Tolrem & le Golem

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Venu du fin fond du cosmos le vaisseau Galliano venait d’entrer dans la périphérie spatiale de la terre. À son bord régnait un silence uniquement troublé par des cliquetis électroniques dans la cabine de pilotage, qui répondaient aux manipulations d’une main métallique rigide. Deux yeux rouges encastrés dans une forme de visage de type humain s’efforçaient de contrôler des écrans où des lignes de formules s’affichaient dans un ordre parfait. Assis face au pupitre électronique, un cyborg de la 17ème génération était censé positionner le vaisseau pour une approche optimale de la terre. À l’arrière de la cabine, une alcôve s’éclaira doucement. Après un dernier regard au pupitre, le cyborg se leva, tira d’un tiroir une ampoule translucide remplie d’un liquide jaune, et se dirigea vers la couchette où reposait un homme d’une quarantaine d’années qui était plongé dans un sommeil profond depuis plusieurs mois. Le cyborg, décidé à le réveiller, lui injecta le contenu de l’ampoule grâce à un tube auto-ingérant.

Doucement, l’homme semblait redevenir conscient et, agitant doucement ses membres dans sa combinaison, passa doucement ses mains dans ses cheveux et finit par réussir à s’asseoir sur le bord de sa couchette. « Enfin sorti de cette maudite léthargie, la termitière ne doit plus être loin… d’abord franchir le Golem avec cette maudite casserole cliquetante de la 17ème génération, j’espère qu’il ne s’est pas trompé d’ampoule pour me réveiller » maugréa-t-il. « Bonjour. Si je peux me permettre, colonel Tolrem, votre léthargie ne vous a pas trop fait souffrir ? À bord, tout est en ordre de navigation sauf un léger déséquilibre séquentiel entre le rotor génératif et le système de propulsion nucléaire. » -« Assez de ton régime technique VGE ! Dis-moi quel jour nous sommes ? Et quand pouvons-nous espérer rentrer à Miréa ? » – « Nous sommes le 11 mars 2662 et pouvons être à Miréa le 24 mars, colonel.» « Cela nous laisse du temps pour accorder nos violons sur le rapport de cette mission d’exploration. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? VGE ? » « Nous sommes partis de Miréa dans le cadre du projet Vasco planetaris le 2 juillet 2658 pour repérer la planète CQFD21. » « Combien de temps ai-je dormi ? » « Nous avons quitté l’orbite de CQFD21 le 5 mai 2661 et j’ai pris seul les commandes du vaisseau depuis, colonel. Hormis un amas de météorites qui nous a frôlés, ce qui a généré le déséquilibre dont je vous parlais, le voyage s’est révélé assez paisible, colonel. »

« Déjà plus de quatre ans que j’ai quitté la termitière » pensa Tolrem. « Et dire que là-bas, ils comptent sur notre mission pour quitter enfin la terre, depuis la grande catastrophe de 2456 où le climat s’emballa et provoqua le cataclysme nucléaire que tout le monde redoutait, au point que plusieurs gouvernement avaient fait creuser de véritable villes souterraines aux quatre coins du globe. »

Cinq grands centres souterrains dont Miréa devinrent les dépositaires de tout l’espoir de l’humanité. Mais, pour survivre, il fallut construire des cyborgs capables d’affronter les conditions extérieures pour relier les centres en télécommunications et pour entretenir le matériel énergétique. C’était indispensable aux centres pour survivre dans une économie entièrement remodelée sur la survie avec l’espoir de découvrir un nouvel environnement habitable parmi les sept milliards de planètes choisies dans le cosmos. VGE17 (Vrai Grand Endurant génération 17) était un de ces cyborgs parmi les plus évolués scientifiquement et physiquement, et avait donc été choisi pour accompagner le Colonel Tolrem dans une mission à la durée illimitée pour explorer une de ces planètes située à plusieurs centaines de milliers d’années-lumière.

La vie dans Miréa lassait énormément Tolrem. C’est pourquoi il s’était porté volontaire pour cette mission. De
toute façon, il n’était pas marié et n’avait pas d’enfants, ce qui était la norme à Miréa où, par crainte des mutations génétiques dûes à la vie souterraine, la reproduction était très réglementée et où, le plus souvent pour la perpétuation de la race, on recourait au clonage. Tous les plaisirs liés à la chair étaient devenus soit synthétiques – la nourriture –, soit virtuels – le sexe –, et l’espoir lié à une descendance n’était plus de mise dans une société dirigée par des scientifiques qui géraient tout, de la naissance à la dématérialisation. Il n’y avait pas plus de croyance en un être suprême que de brins d’herbe dans ces vastes centres souterrains, aussi éloignés les uns des autres que les planètes dans le système solaire. Tout reposait sur la découverte d’une autre terre et les moyens de production énergétique étaient orientés vers cet unique objectif commun aux cinq centres communiquant entre eux par des systèmes de télécommunication en surface. Les moyens de distraction étaient rares : pratiquement plus de sport, hormis des salles de culture physique, plus de restaurants, plus de livres. Seules subsistaient des salles de spectacles en tout genre où plusieurs centaines sur les vingt mille résidents de Miréa pouvaient communier dans des transes, grâce à des breuvages ou pilules chimiques distribués par les scientifiques en guise d’allocations de survie.

Tolrem gratta son menton imberbe, ce qui était aussi la norme : plus de système capillaire sous la surface. Ils étaient tous aussi nus que des bébés taupes. Il s’enquit auprès de VGE17 de l’état des ressources nutritionnelles à bord : il commençait à avoir besoin de plus d’énergie avant d’inspecter la mémoire du vaisseau. Il passa plusieurs jours à l’inspection et à la réparation de celui-ci, aidé par le cyborg qui lui s’auto-suffisait pour encore plusieurs années. Ils n’étaient plus qu’à deux jours de la terre et Tolrem apréhendait d’entrer en contact avec le Golem dont il ne savait pas grand chose, excepté que peu de missions l’avaient franchi à leur retour. La rumeur auprès des militaires le faisait passer pour une machination ourdie par les scientifiques pour conserver seuls les résultats des missions d’explorations interstellaires. « VGE17, dis-moi ce que tu sais sur les modalités de reconnaissance par le Golem ? » « Le Golem émet un signal électromagnétique repéré automatiquement par notre vaisseau, et il suffit de pointer notre centre automatique de guidage inter-stabilisant pour aborder la zone de récupération. » « Et ensuite ? » « Le Golem, après avoir stabilisé le vaisseau, procède à de simples vérifications en séparant les membres d’équipage de la cabine de pilotage et nous envoie ensuite en salle de contrôle pendant que le reste de l’appareil est examinés par des STE (service technique extérieur). » « En quoi consiste le contrôle ? » « Je ne suis pas formé pour répondre à de telles questions, je suis désolé, colonel. » « Il nous reste quelques heures pour essayer de voir si nos conclusions sur CQFD21 sont similaires… Peux-tu me faire part des analyses sur les différents paramètres essentiels à l’atmosphère de cette planète, ainsi que des marges communes avec la terre ? » Pendant que le cyborg faisait ces recherches, Tolrem essaya de se remémorer son périple sur cette planète dont il ne gardait que de vagues souvenirs, embrumés par les conditions du voyage retour en état d’hibernation artificielle. Se mêlaient dans son esprit l’appréhension d’être éliminé par le Golem pour protéger le monde scientifique et le désir d’être accueilli en libérateur si, comme il lui semblait s’en souvenir, la planète CQFD21 était un paradis pour une humanité nouvelle.

Le rapport du cyborg corroborait en tous points la découverte d’un paradis propre à perpétuer la race humaine, et Tolrem s’apaisa quelque peu avant de plonger dans un profond sommeil. Ils n’étaient plus qu’à quelques heures de leur rentrée sur terre et le cyborg planifia l’entrée dans le Golem pour le
lendemain huit heures GMT. La vue de la planète bleue maintenant teintée de zones vert olive emplissait le hublot de la cabine et Tolrem, dès son réveil, s’assura une dernière fois que le vaisseau était en parfait état avant que le Golem le guide dans la zone de récupération. Un bip strident retentit dans la cabine et VGE17 annonça que la manoeuvre de récupération était entamée. Tolrem se verrouilla sur son siège et marmonna « à la grâce du grand termite… » Le bruit strident devint constant tout en s’amplifiant. Impassible, le cyborg tourna un commutateur et annonça : « Entrée dans l’atmosphère réussie. Je branche le système électromagnétique de guidage du vaisseau. Il est possible qu’il y ait quelques secousses, colonel… » Tolrem perçut la voix de VGE parmi l’affolement de ses instruments de navigation et, résigné, serra les dents. Il ne pouvait dorénavant plus rien distinguer ou entendre. Il ressentit quelques secousses et faillit s’évanouir tellement sa respiration était interrompue à chaque changement de direction de la capsule qui s’était maintenant séparée du vaisseau. Après de longues minutes, le bruit et l’agitation des instruments se calmèrent et Tolrem aperçut par le hublot qu’il s’enfonçait sous terre dans un tunnel de lumière blanche. À vitesse constante, la capsule tournait sur elle-même et vint se poser sur un fond métallique. On ne distinguait rien au-dehors. Ils étaient arrivés dans le coeur du Golem et le cyborg annonça : « Procédure de récupération terminée. Maintenant, colonel, il faut entamer la procédure d’ouverture et de réception des récupérateurs de mémoire. » « Qu’est-ce qu’il me chante là, foutue terminaison de termite, veux-tu dire qu’il suffit de déverrouiller le sas d’entrée ? » « C’est la phase 1. Ensuite, les récupérateurs vous donneront leurs instructions. Moi, je me déconnecte… »

Et Tolrem, impuissant, vit le cyborg enfoncer un bouton sur le tableau de bord puis aller se coucher dans une alcôve de la cabine. La lumière rouge de son regard passa au vert : il était hors-circuit. Le sas d’entrée se déverrouilla tout seul et une épaisse fumée jaunâtre emplit la capsule, plongeant Tolrem dans un sommeil comateux avant qu’il n’ait pu esquiver le moindre geste.

Tolrem vit des lumières dorées danser autour de lui et le corps empli d’une douce chaleur, entendit une voix lui murmurer de se détendre, il s’agissait maintenant de faire son pré-rapport avec l’aide de la mémoire électronique du cyborg, et sa mémoire allait être couplée avec celle de VGE17 pour une vision complète du déroulement de la mission. La lumière dorée cessa de l’envelopper et il fut projeté sur une plage de sable blanc où une mer turquoise venait lécher ses pieds en un délicieux clapotis laissé par une douce houle océanique. Plus loin sur la plage, une magnifique créole aux hanches et à la poitrine de rêve courait vers lui une tresse de fleurs à la main. Tolrem ne s’était jamais senti aussi vigoureux et plein d’allégresse. Cette femme inconnue invoquait en lui non seulement le désir, mais aussi la profonde certitude qu’elle l’attendait depuis toujours. Ils allaient se rejoindre quand un bourdonnement effroyable se fit entendre dans le ciel azur de cet îlot paradisiaque. Un insecte monstrueux, mix de moustique et de papillon, piquait droit sur eux. Tolrem se jeta au-devant de la jeune femme pour la protéger des trompes de la bête mais ressentit une douleur vive dans le bras gauche et il lui sembla qu’il se vidait de toute sa force tandis que le bourdonnement de l’insecte emplissait ses tempes. Il lui semblait maintenant voler dans les airs, tandis que la jeune créole, restée clouée au sol, lançait du regard des éclairs rouges vers le ciel. C’est alors que Tolrem comprit que la magnifique créature n’était un fait qu’un déguisement de VGE et que le monstre qui l’emportait signifiait que sa mémoire synchronisée avec celle du cyborg allait être dévorée par un monstre sanguinaire : le Golem qu’il craignait tant. Sur les écrans de contrôle
de la capsule s’afficha un message clignotant « CQFD21 Potential Human Live … » Dans la tête de Tolrem demeurait seul, lancinant, le clapotis des vagues sur une île déserte.

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