Jovana et Milan, sont occupés ailleurs et qu’aucun d’eux ne peut se rendre au rendez-vous, je suis chargé de représenter la « Kino Pleme » (tribu cinéma) – nom que nous avons donné à notre laboratoire – avec pour mission de proposer nos services, bien sûr, mais aussi pour discuter de nos nécessités urgentes, telles que de réparer la gouttière – d’horribles traces de moisissures étant apparues sur un des murs de la pièce que nous occupons –, ou encore de parler de nos problèmes d’électricité, de plomberie et autres sujets triviaux dont je ne vais pas embarrasser ce texte…

Je ne suis pas d’un naturel timide et parler devant une assemblée d’inconnus ne m’a jamais posé de gros soucis. Normalement, ça va ! Mais le hic, c’est que je ne parle pas serbe, enfin, pas encore… J’y travaille pourtant consciencieusement tous les jours et si je commence à le comprendre un peu, je le baragouine encore fort mal !

« Mais ! », m’objecterez-vous, « ils ne parlent pas angliche comme tout le monde, ces Serbes ? » Si, beaucoup le parlent. Mais, ni eux, ni moi, ne goûtons spécialement à l’usage de l’idiome de la Reine d’Angleterre et de Mister Obama. Eux, parce qu’ils se souviennent qu’il y a peu, nous les avons bombardés et que le commandement de nos coucous était tenu par un galonné de l’oncle Sam et moi, parce que j’ai toujours ressenti un malaise face aux comportements de ces touristes occidentaux qui se répandent sur la planète comme des morpions dans les touffes de poils pubiens, sans produire le moindre effort pour parler quelques mots des pays qu’ils visitent.

Je décide alors de redoubler d’effort dans mon étude du serbe et de bien me préparer pour ce Састанак ou meeting si vous préférez… et j’apprends les jolis mots d’олук (gouttière), de водоводне инсталације (plomberie), металне мреже (grille de métal), etc.

La difficulté lorsqu’on veut apprendre une langue sans racine commune avec sa langue maternelle, c’est qu’on est complètement perdu, sans repère. On se lance à l’assaut d’une tour de Babel de mots étranges, aux sons rébarbatifs que nos oreilles se refusent à entendre et nos lèvres à prononcer. On est comme un nouveau-né qui gazouille des ga, des na, des bo, des bu, mais comme il y a belle lurette qu’on a passé l’âge de téter le sein, on se sent bien seul, orphelin en somme. Il convient de s’armer de patience et d’une sacrée dose de courage,… de folie, diront certains.

Mais je suis motivé !

Je suis littéralement tombé amoureux de ces pays qui composaient l’ex-Yougoslavie. L’inouïe transparence de la mer Adriatique sur les côtes Dalmates, la majesté, la féerie des montagnes de Slovénie, du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine, la
rudesse paysanne des régions serbes, du Kosovo, de la Macédoine… Aussi, ce qui m’a séduit et surpris, c’est l’étonnante gentillesse et l’accueil que m’ont témoignés ces différents peuples… Ma tête était pleine de Tchetniks revanchards et de cruels Oustachis et j’ai découvert des gens affables, rieurs et courtois. Me croiriez-vous, si je vous disais que depuis deux ans que je traverse de long en large ces contrées pacifiques, je n’ai encore assisté à aucune bagarre ? Et pourtant, qu’est-ce qu’ils picolent !

strike2Enfin, je mens un peu, car une bagarre, j’en ai vu une. Et j’ai même pu l’observer de très près, puisque le barbare du Nord-Ouest que je suis, en était l’agent déclencheur et la principale victime. Diable ! On ne se refait pas ! Mais passons…

Pourtant, quand on se penche sur l’histoire de ces Slaves du sud (yougo signifiant sud) on se rend compte que bien rares et trop courtes sont les périodes où ces terres ont connu la paix. Depuis qu’au septième siècle des hordes nomades venues du Caucase ont colonisé les Balkans, les empires, leurs armées et leurs guerres se sont succédés à un rythme effréné. Grecs, Bulgares, Serbes, Ottomans, Austro-hongrois, Albanais, Bataves, Russes, Anglais, Français, il semble que toutes les armées du monde s’en sont donné à cœur joie, ici, répandant le sang et l’horreur.

Je revois encore cette jeune fille avec qui j’avais sympathisé dans un bar de Split et qui lors de notre conversation, bien arrosée, déclarait avec un large sourire, fière et provocante : « Les Européens commettent une grossière erreur en voulant nous intégrer à leur Union. Car nous ne nous laisserons pas faire… Nous sommes des guerriers ! »

Guerriers, oui, mais aussi de sacrés bon-vivants et de paisibles rustiques qui vivent en familles, soudées et solidaires, en tribus… D’ailleurs, même les animaux en attestent. Comme ce moineau à Zagreb qui est carrément venu me manger le sandwich dans la main ! Je n’ai pas vu de méchants chiens de garde, ici, c’est comme si l’entièreté de la race canine avait perdu l’usage de l’aboiement ! Les corbeaux croassent et les chariots des gitans tractés par de gentils chevaux passent…

Si d’aventure, l’équipe de C4 désire que nous poursuivions notre collaboration, j’aurais l’occasion de vous raconter, plus en détails, tout ce qui me charme et me rend bien, ici. Notamment, je l’avoue, la beauté époustouflante des filles du coin. Peut-être aussi, vous raconterais-je mon violent coup de foudre pour la merveilleuse Sanja (Rêve) et l’histoire d’amour qui s’en suivit, insensée, tourmentée, compliquée mais au combien délicieuse. Mais avant, j’aimerais que cesse cette morsure qui me saigne encore le cœur et pour l’heure, permettez-moi de revenir sur le délicat problème que pose le langage.

Sans cesse, je comprends des choses de travers, je prononce des absurdités, des barbarismes et je commets de nombreuses coquilles. Ainsi, lorsque dans les rues de Mostar, j’entendais les gens dire sur mon passage : « Polako! Polako! » et que je m’étonnais que ces Bosniaques, au premier coup d’œil, puissent distinguer en moi mes origines polonaises et que, non sans fierté, je me sentais reconnu par mes cousins slaves… Quel ne fut pas mon désappointement lorsque j’appris que polako ne signifiait pas du tout « Polonais ! Polonais ! » mais bien « doucement, doucement ! » Ou erreur encore, lorsque je voulus affirmer mes progrès « pas à pas » dans l’étude de la langue et qui aurait dû se dire « korak po korak » mais que je proclamai, haut et fort, « kurac po kurac » ce qui fit beaucoup rire mes auditeurs et pour cause… « bite à bite ! ». Plus ridicule encore, quand, après un concert devant une bonne bière, ce type m’a demandé ce que je faisais à Belgrade et que j’ai
voulu lui révéler : « j’écris », ce qui aurait dû se prononcer : « Pišem » et que je déclarais solennellement : « Pišam », ce qui veut dire : « Je pisse ! » Et j’en passe et des meilleures… Mais si vous le voulez bien, revenons à nos moutons, c’est-à-dire à ma délicate mission dans cette fameuse réunion à Inex-Film…

C’est le samedi ! Toute la semaine j’ai potassé les règles de grammaire ; j’ai multiplié les exercices sur les déclinaisons ; j’ai traduit deux douzaines d’articles piochés, çà et là, dans des journaux quotidiens ou des magazines ; j’ai décortiqué des extraits de texte du fameux Ivo Andrić… Tous les jours j’ai écouté Radio 2 (la France Culture locale) et je me suis farci tous les journaux télévisés de Prva télévizija et de RTS… Je ne pouvais pas faire plus ! Je suis paré ! Mais c’est quand même avec un stress équivalent à un étudiant s’apprêtant à passer un examen crucial que je me présente à 17h tapantes au lieu où devait se dérouler la réunion. Mes intestins sont noués. Mes couilles se boursouflent dans le fond de ma gorge. Ma bouche est sèche. Je transpire à grande eau…

J’avise une place libre à l’autre bout de la vaste salle. Merde, à l’autre bout de la salle ! Je traverse cette assemblée de quidams sous le feu nourri d’une bonne trentaine de paires d’yeux qui me brûlent. Enfin, je m’assieds.

La réunion commence…

strike1Deux heures et demie plus tard, c’est fini. Je ne m’en suis pas trop mal tiré, je pense. En tous cas, j’ai su exprimer ce que j’avais à dire et j’ose croire que j’ai été compris. Aussi, j’estime avoir pigé, dans les grandes lignes, ce qu’il se disait. Pas mal, hein ?

Dans le bus qui me ramène à la maison, je suis assez fier de moi. Il y a quand même cette petite chose qui me turlupine. Lors de la discussion, un type a parlé de cette bande mafieuse de gitans qui ont menacé de venir troubler la fête. Enfin, je n’ai pas tout compris, mais j’ai été étonné de la désinvolture avec laquelle tout le monde accueillait cette annonce. C’est inquiétant quand même ! Un type s’est même exclamé en rigolant : « Gipsy Mafia, hahaha, Gipsy Mafia žele da dolaze, pa mogu da dolaze! » (Ils veulent venir, et bien qu’ils viennent ! ») et tous ont beaucoup ri ! Mmm, sacrée nonchalance balkanique ? Ils n’ont pas froid aux yeux ces Serbes ! Moi, par contre, cette histoire m’inquiète. Diable ! Il est coûteux, notre matériel de cinéma. Il ne faudrait pas, qu’à peine installé, notre modeste laboratoire se fasse dévaliser par une bande mafieuse… Qu’elle soit gitane ou autre d’ailleurs. Je me décide d’en avertir mes camarades de la « Kino Pleme ».

Le lendemain, alors que j’informe les autres du danger. Je constate qu’eux aussi ne semblent pas s’émouvoir de cette mauvaise nouvelle. Courage ? Optimisme ? Inconscience ? Bah ! On verra bien !

Le soir de la fête, la foule se presse en masse dans la salle de concert. La pivo (bière) et le rakia (eau de vie) coulent à flot. Toute notre petite troupe est là : Sanja, Jovana, Milan et moi. Nous nous tenons adossés contre un mur, nous buvons sec et nous sommes joyeux. Je reste quand même préoccupé par cette menace mafieuse qui pèse sur nos têtes. Je suis sur le qui-vive. Je n’arrête pas de jeter des regards soupçonneux vers l’entrée où je m’attends à tout moment à voir débarquer une bande de « méchants » armés de barre de fer ou pire… Mais bientôt, l’éclairage de la scène s’illumine et un groupe de jeunes rappeurs déboule en criant et en chantant. Un des gars se saisit d’un micro et hurle : « Jebote Policija! Dobro veče Inex-Film! Mi smo Gipsy Mafia! » (Enculez la police ! Bonne soirée Inex-film. Nous sommes les Gipsy Mafia ! »

Mmm, j’ai encore tout compris, moi ! Quel couillon !

штрајк, mai 2013

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